Créé le: 13.09.2021
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Plaidoyer

Correspondance, Histoire, Notre société

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© 2021 Moreau

© 2021 Moreau

Chapitre 1

1

Une femme écrit au Juge qui gère son dossier, pour l'amener à être complaisant avec elle.
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Monsieur Le Juge,

 

Vous avez voulu me mettre en examen pour le meurtre de mon mari malgré tout ce que je vous ai raconté, mon histoire, mon calvaire. C’est un accident, un malheureux accident. Il est parti, c’est une bonne chose. Je ne suis qu’une malheureuse mère de famille qui essaye d’élever seule ses quatre enfants tant bien que mal avec un mari alcoolique et violent. Je vous ai montré les photos du coffre de sa voiture avec les cannettes de bière vides qui jonchent le sol. C’est une preuve de son alcoolisme. Pourquoi ne pas vouloir en tenir compte ?

Le jour de sa mort, il était six heures du soir et il voulait que je lui cuisine un couscous alors que je venais de rentrer du travail et que les enfants avaient besoin de toute mon attention. Il ne supportait pas que je m’occupe des enfants, de leurs devoirs, de leurs activités. Il avait faim alors il fallait que je m’exécute mais vous savez, Monsieur Le Juge, cuisiner un couscous, cela prend du temps.

Vous devez laver, éplucher, couper carottes, tomates et navets, faire revenir dans l’huile chaude, les morceaux de poulets jusqu’à ce qu’ils soient bien dorés et seulement alors verser l’eau avec bouillon de bœuf, concentré de tomates et tous les légumes sans oublier épices et harissa. Puis, les courgettes, les pois chiches, attendre que cela mijote, préparer semoule et merguez séparément. C’est beaucoup de travail. Et bien, tout ce temps, c’est du temps perdu pour mes enfants.

Bien entendu, c’est accessoire pour Monsieur. Cela ne l’intéresse pas. Il n’a jamais été à l’école. Moi, je veux que mes enfants aient un avenir, je me préoccupe de leurs bonnes notes, les félicite, les encourage ; je suis vigilante et ne supporte pas le moindre écart de conduite de leur part. D’ailleurs, j’aurai dû vous apporter leurs livrets de note. Monsieur ne se sent pas concerné par tous mes efforts. Il ne s’est jamais occupé d’eux, ne leur a jamais acheté une paire de baskets ou emmenés au cinéma. C’est à moi de tout gérer.

Je suis fatiguée, fatiguée de l’entendre crier parce qu’il n’a pas ce qu’il veut quand il l’a décidé, fatiguée de subir ses insultes, ses mécontentements, ses coups de pieds dès que je passe devant lui. Tous les jours, c’est la même rengaine. Je n’ai aucun répit. Je sais bien que vous m’avez posé la question, pourquoi ne pas divorcer ? J’ai essayé à maintes reprises mais je n’ai jamais réussi car il m’empêchait d’aller au rendez-vous chez l’avocat.  Il m’espionnait. J’avais peur, très peur. Je vivais dans la peur.

Vous comprenez, c’était confortable pour lui d’avoir une bonne à tout faire à domicile. Il rentrait du travail à moitié saoul pour s’avachir dans le canapé et attendre son diner. Ensuite, il se mettait à ronfler. Quelle vie! Alors quand j’ai voulu le quitter, il a tout fait pour me retenir et j’ai dû renoncer. J’avais de plus en plus peur car il devenait de plus en plus menaçant et les insultes pleuvaient. Je vous respecte, Monsieur le Juge alors je ne vous écris pas toutes les horreurs qu’il me disait, les horribles surnoms auxquels j’avais droit. J’étais gênée vis-à-vis des voisins. D’ailleurs, Monsieur et Madame CHAVANIER ont dû vous le dire, les époux DUCRET aussi non ? Je sais que vous avez demandé à la police de faire une enquête de voisinage ; c’est mon avocat qui me l’a dit.

D’ailleurs, je devrais passer par elle pour vous dire tout ce que j’ai sur le cœur mais je préfère vous écrire directement. Vous êtes un homme, vous allez me comprendre. Je ne me sens pas à l’aise avec elle. Je vais devoir en changer car je sens bien à son attitude qu’elle ne me croit pas. Pourtant, je suis une victime, une femme battue, malmenée par son mari, une honnête femme qui travaille et qui s’occupe bien de ses enfants mais j’ai besoin d’avoir confiance, et cette avocate-là doute de moi. Quand je lui explique comment se sont déroulés les faits, comment mon mari est mort, elle me dit que cette description ne colle pas avec les conclusions du légiste car le couteau a été planté par le haut dans la cage thoracique et pas du bas. Pourtant, ce n’est qu’un détail, ce que dit le légiste. Ce n’est pas important car moi, je vous dis toute le vérité, Monsieur le Juge, rien que la vérité, je vous le jure. Vous devez me croire.

Mon avocate m’a dit aussi que les voisins n’ont rien constaté d’anormal chez nous, qu’ils ont dit qu’il était poli et aimable ; mais c’est impossible; tous les soirs, il rentrait en titubant et en hurlant. Elle m’a dit, qu’en général, quand on se disputait, ils n’entendaient que moi mais c’est normal car j’étais en train de me débattre sous les coups. Tous les soirs, j’avais droit à ma rouste. Ce n’est pas une vie cela, Monsieur le Juge. Devant les enfants encore. Ils vont être traumatisés par ce père-là. D’ailleurs, ils ont été entendus par la police aussi. Ils ne pleurent pas leur père. Ils sont soulagés. Pour eux, c’est la fin d’un calvaire. C’est une preuve cela, non ? Ils sont les témoins directs même s’ils étaient dans le jardin quand il est mort. Ils n’ont rien vu, rien entendu, Dieu merci.

Vous m’avez autorisé à l’enterrer dignement après l’autopsie et j’ai organisé les obsèques mais mes enfants ne voulaient pas s’y rendre. J’ai dû les obliger. C’est une preuve cela aussi non ?

Et puis, il faut que vous sachiez, Monsieur le Juge, j’ai été choquée aussi que vous regardiez dans mon téléphone portable. C’est ma vie privée tout de même. Cela fait partie des droits de l’Homme et pourquoi n’ai-je pas eu droit au respect de mes droits, Monsieur Le Juge ? Vous avez consulté mon téléphone portable et mes SMS sans me demander mon avis mais ce n’est pas légal cela. Je l’ai dit à mon avocate qui a levé les yeux au ciel… Vous n’aviez pas besoin de savoir que je voyais cet homme que j’ai rencontré au supermarché l’autre jour et qui m’a réconforté. Et oui, j’étais démunie, après la mort de mon mari, malgré tout ce qu’il m’a fait ; j’étais seule et je n’ai pas repoussé son amitié. J’ai accepté de le revoir chez lui quand il m’a proposé un petit café. Il m’a alors pris dans ses bras quand je me suis mise à pleurer ; je devais bien lui raconter mon histoire et mes soucis conjugaux. Cela m’a fait tellement de bien que c’est venu tout seul, je ne sais pas comment je me suis retrouvée nue contre lui. J’ai bien compris que cela ne vous plaisait pas alors je ne recommencerai plus.

Je ne veux pas que vous soyez mon ennemi, je vous respecte et je veux juste vous dire toute le vérité pour que vous arrêtiez toutes les poursuites contre moi. Mes enfants n’ont plus que moi et je suis seule à les élever maintenant. Vous devez arrêter vos investigations et clôturer très vite ce dossier pour que je reprenne ma vie normalement. Mon avocate, (je pense qu’elle le fait exprès pour me contrarier ou me stresser) m’a expliqué que cela prendrait des mois, voire des années. Ce n’est pas possible cela Monsieur le Juge. Vous comprenez que moi j’ai besoin de me sentir libre et dégagée de tout ce poids, de tous ces tracas, après la vie que j’ai mené auprès de cet homme.

Mon avocate m’a dit que j’avais beaucoup de chance de ne pas être en prison ; j’ai l’impression qu’elle ne me veut que du mal, celle-là mais vous m’avez quand même collé plein d’obligations insupportables comme d’aller pointer au commissariat toutes les semaines… comme si j’étais une criminelle… Je ne peux même plus quitter la France mais je fais comment pour aller en vacances alors ? Il faut revoir tout cela très vite, Monsieur Le Juge. Mes enfants ont besoin d’oublier, oublier leur père et sa mort tragique et accidentelle.

Car oui, c’était un accident, Monsieur Le Juge, je vous le jure ! Croyez -moi. J’ai refusé de faire son couscous à 18 heures alors il était furieux et m’a pris par les cheveux comme je vous l’ai expliqué ; on était dans la cuisine, entre les deux plans de travail, il a attrapé le gros couteau avec lequel j’ai coupé le basilic (vous avez pris l’arme pour l’étudier et constaté qu’il y avait du sang mélangé au basilic) mais moi, je ne voyais pas ce qu’il faisait car j’avais la tête tournée vers le sol, comme d’habitude, il avait attrapé mon chignon d’une main et me secouait la tête ; je lui hurlais de cesser ; quand j’ai pu la relever et que j’ai vu qu’il tenait le grand couteau, j’ai paniqué, j’ai repoussé sa main tant que j’ai pu et en le repoussant, le couteau s’est planté dans son thorax de bas en haut. A partir de ce moment-là, il n’a plus rien dit et il s’est affaissé doucement le long du plan de travail, les yeux étonnés ; j’ai immédiatement retiré le couteau et je l’ai lancé, je ne sais où (vous avez encore supposé que j’avais voulu le cacher parce qu’il était planté verticalement entre le frigidaire et le grille pain) mais je ne pouvais pas savoir où il était car à ce moment-là, j’étais en état de choc. Je ne contrôlais plus rien. J’ai traîné mon mari par les pieds jusque dans le salon pour qu’il soit plus à son aise et qu’il respire plus librement, appelé les pompiers, les voisins pour qu’ils m’aident à le réanimer.

Malheureusement, ils n’ont pas pu le sauver.

Voilà je vous ai tout dit, Monsieur le Juge ; J’espère que vous allez me croire et m’aider, pour mes enfant. Ils ont besoin de leur mère.

J’attends donc votre retour dans les meilleurs délais. Je vous prie de croire, Monsieur le Juge, en l’assurance de mes meilleurs sentiments.

 

Mariam

Commentaires (1)

Suzy Dryden
21.11.2021

Bravo Moreau. Une lettre réaliste et touchante en honneur de toutes les femmes battues. Poignant. Merci, Suzy Dryden

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