Créé le: 29.10.2026
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post tenebras lux
Certaines lettres de l'alphabet sont plus noires que d'autres
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Post Tenebras Lux
Madame,
Cette lettre, c’est la troisième que je vous envoie en cinq ans ! Votre réponse est obstinément la même. A votre premier refus, j’ai éprouvé de la stupéfaction, au deuxième, une immense douleur et là, ce nouveau rejet devient une croix que je risque de porter durant toute ma vie. Cette tragédie tient à une seule lettre, une des dernières lettres de l’alphabet, celle qui sert de signature aux illettrés, celle que l’on griffonne machinalement dans la case d’un formulaire, celle qui symbolise l’interdiction. Je suis née de vous, mère indigne, qui avez eu la bassesse d’accoucher sous X et qui, malgré mes demandes répétées au Conseil National pour l’Accès aux Origines, me refusez mordicus l’accès aux miennes. Je n’ai droit qu’à la date, l’heure et le lieu de ma naissance, trois informations que je connais depuis longtemps. Vous avez pourtant daigné me donner trois prénoms – le dernier, Colette, ayant fait office de nom de famille jusqu’à ce que je sois adoptée par Adèle et Jean-Philippe. Les deux premiers, Lucette et Fanny, prénoms ringards au possible, ne collent d’ailleurs pas du tout avec ceux de ma famille adoptive, plutôt bourgeoise. Mes frères (puis-je encore les considérer comme tels ?) se prénomment Pierre-Emmanuel et Jean-Baptiste d’après leurs deux grands-pères. Selon cette règle, j’aurais dû m’appeler Anne-Claire. Pourquoi ne m’ont-ils pas rebaptisée ainsi ? Adèle – que je peine à appeler maman après cette révélation – m’a avoué qu’elle ne voulait pas effacer le peu de traces laissées par ma mère biologique. Quelle blague ! Vous, ma mère biologique, vous vous êtes effacée toute seule et, du même coup, vous avez effacé mon géniteur. Comment l’administration peut-elle être complice de votre crime ? C’est la pire chose qu’une femme puisse faire à son enfant, pire même que l’avortement. D’ailleurs, pourquoi n’avez pas avorté ? Qu’est-ce qui vous a contrainte à m’abandonner ? Vous aviez deux mois pour changer d’avis ! Cela me révolte ! Comment avez-vous pu me faire cela ? Qu’est-ce que je vous ai fait ? Ne comprenez-vous pas que c’est inhumain de parler à haute voix à une enveloppe ? J’ai le droit d’avoir un nom, un visage à qui m’adresser !
Figurez-vous que j’aurais pu ne jamais rien savoir si mes parents adoptifs avaient gardé le silence sur mes origines. Mais non, il a fallu qu’ils me disent la vérité le jour de mes 18 ans ! Très croyants, tous deux estiment que toute vérité est bonne à dire, surtout quand elle concerne la famille. Ont-ils seulement réalisé qu’avant cette terrible révélation je croyais savoir d’où je venais, que j’avais une famille aimante à laquelle je me sentais appartenir ? Devenu le petit canard noir à cause de ce X monstrueux, je suis face à un vide abyssal creusé par le stigmate « née de mère et père inconnus ». Bien sûr, il y a eu des signes avant-coureurs. Adolescente, j’avais bien remarqué que je ne ressemblais à personne dans la famille. Mes parents sont grands et élancés, tandis que je suis petite et trapue. Même les cheveux sont dissemblables : j’ai une crinière couleur charbon tout en boucles, eux des cheveux châtains et lisses. Pareil pour mes frères, deux géants blonds. Cette différence criante ne m’a jamais contrariée, j’en étais presque fière. J’avais le sentiment de me distinguer et personne ne m’en faisait le reproche. Pas de rumeurs mal venues, pas de chuchotements à mon passage, rien d’autre que de l’affection pure et sincère. Mon père, qui adorait caresser ma crinière frisée, m’appelait son petit mouton. Quant à mes deux frères, plus âgés que moi, j’étais leur mascotte. Ils ne m’ont jamais fait sentir que je n’étais pas un membre de la famille à part entière. Au contraire, ils prenaient toujours ma défense lorsqu’un camarade se moquait de mon bégaiement. Cela aussi aurait dû m’alerter. Pourquoi ce bégaiement, traité à coup de séances chez le logopédiste, alors que tout le reste de la famille a une élocution parfaite ? Quelqu’un est-il bègue dans votre famille ?
Maintenant que je connais votre existence, j’aimerais savoir de quoi vous avez l’air. Est-ce que je vous ressemble un peu, tout à fait ou pas du tout ? Si le dicton telle mère telle fille se vérifie, alors vous devez être petite et noiraude, avoir certains de mes traits. J’ai besoin d’avoir une image de vous, car ce X nous déshumanise toutes les deux. Mais comment faire ? Je ne sais pas dessiner et je suis nulle en rédaction. Je pourrais créer votre avatar par ordinateur. Une mère virtuelle que je puisse regarder dans les yeux. A qui je puisse parler. Ce n’est pas grand-chose, mais c’est mieux qu’une vilaine croix au bas d’un formulaire. Et surtout vous ne pouvez pas m’en empêcher. En quelques clics de souris, je peux me faire une idée en attendant de pouvoir vous rencontrer. Je veux croire qu’un jour vous accéderez à ma demande, que vous avez juste besoin d’un peu de temps pour vous faire à cette idée. Dans mon emportement, je n’y avais même pas pensé.
Commençons par votre allure générale. Petite, sûrement, mais mince ou boulotte ? Moi, j’étais boulotte, surtout pendant mon enfance parce que tout ce que je mettais à la bouche finissait en bourrelets disgracieux. Je devais remplir un vide dont je n’avais pas conscience. Aujourd’hui, à vingt-quatre ans, à force de régimes divers et variés, je suis un peu plus mince. Bon, je vous choisis une silhouette plutôt mince pour commencer. Quant aux cheveux, ils sont longs, noirs et bouclés. Nous avons sûrement cela en commun. Et pourquoi pas une frange ? Bof, c’est moche sur vous comme sur moi. Pour les yeux, un brun noisette un peu plus clair que pour les miens. Une couleur dont j’ai toujours rêvé, car mes yeux ne sont pas ce que j’ai de plus joli. Leur couleur est fade. J’ai dû les hériter du type qui vous a mise enceinte. Votre bouche doit être pulpeuse, un peu comme ma lèvre supérieure. Ma lèvre inférieure est plus fine, comme si elle voulait se cacher dans la bouche ou comme si je la mordais constamment. Il parait que c’est un signe de nervosité. C’est vrai que j’ai toujours été anxieuse. L’êtes-vous aussi ? Adèle dit que je suis hypersensible. Et si c’était plutôt les effets collatéraux de mon abandon ? Une enfant rejetée par sa mère garde en elle les traces de ce choc. Heureusement, j’ai une famille aimante qui m’a rassurée constamment. C’est une vraie chance dans mon malheur, mais cela n’excuse en rien votre geste.
Votre avatar commence à prendre forme. C’est drôle, vous êtes plus belle que moi, vous dont je ne sais rien, mais qui m’avez abritée dans votre ventre pendant neuf mois. Avec ce minois vous deviez faire tourner la tête de plus d’un homme ! Moi, je n’ai pas cette chance, même si ma famille me dit que j’ai du charme et de la personnalité, sans doute parce que le malheur m’a enlaidi dès ma naissance. Et maintenant si je vous tutoyais ? Après toutes ces confidences sur ma vie, nous nous sommes un peu rapprochées. De toute façon, vous ne pouvez m’en empêcher ! Vous n’avez pas tous les pouvoirs sur moi ! Je me lance ! La beauté a peut-être été ta croix à toi, mère inconnue. Je ne sais même pas qu’elle âge tu avais quand tu as accouché. Sans doute très jeune, engrossée par un homme qui a abusé de ton innocence. J’espère que je ne suis pas le fruit d’un viol ! Je ne le supporterais pas, même si cet acte ignoble peut faire office de circonstance atténuante à mon abandon. Mais au fait, peut-on vraiment aimer un enfant qu’un violeur a planté dans notre ventre sans notre consentement ? J’aime mieux ne pas y penser, cela me donne la nausée !
Voilà, maman, ton avatar est terminé. Je ne suis pas pleinement satisfaite, c’est juste une caricature de toi. Il me manque tes expressions, tes traits de caractère, tes humeurs, mais tu me sembles quand-même déjà plus familière. Il ne te manque qu’un prénom pour faire plus vrai. Quelque chose de moins ringard que ceux dont tu m’as affublée, bien sûr. Tu étais sans doute une femme du peuple, sinon, je ne comprends pas pourquoi tu m’as abandonnée à l’hôpital. Une bourgeoise comme Adèle n’aurait jamais fait cela. Elle aurait assumé, quitte à l’élever seule. C’est ce qu’elle m’a dit, du moins. Si un jour, je tombe enceinte, je n’abandonnerai jamais mon enfant. Mes parents adoptifs m’ont assuré que leur porte serait toujours ouverte quoi qu’il m’arrive. Ce sont des gens bien, eux.
Revenons au prénom. J’aime bien Silvia, comme dans Rhéa Silvia, pauvre vestale forcée d’abandonner ses jumeaux Remus et Romulus. Je n’ai pas de sœur jumelle, mais j’aime l’idée d’une tragédie entourant ma naissance. Quitte à imaginer mes origines, rêvons-les shakespeariennes. C’est fou, Silvia, je commence à te trouver des excuses. Tu as beau te dérober à moi en refusant chacune de mes demandes, je t’attrape par l’imagination. Il y a sûrement au fond de moi plus que des traces d’ADN, il y a tes intonations de voix, ton odeur corporelle. Peut-être que je devrais aller voir un psy pour faire remonter tout cela. En ai-je vraiment envie ? Je préférerais recevoir une lettre m’annonçant que tu acceptes enfin de lever ce vilain secret qui nous sépare. Rassure-toi, je ne veux pas détruire ta vie, ni te couvrir de reproches. Je ne te demande même pas de m’aimer, d’autres m’ont fourni cette nourriture affective dont tout enfant a besoin. J’ai grandi sans toi, ou plutôt avec l’absence de toi, mais je crois que je ne m’en suis pas trop mal sortie. J’ai juste besoin de te voir, maman, de te parler, de comprendre ce qui nous est arrivé à toutes les deux, mettre des mots sur cet arrachement, sur l’innommable. Sais-tu seulement que ce funeste X est aussi la dernière lettre de Lux ?
Commentaires (2)
Fleur de nuit
29.10.2026
Merci May pour votre commentaire bienveillant.
May Koliander
29.10.2026
Très intéressante l' idée d'utiliser le fameux X. Un vrai cri de douleur. On lui souhaite de trouver la lumière.
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