15.09.2020 54 0 Piège à poulpe

Fiction, Nouvelle

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© 2020 Blanche Epeire

Instiller du sens à sa vie, c'est tout ce qu'il ambitionnait. Quel sens pouvait-il trouver maintenant, au fond de son tako-tsubo ?
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Gaël aimait mettre du sens dans le quotidien. Dans nos vies passées au galop, chacun se mettait des œillères pour rester concentré sur l’objectif, être efficace, ne pas être diverti. On était productifs, mais on passait à côté du paysage, de l’inattendu, du beau. On fonçait. Semaine et week-end. Même les cadeaux d’anniversaire devenaient corvées. Il fallait encastrer ça dans l’agenda saturé comme une grille de Tetris au bord de l’implosion. Et à la Saint-Valentin, les bouquets étaient vendus dans les halls des immeubles de bureaux. On était une société triste. Plus de temps pour l’âme, plus de temps pour le cœur. Comme beaucoup d’autres, il aurait aimé planter là cette vie d’âne bâté, partir dans un trot léger et grisant vers des étendues vastes, vertes, veloutées. Être un cheval sauvage dans la nature sauvage. Vivre ! Simplement, vivre ! Et puis la rêverie butait toujours sur cette simplicité formidable en théorie. En pratique, Gaël avait pleinement conscience qu’il aimait son confort. Son salaire rassurant, son appartement douillet, la délicatesse et la variété de la bouffe qu’il avait à Genève et, à défaut de simplicité, il se contentait sans effort de la facilité d’un plat de sushis livré à sa porte par un mec à vélo. Le cheval sauvage était libre dans sa plaine verdoyante, condamné toutefois aux pissenlits, à la belle étoile et aux mouches qui venaient l’emmerder incessamment. Merci, sans façon. Le phantasme était foireux. La liberté, c’était râpé.

 

Sur la dignité, il ne lâchait rien. Et pour se dire qu’il échappait à une vie de plein abruti, il avait décidé d’arracher ses œillères. Il regardait autour de lui. Il tentait d’analyser et il osait contempler. Il avait toujours un livre de sociologie ou de philosophie en cours. D’un niveau supérieur au sien. Il suait, il relisait trois ou quatre fois des passages et ça le hissait. C’était ses Everest à lui. La contemplation avait été plus difficile à installer dans son quotidien. Genève n’était pas Rome… Et lui passait 40 heures de sa semaine à évaluer l’impact du packaging des shampoings sur l’expérience client. Tout en pestant sur les jours de pluie qui saturaient Instagram de foutues photos d’arc-en-ciel, avec en bonus des commentaires dégoulinants. Enfin, ce n’était pas le cynisme qui allait le sortir de son pétrin. Il était revenu à ses amours d’enfance, les insectes. Il lui avait fallu les chercher. Réhabituer son œil à leur silhouette. Franchement, les mouches, il n’y avait pas moyen. Il trouvait ça moche. Les guêpes et les abeilles l’avaient fasciné à nouveau. Jusqu’aux cloportes qu’il trouvait parfois dans sa salle de bain et qui lui faisait penser que la préhistoire n’était pas tout à fait achevée. De là, évidemment, il avait remarqué ces petites plantes téméraires qui poussent dans les fissures du béton et du macadam. Elles avaient été ses mentores : comme elles, il devait greffer de la fantaisie dans chaque brèche. Alors il avait habillé son quotidien de clins d’œil, de références, de célébrations, de significations. Il s’était mis à fêter les changements de saison, avec invités et code couleurs. Evidemment, à chaque anniversaire d’ami il envoyait un petit message personnalisé et joliment tourné. Les soirs de pleine lune, c’était camembert à table. Tous les 22 novembre il assistait à un concert, jour de la Sainte-Cécile patronne des musiciens, oblige. Les 2 février, journée de la marmotte, il prenait congé et roupillait. Il avait aussi adopté la toute récente et toute japonaise journée de la montagne : quand le 10 août tombait un week-end, il se faisait une excursion sur le mont Salève ; quand il était en semaine il ne prenait que les escaliers, adieu ascenseurs et escalators. A défaut d’avoir le souffle coupé par la beauté du paysage, il l’avait par l’effort. Et il sentait battre son cœur. Depuis le départ de sa handballeuse quatre ans plus tôt, il avait mis la Saint-Valentin au rebut. Le matin il avait embrassée la femme qu’il aimait en partant au travail, le soir il avait palpé son absence. Plus un seul de ses vêtements – même au linge sale –, plus un seul de ses livres, plus ses trophées de compétition, et même plus ses chargeurs de téléphone et d’ordinateur. Pas de préavis. Pas d’explication. Une disparition sans appel. Et pour Gaël, la chute libre. Deux ans à béquiller entre plaquettes de comprimés et entretiens avec le psychothérapeute. Et le bras chaud, solide de sa sœur qui l’entourait comme un cataplasme.

 

Depuis qu’il allait mieux, il avait repris ses petits jeux calendaires. Sous l’insistance savamment distillée par son psy, d’abord. Qui trouvait que c’était « une excellente façon de réintroduire de la légèreté dans sa vie et de petites touches de sens. Avec une technique qu’il avait éprouvée et qui lui était familière. C’était les meilleures conditions possibles. Décidément, Gaël vous avez toutes les ressources en vous pour retrouver votre élan vital et, à terme, pour vous tracer une nouvelle forme de sérénité ». Cette séance-là l’avait mis en colère. Sens et sérénité, ben tiens ! Il ne manquait plus que la joie de vivre, et la Sainte Trinité du bien-être aurait été complète. Joie, sérénité, sens ou les phares qui doivent te guider pour une vie heureuse et épanouie. Ce qu’il en avait connu, lui, c’est que les phares de la vie avaient été mouchés comme des bougies. Par une âme sœur. Noir total. Suffocation. Perdition. Et l’autre abruti de psy lui proposait de mettre des étincelles de fantaisie dans sa vie. Quelles saisons voulait-il que Gaël fête ? Il avait basculé dans un hiver permanent, une ère glaciaire qui rebutait même les plus fidèles copains. La journée de la marmotte ? Ah ça, il aurait bien aimé. Mais ses insomnies ne lui permettaient plus. C’est pervers à souhait la dépression : quand tu voudrais ne plus penser, c’est là que tu perds le sommeil. Avec la fête de la montagne il atteignait les sommets de l’ironie. Depuis que sa handballeuse l’avait téléporté sur le toit du monde de l’incompréhension, il ne voyait plus trop l’intérêt d’aller se pencher au balcon de Genève.

La séance suivante, il avait craché sa colère à son psychothérapeute. Il avait fondu en larmes qui avaient viré en sanglots spasmodiques. Il n’y arriverait jamais. Il n’arriverait jamais à retrouver une vie normale, une vie où peur et douleur ne soient pas maîtresses de tout.

 

Il a réamorcé ses rituels avec le 22 novembre. Au Victoria Hall, il a pleuré tout le long du Stabat Mater de Pergolesi. Le 18 décembre, date de l’abolition officielle de l’esclavage aux Etats-Unis, il a lu « Beloved » de Toni Morrison. Il a surligné une phrase, « Pour Sethe, l’avenir reposait sur la possibilité de tenir le passé en respect. » Il l’a même tracée, à la crème Nivea, sur le miroir de sa salle de bain.

Début janvier, il a envoyé des messages de bons vœux. Trois ans qu’il n’en avait pas eu la force, ni l’envie. Il avait eu des retours cordiaux, des appels enjoués. Ah ça, quand tu n’es plus au fond du gouffre, les copains sont plus à l’aise. Il a ignoré amèrement le jour de la marmotte et la Saint-Valentin, typiquement des fête pour gens heureux. Il a gardé le 29 février. Il en avait fait son « jour des arriérés ». Puisque ce jour bonus servait à rattraper notre retard sur l’année solaire, Gaël s’alignait et en profitait pour se mettre à jour. Rendre les bouquins qu’il avait empruntés à des amis, acheter un nouveau rideau de douche, refaire le joint gondolant de la baignoire, se coltiner la déchetterie, renégocier ses contrats d’assurances et d’énergie, déambuler dans le village de ses grands-parents – morts, beaucoup trop morts –, aller au théâtre… Faire ce qu’il ne prenait jamais le temps de faire. Pour le coup, ce n’était vraiment pas une journée difficile à remplir. Cette année, il avait choisi d’errer dans Genève – pas comme un touriste, plutôt comme le font certains écrivains –, de faire un grand ménage – lessiver les murs de la cuisine et de la salle de bain, vider sa bibliothèque pour la dépoussiérer à fond –, et le soir d’inviter sa sœur à dîner chez lui. Elle venait souvent chez lui, elle avait même les clefs de son deux-pièces, mais pour le ramasser à la petite cuillère, l’écouter, le remettre en état de marche. Il la demandait, mais cela faisait bien longtemps qu’il ne l’avait plus invitée. Il avait déjà trouvé son Faugères préféré, avait réservé un Paris-Brest, son péché mignon, et il lui ferait un pâté en croûte accompagné d’épinards au gingembre. Un peu de weed pour la fin de soirée. Quarté gagnant. Elle resterait probablement dormir, le lendemain était un dimanche.

 

Le 29 au soir, quand elle a frappé à sa porte, Gaël n’est pas venu ouvrir. Après trois essais, elle a fini par sortir ses clefs et entrer. La cuisine était rangée, immaculée. Une bouteille de vin rouge toisait le plan de travail. L’étiquette lui ramena son sourire. Elle posa à côté les bières belges qu’elle avait amenées. Puis elle ôta ses gants, son Bombers et son écharpe. Toujours pas de Gaël. Les lumières étaient allumées, il devait bien être là. Ça sentait le vinaigre ménager. Elle grattouilla du bout des doigts la porte entrouverte de la salle de bain, s’annonça. Elle se pencha sur ce silence. Soit il était sorti faire une course, soit il s’était… Non, Gaël n’était pas suicidaire. Elle avait été ultra attentive à tous les signaux avant-coureurs. Et puis il était en train de reprendre du poil de la bête. Ou bien il avait oublié, l’enflure !

Elle poussa la porte doucement et son anxiété laissa la place à l’effarement. Au sol, Gaël, inerte, dans une position distordue au milieu de ses meubles tous déplacés vers le centre de la pièce. Elle s’agenouilla, passa sa main sur son visage exsangue en lui murmurant « tout ira bien ». Elle chercha son pouls à son poignet gauche et appela les secours. Elle résista à l’envie de s’effondrer, de s’allonger près de lui et de laisser sortir les larmes qu’elle contenait depuis des années pour ne pas lui montrer son inquiétude pour lui. Ce n’est pas ça qui allait aider Gaël. Alors elle se remit en selle sur son fidèle destrier : le pragmatisme. Elle mit la main sur les papiers de Gaël, prit une gourde, un chargeur de téléphone et enfila son Bombers. Quand les ambulanciers glissèrent Gaël sur la civière, elle ramassa un feuillet rouge sur le sol de la salle de bain et le fourra dans la poche arrière de son jean.

 

Gaël a passé plusieurs jours aux soins intensifs. Il avait fait un tako-tsubo. Cela ressemble à un infarctus, mais ce n’en est pas un. Les artères coronaires vont bien, c’est le ventricule qui se gonfle en prenant une forme caractéristique d’amphore. Les médecins japonais y ont vu les contours d’un piège à poulpe quand ils l’ont décrit pour la première fois en 1990, d’où son nom. Le tako-tsubo est provoqué par un très gros stress, soit physique, soit émotionnel. C’est un peu la maladie des émotions fortes, mais plus ça va, plus il devient une maladie professionnelle, piège de nos vies de performance, de qui-vive, de concurrence, de stress continu. En faisant son faux infarctus, Gaël avait perdu connaissance et, dans sa salle de bain toute déménagée, il avait heurté méchamment le hublot de sa machine à laver. Au cœur déformé s’ajoutait donc un traumatisme crânien. Sa vie n’était pas en danger, mais les médecins n’aimaient pas ses constantes. Il y avait un flou qu’ils ne s’expliquaient pas, comme si Gaël ne cherchait pas à recâbler son corps et ses fonctions. Ils l’ont gardé à l’hôpital pendant quatre semaines.

 

Sa sœur venait le voir tous les jours. Il était dans un état semi-conscient, pâle et le regard éteint. Elle pouvait tout de même voir les traits de son visage se détendre légèrement quand elle entrait dans sa chambre après avoir grattouillé du bout des ongles sa porte. Elle interprétait cela comme une forme de soulagement, de réconfort. Elle n’allait pas lui parler du feuillet rouge, ni des nouvelles du monde, ni de sa vie à elle paisible et globalement satisfaisante. Qu’est-ce qui pourrait le ramener à la vie ? Le plus sûr était de le replonger dans son enfance. Gaël avait été un gosse heureux. Facétieux. Il avait eu une longue période d’amour inconditionnel pour les insectes. A la rendre jalouse parfois quand il préférait chasser les scarabées plutôt que jouer avec elle. Elle s’est mise à lui lire les « Souvenirs entomologiques » de Jean-Henri Fabre. Pas tout, parce que c’était colossal ! Mais des chapitres. Celui sur la mante religieuse, les pucerons, les hannetons, les bembex, etc. Fabre était un scientifique doublé d’un écrivain à la plume poétique et rieuse. Il observait ces toutes petites vies et il en parlait avec tant d’élégance et de plaisir communicatif, qu’elle ne voyait pas ce qu’elle aurait pu trouver de mieux pour réanimer son frère. Elle devinait du coin de l’œil un léger sourire chez lui quand elle lisait. Elle évitait de le regarder dans ces moments-là, sinon elle aurait pleuré.

Elle a gardé de ces heures de lecture une image hors du temps, douce et douloureuse à la fois. La lumière blanche des premiers soleils du printemps baignait souvent la chambre d’hôpital. Quand elle fermait le livre, son regard flottait quelques instants, inerte et léger comme les petites poussières en suspension que les rayons du soleil révélaient. Elle prenait la main de Gaël et restait dans le silence, les yeux noyés de lumière et le vague à l’âme.

 

Deux jours après l’admission de Gaël aux soins intensifs, elle avait repensé au feuillet rouge. Elle l’avait tiré de son jean jeté au bas de son lit. Écriture manuscrite, stylo à bille à encre noire, signature de la handballeuse.

 

 

Gaël,

Demain c’est notre anniversaire. Demain ça fera cinq ans qu’on est ensemble.

Demain.

Et les demains suivants, y penses-tu ? Que va-t-on en faire de tous ces demains ? Tu le sais ? Tu as une idée ? A-t-on seulement envie de les partager ces jours à venir ? Reste-t-on dans ce flot métronomique des  journées qui s’enchaînent ? Tu les agrémentes, c’est vrai, tu les enjolives, tu leur donnes quelque couleur.

Moi, je te propose le grand jeu. Table rase, on recommence tout. J’ai pris toutes mes affaires, j’ai loué un nouvel appartement avec un lit deux personnes. Si la kyrielle de demain avec moi t’inspire, appelle-moi sur mon nouveau numéro, le 079 333 34 33, mon répondeur te donnera l’adresse où me rejoindre.

Si tu n’appelles pas, le message sera clair et nous reprendrons chacun notre chemin.

Je vous attends, toi et tous les lendemains du monde.

 

 

La handballeuse n’avait pas eu froid aux yeux. Elle avait aussi été trop fière pour revenir. Et elle avait eu beaucoup trop confiance dans la Patafix. Sur le mur toujours plus ou moins humide de la salle de bain de Gaël, la gomme n’avait tenu que quelques heures avant de lâcher prise et d’entraîner le feuillet rouge derrière le meuble à tiroirs. Où il était resté comme en suspension, bloqué par le rebord de la plinthe.

 

Le départ brusque, insensé, sans queue ni tête de la femme qu’il aimait était cent fois plus supportable à Gaël que de savoir ce doux possible d’une vie avec elle réduit en bouillie par le sort.

Un soir de courage, quand tout était enfin calme à l’hôpital et qu’il savait qu’il n’allait pas être dérangé, il a composé le numéro laissé sur le feuillet rouge. Elle a répondu. Il a raconté. Ils ont pleuré. Consciemment, cette fois, elle a asphyxié la flammèche qui s’était allumée chez Gaël. « Je suis désolée Gaël. Profondément désolée d’avoir fait ça. Et désolée parce que j’ai refait ma vie. »

Refaire sa vie. Stupide expression. Vraiment, est-ce qu’on fait, défait, refait sa vie comme on fait, défait, refait un PowerPoint ? On continue incessamment ? Avancer, avancer, avancer. Vies d’ânes bâtés.

 

Les médecins ont fait sortir Gaël de l’hôpital le premier avril parce que « il allait mieux ». La bonne blague.

Ça ne l’a pas fait sourire.

La fantaisie est l’accoutrement préféré de la cruauté.

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