Créé le: 22.05.2026
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Odyssée d’une graine
Le mode de reproduction de cet arbre est unique au monde. On peut parler sans exagération de véritable miracle tant les obstacles qui jalonnent son parcours annihilent jusqu’à 99,9999 % de ses chances, et ceci juste pour arriver au stade de cotylédon (premières feuilles sorties de la graine).
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Conscience
Je ne me souviens pas de la première fois, celle où j’ai su que j’étais là, que j’étais présente, une petite graine, nichée au milieu de centaines d’autres. Où étais-je avant ? Qu’est-ce que j’y faisais ? Ensuite, j’ai émergé de ces limbes inconnus pour faire la connaissance de mon environnement… cependant j’arrivais rarement à m’arracher de ce sommeil qui m’engloutissait. Toujours un peu vaseuse, je replongeais sans fin dans cet état d’oubli. Puis un jour, la tendance s’est inversée. Selon certaines commères autour de moi, le pollen qui a saupoudré notre cône nous a « réveillées ». Pfff, qu’est-ce qu’elles en savent ? Toujours est-il que je suis désormais pleinement consciente de ce qui m’entoure et que je peux savourer le sommeil comme une friandise et non plus comme une pénitence.
Cette fois, ce n’est pas le balancement provoqué par le vent ni le bruit des gouttes de pluie qui me tirent de mon somme, mais la lumière : les parois de mon cône deviennent translucides, d’une chaude couleur cuivrée. « Magnifique », je m’extasie. En revanche, mes petites ailes sont comme toujours engourdies, écrasées contre celles de mes nombreuses sœurs, et ces dernières sont partout, dessus, dessous et autour de moi. « Pénible », je soupire. Les plus bavardes ont déjà transmis à qui mieux mieux cette information inutile puisqu’on la connaît toutes : un jour, le cône s’ouvrira et nous libérera. Chacune de nous le sait, mais aucune ne s’avance à pronostiquer quand cela arrivera, ni comment, ni pourquoi. Mais notre foi est totale, cela arrivera. En attendant, le temps s’égrène, infini, ennuyeux, interminable. La lumière, puis l’obscurité. La pluie, puis le vent. Le chaud, puis le froid. Selon des rythmes qui semblent immuables. L’écorce du cône a dû s’épaissir depuis l’époque de mon éveil : la lumière qu’elle laisse filtrer tient plus de la pénombre désormais. Et le temps continue de passer.
Libération
Il se passe quelque chose d’anormal, en tout cas d’inhabituel. Un bruit qu’aucune de nous ne sait identifier. Un grondement ? Un rugissement ? Qu’existe-t-il là-bas en dehors de nous ? Ami ou ennemi ? Danger ou sécurité ? Le grondement se poursuit tout un temps de lumière et d’obscurité. Une chaleur intense comme jamais perçue auparavant percute le cône par le bas. Nous suffoquons. Un parfum intense envahit la cavité dans laquelle nous nichons. Et le cône… sa résine fond et dégouline ; lui si solide, si dense, voilà qu’il craque et se fendille. Puis, ses écailles commencent à éclater, une par une. Une lumière intense, rougeoyante, filtre par les endroits dénudés de sa cloison. Dans un dernier cri de douleur, le cône se fêle de haut en bas et explose.
Tout à coup, je suis seule, je flotte, tous mes repères ont disparu, tout comme mes sœurs. Je les vois s’éloigner de moi, soufflées par des rafales comme celle qui m’emporte au loin. Mon horizon devient immense, mais je suis fascinée par les flammes qui font rage au-dessous de moi. Elles ne sont pas assez hautes pour m’atteindre, mais je vois qu’elles ont déjà anéanti tout ce qui vivait sur le sol. Alors, c’était l’incendie, la source du rugissement ? Et c’est bien lui qui nous a libérées ? Oui, c’est lui, j’en suis sûre. C’est le seul élément nouveau d’aussi loin que je remonte dans mes souvenirs. Merci, mon bel incendie, de m’avoir libérée. Je t’en suis infiniment reconnaissante. Pourtant, il vaut mieux que je ne reste pas là, n’est-ce pas ?
À retardement, je pense à déployer mes ailes. Le hic, c’est que je ne peux pas me poser n’importe où, et surtout pas là-dessous, dans ce bûcher ronflant. La mémoire de mes ancêtres surgit soudainement. Je dois trouver un endroit dégagé, déjà purifié par le feu. Il ne doit y rester que des cendres nourricières. Elles et la terre. Absolument rien d’autre. Ah… et un peu d’ombre. L’étoile brûlante au-dessus de moi me tuera si elle me regarde trop longtemps. Maladroitement, après m’être laissé porter par le vent, j’entame quelques manœuvres hasardeuses en direction d’une clairière noircie par les flammes. Pourvu que la température y soit clémente. Car je n’irai pas plus loin, je le sais : les courants me rabattent déjà vers le sol. Donc, pas le choix. Je plonge vers mon destin.
Sommeil
Une pluie bienvenue a ramolli les cendres, me permettant de m’y enfoncer jusqu’à atteindre la terre stérilisée par le feu. Mes capteurs ne détectent rien. Pas la plus infime trace de vie végétale ou animale. Ma mémoire s’étend à nouveau. Elle me montre des êtres, certains avec des armatures internes, d’autres externes. Mais tous répondent à la définition de « prédateur » pour moi. J’ai de la chance… une chance. La terre est meuble grâce aux gouttes de pluie, alors je me niche confortablement. Eh oui, parce qu’une nouvelle attente commence qui va durer des mois. Ce vol m’a épuisée. La fatigue me submerge. Je m’endors, bercée par le silence dans l’ombre géante qui plane au-dessus de moi. En fait, non, le silence n’est pas absolu. Une voix caverneuse portée par la terre m’atteint avant que je ne sombre. « Bien joué, petite, et bonne chance ».
Réveil
J’ai dormi longtemps, avec quelques sursauts éphémères provoqués par un froid intense. Mon ressenti ? Comme le poids d’une épaisse couverture glaciale, mais bienfaisante par son humidité ; et sa couleur…, je n’arrive pas à la visualiser. Pourquoi ai-je l’impression qu’elle n’en a pas ? Cette réponse là au moins, je suis sûre que je la découvrirai quand je serai grande. Tout ce froid, brrr, j’en tremble encore… C’est logique, je suppose : je n’ai plus la protection du cône ou celle de mes sœurs. Je suis seule désormais, dans cette obscurité somme toute accueillante et il faudra bien que je m’y habitue. Pourvu que cela ne dure pas aussi longtemps que mon séjour dans le cône…
Aujourd’hui, je me sens différente, pleinement consciente et énergique. Mais cette satisfaction ne dure pas. Venus de nulle part, des tiraillements parcourent mon corps qui lui, a bien grandi, on dirait. Je perçois mes nouvelles radicelles (tiens, vous êtes arrivées quand, vous ?) qui tâtonnent à la recherche de nourriture et d’eau, qu’elles trouvent bien vite. Youpi, je ne vais mourir ni de faim ni de soif. Bizarre, quelque chose de nouveau occupe mon espace interne. Quelque chose qui grandit et s’agite en moi ; quelque chose qui n’a plus de place pour bouger. Un parasite ? Ou alors il y a un petit « moi » ? Les tiraillements s’intensifient. « Aïe ! mais ça fait mal ! Pourquoi personne ne m’a prévenue ? », je m’énerve. « Eh les mémoires ? Pourquoi ne pas avoir fait votre travail ? » S’y ajoutent des contractions, des pulsations, qui m’agressent et m’épuisent. Une douleur intense me vrille et me laisse pantelante. Quand une vague semble s’achever, une autre recommence, et cela dure des jours et des nuits (je connais ces mots maintenant).
Un nouveau jour de souffrance a commencé. Cela ne finira donc jamais ? Pourtant cette fois c’est différent. Cela ressemble… je revois mon cône d’origine juste avant ma libération. Il craquait et se fendillait, il se lamentait et criait. A-t-il autant souffert que moi maintenant ? Parce que je les sens aussi ces craquements qui lacèrent mon corps. La douleur n’est plus si diffuse aujourd’hui. Elle se concentre sur mes parois et les pousse vers l’extérieur. « Arrête ! tu vas tout casser ! », je la supplie. Elle n’écoute pas et continue ses manœuvres, insensible à mes hurlements. Soudain, je sens que tout explose, je n’ai plus de corps, je ne le sens plus, la douleur disparaît, et moi aussi. Je m’évanouis.
Naissance
Je reviens doucement à moi. Je m’agite un peu, tente de retrouver mes repères. Premier constat : je suis à l’air libre. Je retrouve l’étoile brûlante qui ne m’atteint pas grâce à une ombre propice. Et mon corps… Qu’est-ce que c’est que cette plaisanterie ? Je ne suis plus une graine, je suis une… plantule ! ? Comment mon esprit a-t-il migré de la graine que j’étais à cette chose qui grandissait en moi comme une intruse ? Pourquoi je pose cette question ? Personne ne me répondra. Bref, on oublie… J’étire mes nouveaux cotylédons. Chouette, j’en ai cinq. Zut, ils ont l’air d’être coincés par quelque chose. Je les agite délicatement et aperçois une sorte de chapeau tomber à côté de ma tige. Un chapeau ? Pas vraiment. Je comprends enfin qu’il s’agit de la coque de ma graine, enfin… ce qu’il en reste. Celle que j’étais et que je ne suis plus.
Et je ne n’ai toujours pas de réponse à ce mystère, mes mémoires restant muettes.
Je peux enfin déployer mes cotylédons. Tout mignons maintenant qu’ils sont disposés en étoile. Mais surtout, je ne dois pas oublier qu’ils sont mon garde-manger ; ils sont saturés de nourriture qui devra suffire jusqu’au moment où mes racines prendront le relais. Je suis confiante : avec ces cinq là, j’ai de quoi voir venir. Et quelle belle couleur, ce vert tendre et lumineux. J’arrête de m’admirer pour examiner mes environs. Je suis bien toujours dans la même clairière où j’ai atterri. J’y vois quelques-unes de mes pareilles, mais il ne s’agit pas de l’une de mes sœurs, je le sentirais.
Alors que je les observe, elles me regardent avec la même curiosité. Sauf une qui est en train de succomber. Les brûlures infligées par l’étoile l’ont condamnée. Ses aiguilles sont déjà flétries et jaunies, et pendent vers le sol au lieu de se dresser fièrement. Je suis triste pour elle qui n’arrivera pas à la fin de la journée. La lumière est pourtant douce en ce moment, mais sans aucune ombre, cette nouvelle-née était fichue.
La terre sous moi est toujours exempte de tout occupant, mais l’environnement, lui, a changé. J’entends des vrombissements d’ailes. « Ennemis en approche ! », je hurle autant pour moi que pour elles. Je réalise avec horreur que chacune de nous pourrait ne pas survivre à cette première journée.
« Alors tout ça pour ça ? », je me révolte en hurlant vers le ciel. « Des années coincées dans un cône, des mois sous terre, des semaines de souffrances, tout ça pour finir cramée ou boulottée ? ».
La voix qui m’a accueillie à mon arrivée me réconforte : « N’aie pas peur, mon tout petit. Même s’il te reste un long chemin à parcourir avant d’être hors de danger, tu as mis toutes les chances de ton côté. Alors, garde espoir, car c’est lui qui les protégera, toutes ces chances, jusqu’au bout… mon petit séquoia géant ».
FIN
PS:
Un cône avec des graines viables peut attendre jusqu’à 20 ans l’incendie qui déclenchera le processus de reproduction. Les graines ont effectivement des « ailes ». Pour que le séquoia géant parvienne à survivre à ses dix-huit premiers mois, il faut rajouter encore un 9 après la virgule en plus de ceux qu’il y avait déjà dans la préface, soit 1 chance sur 71,4 millions d’atteindre la taille de… 20 à 30 cm. Celui qui aura survécu à tout cela atteindra des dizaines de mètres de hauteur et de circonférence, deviendra pratiquement invulnérable et vivra pendant des millénaires (General Sherman en Californie, chiffres arrondis: 85 m en hauteur, 30 m de circonférence au sol, âge estimé 2200 à 2700 ans – et ce n’est pas le plus haut).
Au fait, ce miracle, c’est partout et à chaque instant qu’il se manifeste autour de nous. Vous qui me lisez, moi qui vous écris, nous avons tous et toutes été un jour une graine à qui la chance a souri…
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