Créé le: 18.02.2015
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Objets perdus-suite

Billet d'humeur

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Il y a des moments où tout se conjuguent contre vous. Surtout les objets. Et que faut-il comprendre dans ces moments là? Cela a commencé avec les lunettes…
Reprendre la lecture

PERDU DE VUE: lunettes

Cela a commencé lors d’une promenade en forêt. Mes lunettes, mes superbes lunettes indispensables à la lecture n’étaient plus dans la poche de ma veste. Un objet précieux dont j’ai besoin pour mon travail, pour lire, écrire. Sans mes lunettes, aucun horaire de bus genevois me sera d’aucune aide. A la limite, je peux encore prendre le train en ouvrant grands les yeux ou en les fermant comme des meurtrières devant une affiche CFF “DEPART”, format mondial. J’ai refait l’aller et le retour du chemin, le regard pendulaire parcourant l’herbe des champs, le tronc sur lequel je me suis assise, le bord du précipice sur lequel je me suis penchée. Chaque caillou, chaque buisson est devenu suspicieux à mes yeux. Peut-être au bistro de l’alpage ou dans ma voiture tout simplement. Rien. Incrédule, dès mon retour chez moi, je lance des messages avec photo de l’objet recherché, moyennant récompense. En retournant vers ma voiture, je distingue une forme brune dans l’herbe. C’est une jolie pive en forme de fleur. Au centre, me regardant: deux petits coeurs verts formés par deux feuilles qui semblent rire. De qui se moquent-on?

Persévérant, je téléphone régulièrement à toutes les auberges de la vallée. La police de Neuchâtel, les objets trouvés de Sarmant-les-Moules… bref. J’ouvre et je ferme l’étui vide qui me fait penser à un cercueil. Inutile de se précipiter pour en racheter. Elles vont réapparaître.

 

(RE)TROUVE: Fantaisie et légèreté

Au fil des semaines, des mois, j’envisage l’éventualité qu’elles soient parties pour toujours. Tant pis, une de perdue, dix de retrouvées. J’arpente les grands magasins pour m’acheter des paires à deux balles. Provisoirement. En attendant. Elles sont de toutes les formes, de tailles différentes, indice 2 ou 1.5. Peu importe. Il y en a pour tous les goûts et toutes les situations: au bureau pour faire sérieux. Le soir, plus cool, pour sortir boire un verre. Des rondes, des carrées. Par mesure de précaution, je les disperse autour de moi sur le chemin de ma journée pour être sûre d’en avoir toujours à portée de main. Endroits stratégiques: dans la boîte à gants de la voiture, à la cuisine, aux toilettes sur la pile de journaux, dans ma poche, au bureau dans le tiroir. Je me sens entourée et en sécurité, veillée par une myriade de regards bienveillants. Mes promenades traversent des paysages impressionnistes et les visages paraissent jeunes et lisses quand je ne porte pas mes yeux. A force de vivre dans un brouillard léger, je suis devenue plus insouciante. Je retrouve un coeur plus léger. A propos de coeur, une étrange histoire m’arrive.Un jour, pendant mes vacances d’été, en sirotant un ouzo dans la port d’Athènes, que vois-je? Une inconnue vient dans ma direction. Ce qui me frappe? Le dessin sur son T-shirt m’est destiné et semble me narguer: une paire de lunettes avec un petit coeur à la place de chaque oeil. Une désagréable impression m’envahit, presque de la colère.Dès mon retour, je commande une nouvelle paire, identique à celle qui m’a quitté.

 

PERDU: le mobile

Elle a erré sans lunettes pendant plus de six mois, mais les choses ne se sont pas arrêté là. Le jour de Noël, un dernier message à une amie et paf. Son mobile disparu. Depuis, elle était sans nouvelles. Dans un sac, une poche, dans la voiture? Non. Ici? Ailleurs? Introuvable. Incrédulité, révolte, colère, résignation… elle passa par toutes les émotions. Sans lui, tout changeait. Fixer un rendez-vous, appeler pour dire qu’elle était en retard, se localiser tout simplement… Tout un programme dont elle avait perdu le mode d’emploi. Spécialement en fin d’année. Juste au moment des fêtes, elle oscillait entre la joie secrète d’être inatteignable et l’angoisse tranquille d’être inatteignable. Elle retourna les meubles… ce fut surtout sa famille qui chercha l’objet de toutes les absences. Karen, elle, se plaignait un peu, feignant d’être contrariée par cette nouvelle perte. L’heure des vacances étaient arrivée et une amie l’attendait à Paris. Quel stress à l’idée de ne pas être joignable, de tout planifier, contrôler, anticiper ses rendez-vous aux autres sous prétexte d’être totalement inatteignable! Il finirait bien par revenir et tout rentrerait dans l’ordre. L’ORDRE.

Autour d’elle, ses amis, sa famille, tout le monde compatissait et l’urgence de la situation devint contagieuse. Cela eut l’effet contraire sur elle. Le sens de la vue avait déjà été escamoté avec la perte des lunettes. Maintenant c’était au tour de l’ouïe. Mais était-ce vraiment l’ouïe?

 

(RE)TROUVE: Liberté

Le pic de ce drame se concentra sur le soir du Nouvel An. Ne pas être en mesure de recevoir des messages de bons voeux, d’envoyer des baisers à tout ceux qui lui étaient chers étaient une épreuve pénible. Ses amis de Paris se trouvaient désorientés, se pliaient aux efforts demandés pour se trouver au rendez-vous, sans retard, sans excuse. Peu à peu, Karen sentit émerger un sentiment nouveau: la liberté. Elle disparaissait dans les magasins planant sur un nuage intemporel, semant ses amis. Tout son temps lui appartenait. Un monde de surprises et d’amitié la surprenaient chaque jour, au détriment des mauvaises nouvelles, des demandes incessantes, des petits riens qui vous empoisonnent la journée, ou la nuit, parce que vous êtes toujours atteignable. Elle était déconnectée, déchargée, mais connectée à une autre dimension de la vie quotidienne: le présent. Trois semaines passèrent. Des bonnes âmes lui firent don d’un mobile d’occasion dont elle fit la connaissance avec détachement. Ayant perdu tous ses contacts, elle voulu enregistrer tout son carnet d’adresses d’un seul coup, puis se ravisa. A chaque nouvel appel, elle choisit d’enregistrer un par un les numéros des personnes qui véritablement avait un sens dans sa vie, privée ou professionnelle. Lentement, savourant chaque nouvel appel comme une nouvelle rencontre, son carnet d’adresse se trouva épuré, authentique, léger. Elle revint également un cran en arrière dans la technologie avec un mobile dont la fonction se limitait aux appels. Pas de photos, de GPS, pas de connexion internet. Elle réapprivoisa son temps qui redevint un compagnon et non plus, un adversaire.

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