Créé le: 21.09.2026
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Que vieillesse se passe

Contes, Fantastique, Nouvelle

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© 2026 Francois P.

Un variation lémanique de la nouvelle "L'Étrange Histoire de Benjamin Button" de F. Scott Fitzgerald.
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– La carte des desserts, café, espresso ? me lance le serveur.

– Vous avez du déca ?

– J’en ai.

– Alors un espresso déca, s’il vous plaît.

Je prends mes précautions. La caféine après quatorze heures, je m’en méfie. Je connais le topo : un sommeil de plomb jusqu’à une ou deux heures du matin, le besoin de pisser et plus possible de refermer l’œil. Il y a quelques années, j’alignais les cafés sans conséquence. Je vieillis.

– Habituellement, on prétend que le bleu n’est pas une couleur naturelle. A l’exception notoire de certaines fleurs. Sinon, les chats et chiens que l’on prétend bleus sont plutôt gris.

L’émetteur de ces paroles pleines de sagesse poétique occupe la table à côté de moi. Je le vois de profil. Mince, l’apparence un peu british, il a relevé des lunettes de lecture dans ses cheveux argentés. Je suppose qu’il s’adresse à moi car je suis le seul client à portée de voix. Il ne se donne toutefois pas la peine de me regarder, absorbé par le paysage qui s’ouvre devant nous.

– Et pourtant, regardez ce panorama ! Tout est bleu, poursuit-il.

A y regarder plus attentivement, je ne peux que lui donner raison. En cette soirée de début juin, le ciel est parfaitement limpide. Le lac est au diapason, miroir lisse qu’aucune brise ne vient rider, fidèle caméléon des humeurs de l’azur. Les montagnes tout autour suivent la tendance, avec quelques variétés de blancs éternels sur les sommets, parés eux aussi de reflets bleutés. Même le vignoble étagé sous la terrasse du restaurant se donne des airs de champ de lavande.

– Tout à fait plaisant, je lui réponds. Tout comme la température, ni trop chaude, ni trop fraîche.

– Oui, on se dirait dans du liquide amniotique.

Parallèle étonnant mais non dépourvu d’une certaine pertinence si j’analyse la parfaite symbiose entre mon organisme et le milieu dans lequel nous évoluons. Je le suis dans sa métaphore organique :

– Peut-être, mais je dois vous avouer que je ne me souviens pas de la sensation du liquide amniotique.

– Moi, non plus, fait-il. Je me réjouis d’essayer.

Le garçon vient de déposer deux meringues, séparées par un solide rempart de crème, double elle aussi. Monsieur tient la forme. Alors que je me suis contenté d’un omble chevalier poché et d’un déci de Villette – les repas trop lourds m’empêchent aussi de dormir –, il a fait précéder son dessert d’une fondue arrosée d’un pot de Calamin.

Comme sa bouche est présentement occupée par la meringue crémeuse, je reprends l’initiative de la conversation. Est-ce qu’il fréquente régulièrement les lieux ? Depuis trente ans m’explique-t-il en avalant. Pour ma part, je lui déclare préférer le Baron, à l’entrée du village. J’aime y emmener mes bons clients. Les factures sont salées, mais le prestige a son prix, et quelle vue sur la région ! Ici c’est, je dirais, plus populaire, sans jugement de valeur bien entendu. Je poursuis sur un constat admiratif face à ses capacités digestives, sa ligne préservée, et lui demande s’il pratique assidûment une activité physique.

– Pas vraiment, non, mais je pense m’y mettre, déclare-t-il. Vous en faites du sport, vous ?

– Oui, du tennis surtout. Je sors d’ailleurs d’un match perdu contre un partenaire de cinq ans plus âgé que moi. Ratiboisé en deux sets, c’est rageant.

– Intéressant le tennis, mais je cherche quelque chose d’un brin plus, disons… stimulant.

 

Plus stimulant ! Mais que lui faut-il donc ? J’ai couru comme un chevreuil durant deux heures en plein soleil, crapahutant derrière cette balle que l’autre crétin se plaisait à placer exactement à l’opposé de ma position.

– Je préfère les sports de combat, précise-t-il. Dans un registre moderne, voyez-vous ! Le kickboxing ou une version asiatique, avec du contact. Ou alors le parapente, ou le snowboard.

– Si je peux me permettre un conseil : j’ai pratiqué toutes sortes d’activités physiques, mais les disciplines que vous évoquez sont plutôt destinées à des personnes jeunes et en excellente condition.

– Oui, vous avez raison. Alors je vais peut-être patienter encore quelques années.

Quel étrange individu. Difficile de le situer. Sa conversation est en accord avec son apparence : élégante et posée. Je me sens presqu’en situation d’infériorité face à cet aplomb paisible, sentiment dont je suis peu coutumier. Est-ce dû à son âge ? D’ailleurs, est-ce qu’il a déjà fêté ses cinquante ans ?

– Non, pas encore, répond-il. Et vous-même ?

– Moi non plus, mais c’est pour bientôt. J’ai quarante-huit ans.

Je pensais qu’il les avait déjà passés, ses cinquante balais. Il a objectivement l’air plus âgé que moi. Désolé mon vieux, mais c’est pas parce qu’on avale une fondue et des meringues et qu’on ambitionne de se mettre au karaté qu’on est pour autant un jeune homme. Il doit s’agir d’un cas de jeunisme intériorisé, un déni de vieillissement !

– J’en ai cinquante-cinq, reprend-il.

– Attendez, vous venez de me dire que vous n’aviez pas encore franchi votre demi-siècle.

– Je vous l’ai dit, en effet.

– Excusez-moi, mais là je ne comprends pas.

– Vous êtes tout excusé! Vous autres vieillissants réagissez toujours de la sorte, et c’est bien compréhensible. Voyez-vous, contrairement au commun des mortels, je parcours mon existence dans l’autre sens. Je suis venu au monde à l’âge de quatre-vingt-cinq ans et depuis, je rajeunis.

Jeunisme intériorisé et carrément délirant. En fait, il me charrie. Ce côté anglais à l’humour décalé. Il enchaîne en m’expliquant que chaque année depuis sa naissance, il vient dans ce restaurant. Ses souvenirs les plus précis remontent à la fin de la septantaine: auparavant sa mémoire était trop défaillante. Il me raconte avec émotion la première fois où il est venu sans son déambulateur, et celle où il a pu se séparer de son appareil auditif, de belles étapes de vie. Il évoque ainsi ses sens qui s’affinent au fil des ans, la vision en particulier.

– On ne se rend pas compte comme il est agréable de se sentir renforcé dans ses capacités, s’enthousiasme-t-il.

Est-ce qu’il m’intrigue ou est-ce qu’il m’énerve ? En général, les discours délirants m’insupportent et j’y mets rapidement fin. Mon habitude de diriger me donne la capacité de ne pas me faire embarquer dans n’importe quel bateau, mais dans le cas présent, monsieur est un excellent conteur. Je dois réagir :

– Elle est amusante votre fable. Vous êtes plein d’imagination !

– Vous trouvez ? Pas tant que ça. J’ai l’impression que l’imagination vient avec la jeunesse.

– Vous voyez, vous parvenez à rebondir sur mes propos. Il faut avoir des dispositions d’improvisateur pour y arriver de façon aussi naturelle.

– Je ne fais que vous livrer le fond de ma pensée.

– Allez, allez. Je n’ai pas votre talent et je ne vais pas pouvoir vous suivre encore longtemps dans votre histoire abracadabrante.

– Abracadabrante ! Mais pourquoi donc ?

– Parce que ça n’existe pas. On n’a jamais vu quelqu’un qui rajeunit ! Tout cela n’a aucun sens.

– Si, mais un sens contraire au vôtre. D’ailleurs, est-ce que votre existence a un sens, elle ?

– Evidemment, voyons, qu’elle en a un.

– Lequel ? Naître frais et mignon, grandir en force et en intelligence, et puis…

– Et puis ?

– Décliner, lentement mais sûrement. On n’a plus la vigueur d’antan, au tennis par exemple. Le sommeil devient moins robuste. Les pépins de santé ? Quelques-uns pour commencer, puis de plus en plus, jusqu’à l’écroulement total, physique et mental. Je peux volontiers vous en parler, si vous le désirez.

– Vu sous cet angle, la vie est un brin sinistre, je vous l’accorde. Mais c’est une vision de dépressif pessimiste. Moi je vais de l’avant et j’ai espoir en l’avenir. Je suis un battant, j’aime affronter les obstacles !

– Espoir en l’avenir ! Vous êtes chrétien, je suppose ? La mort n’est qu’un passage vers un au-delà bienheureux, pour autant que l’on obtienne le visa du vieillard chenu.

– J’ai la conviction qu’il y a bien quelque chose après la mort, sans doute moins caricatural que ce que vous évoquez. Et quoi qu’il en soit, je crois en l’être humain, capable de se développer et de progresser intellectuellement et techniquement.

– Certes. Mais jusqu’à quand et surtout dans quel état ?

– Admettons que la vie telle que je la conçois ait sa part d’incertitudes, mais intéressons-nous à votre version. Parlez-moi de votre sens à vous !

Pas nécessaire de le prier deux fois. Donc, il approche avec curiosité de la quarantaine, période de maturité dit-on, durant laquelle il entend bien faire fructifier son expérience et sa vigueur croissante. Je lui confirme que la décennie que je m’apprête à quitter s’est révélée plutôt agréable à traverser. Je lui parle de mon agence immobilière, désormais solidement établie, et lui partage des conseils avisés en matière d’esprit d’entreprise et de stratégie d’investissement. Il m’écoute avec intérêt, puis referme le chapitre de la quarantaine pour passer à celui de la trentaine. La mienne commence à dater, bientôt une génération. Une époque formidable ! Fort d’une excellente formation, en pleine possession de mes moyens physiques et intellectuels, j’en ai relevé des défis professionnels, amoureux et sportifs. Ma première BMW, ma première femme, mon premier tournoi interclubs. Il trouve aussi que c’est une belle perspective. Suivant mes conseils, il envisage de se mettre aux sports extrêmes lorsqu’il atteindra de cet âge-là.

– Et l’enfance ? me demande-t-il.

– Ah l’enfance ! Mais vous avez tout pour passer la plus belle enfance qui soit ! Pas d’appréhension, l’insouciance la plus totale, vous qui connaissez votre avenir. Par ailleurs, plus on rajeunit, plus on se fout du lendemain, vous verrez.

– Le bonheur, en définitive.

– Le bonheur, oui.

Le fourbe. Je suis en train de monter dans sa barque, mais ne suis pas naïf. Il va voir :

– Le bonheur, oui. Mais un bonheur qui n’existe que dans votre lubie.

– Vous ne me croyez toujours pas, si je comprends bien ?

– Non, bien entendu : votre histoire est totalement absurde.

– Vous êtes prêt à croire qu’il y a une vie après la mort, mais vous refusez d’admettre que certaines personnes puissent parcourir leur existence dans un sens opposé au vôtre ?

– Mais évidemment ! Il y a des milliards d’êtres humains qui croient à la vie après la mort, alors que vous êtes seul à prétendre vivre une histoire comme la vôtre.

– Et vous pensez que la crédulité de milliards d’individus tétanisés à l’idée de leur finitude prouve la véracité d’une thèse et en infirme une autre ? Regardez-moi : je chemine avec une confiance égale, sinon supérieure, à celle du plus convaincu des croyants. Alors que vous, vous me semblez habité par l’ombre d’un doute qui risque de s’intensifier au cours des temps à venir.

– Pas du tout, je suis en pleine possession de mes moyens et entends le rester encore longtemps.

– Combien longtemps ?

– Comment ça, combien longtemps ?

– Oui, durant combien d’années pensez-vous rester en forme physique et intellectuelle ?

– Mais je n’en sais rien ! Votre question est idiote.

– Ne vaudrait-il donc pas mieux mettre fin à vos jours, pendant qu’il est temps ?

– Jamais de la vie, enfin. Vous êtes complètement dingue !

– Vraiment ? Etes-vous en pleine santé ?

– Oui, je vous l’ai déjà dit.

– Autant qu’il y a vingt ans ? Et le serez-vous dans trente ans ?

– Je crois que oui.

– Dans quarante ?

– Je… un peu moins peut-être.

– Et dans cinquante ?

Il n’y a strictement rien de narquois ni de méchant dans le regard qu’il porte sur moi, souligné par un léger sourire de tristesse compatissante. Il se lève de table.

– Je dois malheureusement vous laisser, s’excuse-t-il. On m’attend chez un jeune ami qui fête ses soixante ans. Ravi de vous avoir rencontré.

Il me laisse dans un bleu encore plus profond que celui qui m’entoure. Bleu qui lui-même a encore foncé à mesure que le soleil déclinait sur l’horizon. Mais non enfin, son charabia ne tient pas debout ! On le saurait si certains êtres humains rajeunissaient. N’empêche que son histoire, aussi improbable qu’elle semble, se termine mieux que la mienne, et ça, ça m’agace !

 

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