Créé le: 26.03.2026
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Nova-1

Science fictionAventure botanique 2026

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© 2026 a Philip Mosiva

Nouvelle dans le cadre du concours "Aventure botanique" Lorsque l'humanité doit se reconstruire, deux visions s'affrontent. Si la sauvegarde reste au cœur des préoccupations, des philosophies diamétralement opposées rendent toute collaboration impossible.
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L’aéroflotteur du Professeur Daniel Redings planait silencieusement dans le paysage désolé, soulevant derrière lui un nuage de poussière noire et orange. Ces petits véhicules faisaient la fierté du Protectorat Saraignien, permettant de relier les biodômes à des vitesses fulgurantes et de se soustraire aux radiations de l’Étendue Morte. Daniel n’était pas certain de ce qu’il allait trouver à destination, les indigènes gardant le secret sur le fonctionnement de leur habitat. Toutefois, cela ne l’effrayait pas. Après tout, il appartenait à l’élite de sa fonction. Parmi les prospecteurs, il était celui qui avait fédéré le plus grand nombre de dômes, des plus barbares aux plus civilisées. Jamais encore n’avait-il échoué à les convaincre par ses promesses ou ses menaces. Il ouvrit son journal de bord et y inscrivit quelques notes.

 

Le véhicule s’arrêta aux pieds du dôme. Cette construction gigantesque mesurait plusieurs centaines de mètres de haut et bien plus de diamètre. Elle se trouvait à moitié sur un flanc de montagne, soutenue en son centre par une immense colonne. Le reste du territoire était recouvert d’une jungle riche. À l’approche de l’aéroflotteur, la porte du sas principal s’ouvrit. Selon le protocole, le Professeur ne quitta son véhicule que lorsque la douche de décontamination eut fini d’asperger l’intégralité du sas. Il dut encore en passer un autre à pied, puis un dernier, nu, après lequel on lui fournit des habits neutres. Il était habitué aux sas — c’était à vrai dire indispensable à la préservation de la vie — mais cela lui semblait un rien exagéré ici. Outre la surprise de la jungle, ce fut la chaleur et l’humidité des lieux qui le surprirent le plus. L’air devenait instantanément insupportable tant il était étouffant. Le technicien lui indiqua alors une cabine. C’était un cube de deux mètres de côté attaché à un câble qui filait presque jusqu’au sommet de la tour. Il s’installa sur une banquette confortable, puis le cube glissa sans un bruit. Ce véhicule lui sembla archaïque, mais le spectacle de la canopée étalée à perte de vue sous ses pieds effaça ces pensées. D’où il venait, on ne pouvait observer que des agglomérats de béton et de verre, l’espace étant trop précieux pour de la verdure. Il en était d’ailleurs de même pour tous les dômes qu’il avait visités. Bien qu’impressionné par l’étendue de laquelle émanaient sporadiquement des bruits inconnus —­ ceux d’animaux — il ne put réprimer un agacement à cet espace inutilisé. La quasi-totalité de la nature avait été dévastée lors du cataclysme, et seules subsistaient encore quelques espèces de fruits et légumes. Après un tel évènement, personne ne jugea utile de sauvegarder des plantes dispensables à la survie ou du bétail cher en ressources. Les problèmes de surpopulation empiraient rapidement au siège du Protectorat, et il dédia mentalement un chapitre de son rapport à cela, calculant combien d’âmes pouvaient vivre ici.

 

La cabine était maintenant à plus de six cents mètres. Où que son regard porte se dressait une immense mer d’émeraude s’arrêtant net à la bordure du dôme pour céder sa place aux territoires désolés. Un léger ralentissement annonça l’arrivée. Le Professeur se leva et essaya de reprendre ses esprits. Les portes s’ouvrirent sur une grande salle d’un blanc immaculé de laquelle se détachait une silhouette. Il distingua une main se tendre vers lui sans qu’elle ne soit accompagnée d’aucun mot. Il tendit alors la sienne en retour et fut surpris de la vigueur de la poigne qu’il rencontra. Levant la tête, il vit un grand homme à l’air sévère le regarder droit dans les yeux. Ses cheveux châtains entouraient un visage anguleux aux traits tirés. Les lèvres pincées esquissèrent un sourire protocolaire.

 

— Bonjour, je suis le Professeur Daniel Redings, du Protectorat Saraignien.

— Bonjour, Docteur Harry Oldsen, fit l’homme d’une voix monocorde et stricte.

— Je suis mandaté par le Comité pour étudier votre biodôme et échanger sur les problèmes rencontrés.

— Vous n’êtes pas le premier voyageur à venir à notre rencontre. Les problèmes sont toujours les mêmes, seules les solutions comptent. Je vais vous faire visiter.

— Avec grand plaisir.

 

Il lança alors son plus beau sourire et se mit à la suite d’Harry, qui avança sans mot dire, les mains croisées dans le dos. Le mépris qu’il avait reçu si vite lui indiqua que la tâche serait compliquée, mais il était plus galvanisé par le défi qu’inquiet pour sa réussite.

 

— En tous cas je peux déjà dire que c’est une façon de vivre très intéressante que vous avez là. Je n’ai jamais rien vu de tel.

— J’en suis certain, répondit cyniquement Harry. Voyez-vous, nous tentons ici de reproduire la Vie telle qu’elle a pu exister sur terre avant le cataclysme, pour à terme la propager à l’Étendue Morte. J’ai cru comprendre que le but de votre « Protectorat » (il mit tout le dédain dont il pouvait faire preuve sur ce mot) n’était autre que d’étendre le pouvoir d’une poignée d’hommes… tristement banal.

 

Daniel s’arrêta net, feignant l’offense.

 

— Je suis outré Monsieur. J’arrive à peine — il fit une pause pour tousser — et vous m’insultez ? Cela va à l’encontre des règles de courtoisie établies.

— Monsieur, ces règles n’ont pas cours ici. Nous nous moquons éperdument des différents empires et de leurs règles de bienséance. Les courbettes politiques nous sont inutiles. Ce que nous tentons de faire va au-delà des ambitions d’une élite autoproclamée. Votre mission consiste plus en une colonisation pour étendre votre empire voué à l’agonie qu’à un échange de connaissances. Comme je vous l’ai dit, vous n’êtes pas le premier visiteur.

 

Le Professeur fut saisi d’une autre quinte de toux plus violente encore. Sa gorge le grattait, rendant sa respiration saccadée et douloureuse. L’air semblait tout aussi difficile à respirer à l’intérieur de la structure malgré la fraîcheur. Et Harry s’avérait un adversaire plus redoutable que prévu.

 

— Le Protectorat se porte à merveille monsieur ! Et contrairement à ce que vous semblez penser, nous ne souhaitons pas cannibaliser les autres dômes. En période de crise, il n’est point temps pour la démocratie. Il nous faut des dirigeants fermes et qui osent décider. Le Comité est tout à fait disposé à vous offrir la protection de notre armée en échange de votre fédération et du don de vos terres. Nous voulons rassembler les hommes sous une bannière, pour la survie de l’humanité et sa prospérité, pas faire de la recherche.

— Ces deux choses ne doivent pas exister au détriment de la nature, monsieur.

 

Une autre quinte de toux coupa la parole à Harry, qui restait imperméable au jeu de Daniel.

 

— Je vais vous faire porter un verre d’eau. L’air au sein du dôme peut s’avérer inhospitalier aux visiteurs, ajouta-t-il avec un sourire froid.

— Merci, j’ai effectivement la gorge sèche.

 

Ils se dirigèrent vers une salle de contrôle dans laquelle de nombreux hommes étaient installés autour d’écrans de contrôle. Une infinité d’indicateurs incompréhensibles pour le visiteur lambda illuminait sporadiquement la salle. Harry désigna de la main un fauteuil puis s’assit à côté. De là, ils avaient une splendide vue sur l’écosystème luxuriant. Un homme s’approcha et tendit à Daniel un verre d’eau, qui le but goulument. Il tenta de juger quand déplacer le pion de la menace.

 

— Il ne s’agit pas ici d’une bête expérience scientifique, posa d’une voix calme Harry, mais bien également de survie.

 

« Il est trop tôt », pensa Daniel. « Je dois encore jouer le naïf. Mais cette toux… Est-ce qu’il m’a empoisonné ? Non, impossible. Je connais son genre, idéaliste mais pas fanatique. »

 

— C’est intéressant, coupa Daniel entre deux quintes de toux. Donc, de tout l’espace disponible dans ce dôme, vous n’occupez que cette tour en son centre ?

— Exact. Nous avons ici une quantité impressionnante d’animaux et de plantes ayant disparu du reste du globe. Pour s’assurer qu’ils survivent, nous devons garantir d’imposer le moins possible notre présence et leur laisser l’espace nécessaire. Tout au plus, nous surveillons la taille des populations.

— Je vois… Puis-je vous demander un autre verre d’eau s’il vous plaît ? Cette toux ne semble pas vouloir s’apaiser.

— Bien sûr, dit Harry en indiquant d’un geste à un collègue de s’exécuter.

— Mais dites-moi, comment pensez-vous pouvoir étendre votre biotope à l’Étendue Morte ? Votre petite expérience semble vouée à être confinée à ce dôme.

— Pas du tout, non ! On pourrait croire que la vie est tout simplement impossible à l’extérieur. Pourtant, nous sommes persuadés qu’un écosystème suffisamment fort se propagera naturellement. Nous avons réussi à peupler un autre biodôme exempt de toute activité humaine. Nous l’avons simplement construit et relié au nôtre. Il se trouve que, plutôt que de se laisser contaminer, la nature a su s’adapter à ce nouvel espace et l’investir.

 

Daniel admettait l’intérêt scientifique de la démarche, mais elle lui apparaissait néanmoins futile face aux défis actuels de l’humanité et à la mission dont il était investi. Une violente et soudaine quinte de toux lui fit cracher du sang. Il s’écroula genoux à terre et se tint la poitrine. Il ne comprenait pas ce qui lui arrivait, mais il refusa de perdre la face. Harry se baissa calmement pour le saisir par le bras et l’aider à se relever.

 

— Écoutez, Monsieur Oldsen. Je conçois l’intérêt, mais nous devons faire face à un problème de surpopulation. Je vous conseille d’accepter l’offre du Comité, ou celui-ci va sans doute vous déclarer la guerre et nous prendrons votre dôme de force. Puisque vous avez un second dôme, gardez-le pour vos petites expériences. Mais comprenez bien que la science n’est pas notre intérêt principal.

 

« Et maintenant, pauvre imbécile, tu fais moins le malin ? » songea-t-il.

 

— L’intérêt ici n’est pas que scientifique, bien au contraire ! Nous tentons également de faire face aux mêmes problèmes que vous, mais sur le long terme et de manière pérenne. De plus nous ne craignons pas le moins du monde une attaque militaire.

 

Daniel réprima un sursaut de surprise. Seuls les fous ou les ignares pouvaient balayer de la sorte une menace d’attaque par le Protectorat.

 

— La puissance du Protectorat Saraignien est sans égale, vous savez ? Il ne leur faudra pas longtemps pour prendre votre dôme, comme d’autres avant vous. Je ne prendrai pas cela à la légère.

— Votre Protectorat est certes puissant, mais il ne risquera pas de détruire un dôme dont il a tant besoin. Pour nous attaquer, les soldats devront alors pénétrer notre écosystème, ce qu’ils feront sans soucis. Ils seront cependant confrontés au même problème que vous à l’instant.

 

Une autre crise encore plus violente s’empara du Professeur. Il était à nouveau à terre, mais sans force pour se relever cette fois. Harry s’accroupit devant lui et l’aida à se retourner.

 

— Voyez-vous, monsieur, cette toux qui vous fait tant souffrir n’est pas un hasard. L’air ici est toxique à tout être extérieur. Nous avons constaté lorsque le premier arrogant de votre espèce est venu nous menacer que la nature avait développé un système de défense tout à fait remarquable. La vie ici a muté pour s’adapter à cela, mais ce n’est pas votre cas, ni celui de votre si estimé Comité. Votre véhicule portait si haut les couleurs de votre empire que nous savions vos intentions avant votre entrée.

— Esp…espèce de salaud ! Vous m’avez empoisonné !

— Moi ? Non ! Mais Nova-1, oui. Et j’aurai été bien sot de l’en empêcher vu votre projet. Je serais navré d’en arriver là si l’histoire ne nous avait pas appris à nous prémunir.

 

Dans une dernière crise, Redings s’éteignit en souffrance. Le Docteur se releva alors puis regarda l’un des hommes en blouse blanche présent.

 

— Veuillez emmener son corps au centre de récupération des déchets s’il vous plaît.

— Bien monsieur.

 

Harry s’avança vers la grande baie vitrée, laissant son regard voguer sur la mer verte. Est-ce que la vanité de l’Empire Saraignien pouvait aller jusqu’à la destruction de Nova-1 ? Il l’ignorait, mais sa mission restait claire.

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