Créé le: 03.02.2023
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Noir désir

Nouvelle noire

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© 2023-2024 Pauline Z

© 2023-2024 Pauline Z

"Noir désir" relate une histoire noire se déroulant dans un hôpital psychiatrique.
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Le relent âcre, lourd et irrespirable qu’exhalaient la sueur et les excréments lui sauta au nez, au moment où les portes coulissantes du bloc s’ouvrirent. À peine eut-il posé le pied sur le carrelage en damier, qu’il s’arrêta net, effrayé par l’alternance des dalles noires et blanches s’étirant jusqu’au fond du couloir. Sous le coup d’un étourdissement aveuglant, il se sentit faiblir et ployer. Avant même de pouvoir se cramponner au bras des infirmiers qui l’escortaient, il fut soulevé sans ménagement par les aisselles et traîné sur les carreaux. Parce qu’il transgressait pour la première fois depuis sa sortie de caserne son déplacement à l’agencement symétrique infaillible, il perdit pied. L’idée de ne plus pouvoir maîtriser le cours de la vie le rendit fou.

 

Il se mit à hurler des mots inintelligibles, des mots de son patois venu de la campagne, ceux que lui apprenait son grand-père avant qu’il n’allât à l’école. L’ordonnancement calibré du quotidien avec ses gestes maîtres, de façon que ne survînt aucune surprise, aucune traîtrise, aucun coup bas, se déflagrait. Le rideau tombait sur la pièce savamment mise en scène de son existence, et, lui, le pantin, se retrouvait à la merci de la psychiatrie.

 

À l’isolement pendant trois jours, revêtu d’un pyjama informe à la couleur caca d’oie délavée, il recouvra progressivement ses esprits. Il restait le plus souvent au lit à regarder par la fenêtre les voitures qui, au loin, franchissaient le portail de l’hôpital, s’adonnant à des calculs de probabilité sur la récurrence de la marque et de la couleur des véhicules. Il pensait aux ricanements et aux railleries, aux coups subis et au trou noir qui avait suivi la syncope. À l’indicible peur. Il pensait à la façon dont il s’était retranché et barricadé pendant plusieurs semaines dans la maison secondaire des parents, refusant toute approche, toute discussion, tout compromis. À la kalachnikov avec laquelle il avait fini par menacer les pompiers qui étaient venus le raisonner pour qu’il reprît sa vie en main.

 

Non, il ne voulait plus retourner à la normalité, ce calvaire qui consistait à compter ses pas lorsqu’il se mouvait selon un modèle préétabli, celui du cavalier sur un échiquier. Il lui fallait exactement 851 pas pour se rendre à la boulangerie et 2032 pour rejoindre le bar-tabac de son quartier, auxquels s’ajoutait le déplacement particulier de cette pièce mineure du jeu d’échecs. Et si, toutefois, il se tenait sur un damier, s’imposaient un nombre impair de mouvements pour se retrouver sur une case de couleur opposée et un nombre pair pour se placer sur une case de même couleur. Autant dire, qu’il n’arrivait jamais au but. La discipline militaire délirante qu’il s’imposait le préservait de ses frayeurs. Mais à lutter contre lui-même, il perdait sa vie.

 

Le quatrième jour, on exigea qu’il se lavât. Contre une chambre située dans l’aile sud du bloc, une cigarette fumée dans le patio, une barre chocolatée achetée au distributeur. Alors, il se glissa sous la douche en s’exhortant à faire vite. Il avait repoussé le moment où il ne pourrait résister à l’envie de frotter et frotter encore jusqu’à ce que rougisse la peau, s’écaille l’épiderme, pèlent puis saignent les bras, les jambes et le torse. Toujours plus forte que la discipline, la crasse, cette saleté qui le recouvrait, s’incrustait, s’immisçait à travers les pores, l’obligeait à frotter comme s’il voulait disparaître sous la pression du gant. Il céda à la tentation, frotta deux heures durant sans pouvoir s’arrêter, s’arracha les chairs, s’essuya de son sang puis s’habilla. Les brûlures à vif que venaient râper les vêtements, maigre consolation, lui firent oublier de compter ses pas. Dans le couloir, Il se délecta du sang dégoulinant le long de ses mollets et sur ses chaussettes puis entra dans un réduit.

 

Le spécialiste était assis derrière une table sur lequel reposaient un téléphone et un dossier qu’il parcourut à la va-vite. Il s’exprima sèchement avec un petit accent moldave. Il parla d’abord de troubles obsessionnels compulsifs, s’appuyant sur les dires de Madame Vachard, sa mère, précisant que ceux-ci avaient débuté après son engagement dans l’Armée de Terre. Il prononça le mot brimades afin de qualifier cette période, insista sur les termes internement d’office, préfet, tutelle et curatrice. Le sang perlait maintenant à la surface de ses tennis blanches. Des gouttes presque noires coagulant sur le cuir que le psy lui fit remarquer en désignant les chaussures du menton. Puis le toubib énuméra la longue liste de médicaments qu’il s’apprêtait à lui servir avant de le congédier. Le carrelage en damier, sur lequel il titubait, déroulait son tapis géométrique et obsédant. Il comptait les cases, visualisait les carrés de 64 dalles, se glissait de l’une à l’autre puis les enjambait, presque comme un gamin jouant à la marelle.

 

Dans sa chambre, imprégné de cette puanteur qui l’avait saisi à son arrivée, il peinait désormais à ouvrir les yeux, engourdi par les injections de neuroleptiques. Ses nuits baignées d’urine et de songes acides achevaient de le noyer dans des formes et des couleurs psychédéliques, après les coups et le noir estourbissants. Le jour, son imagination se perdait dans les enchevêtrements des branches, formées par l’enfilade de peupliers qui bordaient l’enceinte du bloc. À travers la fenêtre condamnée, il guettait le bruissement des feuilles, à la recherche de brèches où distinguer des figures asymétriques, où s’engouffrer dans des formes embryonnaires, fœtales et presque humaines.

 

Un matin, on lui octroya la permission de manger à la cantine au milieu de ses semblables, si bien qu’il s’écorcha vif sous la douche pour paraître aussi propre que possible. Il avalait goulûment la nourriture sans prêter attention aux autres, quand l’infirmier de service chargé de distribuer les médicaments, l’interpella. Au moment où il leva la tête de son assiette, il tomba immédiatement et irrémédiablement sous le charme de cet homme à la peau diaphane si pure, au corps imberbe et si délicat, comme celui d’un adolescent fin et élancé. Il but d’une traite sous le regard hypnotique du soignant la potion et en oublia de compter les dalles, marchant tout droit jusqu’à sa chambre pour se cacher, tant il avait honte de se comporter comme une midinette.

 

Il évitait de croiser son regard, baissait les yeux à son apparition, se figeait en lui tournant le dos. Tout dans son attitude trahissait le désir et il fuyait cet homme, marchait comme le fou en diagonale pour rejoindre sa chambre. Son obsession à vouloir compter les pas s’estompait néanmoins, tandis qu’il continuait de saigner sous la douche pour expier et châtier ses démons. À vingt heures, imbibé de produits chimiques, il se mettait au lit avec l’idée d’achever son calvaire au plus vite et, tout feu éteint, glissait dans un sommeil noir et massif, privé de rêves. Pourtant, au moment de sombrer, une lueur vive piquait ses yeux, le contraignant à cligner les paupières. Des murmures filtraient de la porte, des mots inaudibles comme une caresse réconfortante chuintaient à ses oreilles, et il se tournait vers le mur en lâchant prise, bercé par la mélodie des chuchotements.

 

Un après-midi, alors qu’il s’apprêtait à lancer une double attaque pour renverser sur sa chevauchée deux pions faisant le pied de grue sur des dalles blanches, il remarqua le patio. Cette petite cour de deux mètres de large sur dix de long, où fumaient les internés, les yeux rivés sur le plafond céleste, gris et brumeux, lui donna envie d’inhaler une bouffée d’air frais. Il franchit la porte vitrée du sas herbeux. Adossé contre un mur, entre deux cendriers sur pied, gorgés de mégots, il lui sembla devenir la cible des fous du premier étage qui l’observaient derrière les grilles en tirant sur leur clope. Quelques noms d’oiseau fusèrent puis des interjections s’élevèrent à son adresse, si bien qu’il se posta dans un coin du patio, à l’abri des regards.

 

Lorsqu’il vit s’approcher les malades comme des charognards, pour lui soutirer une cigarette, une pièce, un décaféiné qu’il n’avait pas, il serra les poings, prêt à frapper dans le tas. Mais en remarquant les pauvres hères en guenilles courber l’échine, traîner des pieds sur la pelouse, le pas lourd et incertain, quémander d’une voix pâteuse et anesthésiée, il prit pitié. Jouant des coudes pour s’extraire de la horde, il s’apprêtait à franchir le seuil du patio, quand il tomba nez à nez avec son Apollon. Les cernes violacés de l’infirmier, ses yeux étonnés et sa bouche frémissante le bouleversèrent. La honte qu’il éprouva durant les trois jours qui suivirent le salissait encore davantage et il se nettoya à main nue, enfonçant les ongles dans la poitrine, lacérant son torse jusqu’à mi-cuisse sans pour autant parvenir à se purifier.

 

Lors d’une consultation, le psy crut lui accorder une faveur en lui laissant la liberté de sortir du bloc, dans l’enceinte de l’hôpital, à la condition qu’il fût accompagné par un infirmier. Il ajouta que Madame Vachard, sa mère, s’apprêtait à lui rendre visite et qu’il était sur la bonne voie, prêt à s’habiller enfin, grâce aux vêtements qu’elle avait déposés le matin même à l’accueil. Le jean à la mode, le polo à capuche dont les liserés rouges recouvraient les épaules et les manches, les boots en daim, lui redonnèrent un peu de dignité. Il lui sembla qu’il se tenait plus droit et plus assuré.

 

La pluie battait l’air frais de l’automne précoce, et il vérifia en feignant de passer nonchalamment devant le bureau vitré des infirmiers l’absence de son bourreau des cœurs. Il attendit que cessât l’averse, vers quinze heures, pour frapper de l’index contre le Plexiglass du bureau. On acquiesça d’un signe de tête afin qu’il ouvrît la porte et fît sa demande. Ce qu’il voulait, c’était fouler l’asphalte du parking qu’il voyait de sa fenêtre, dépasser la rangée de peupliers, voir au-delà, le ciel et l’horizon, respirer l’humus et la terre, comme un avant-goût de liberté retrouvée.

— C’est ton droit. Tu iras avec lui, derrière toi. Il t’attend.

En se retournant, il sentit le sol se dérober. Il avait oublié la relève et reçut le regard de commisération que son infirmier lui lança comme un camouflet.

 

Dans l’enceinte, il marchait à ses côtés sans précipitation, droit devant lui, sur la longue allée de bitume sans obstacle. Moins gêné qu’il ne l’aurait cru, il humait l’odeur de la terre mouillée, les effusions de gaz, les effluves poivrés de la lotion d’après rasage qui se mêlaient à ceux du gel douche boisé. Il imaginait son bel homme à la carnation si particulière se savonner doucement, aussi lentement qu’ils marchaient. En regardant le pâté de maisons et la route à perte de vue, de l’autre côté du portail clos, il s’étonna du bien-être naissant qu’il éprouvait à vivre sous la protection de l’hôpital. Il goûtait ce moment d’apaisement sans autre désir que de le prolonger.

 

Au fond du jardin, dans un renfoncement qui abritait un transformateur, alors qu’ils n’étaient plus que tous les deux, il osa poser les yeux sur les joues glabres de son infirmier, sur les fossettes qu’accentuaient d’ordinaire un sourire bon enfant et un menton affirmé. Quand il croisa son regard narquois, quand il vit se dessiner sur sa figure des airs de supériorité, il s’immobilisa. Des brimades, disait Madame Vachard. Un rictus avait balafré la figure de son supérieur adjudant auquel il avait balbutié des mots enfiévrés. Rossé, troussé, il avait subi ses ardeurs avant de perdre connaissance au pied d’une vieille bâtisse de la caserne. Au visage de l’infirmier se superposait la gueule hilare de son tortionnaire. Une colère noire, sanguine, le poussa à agir. Il enfonça les ongles dans la gorge du soignant et resserra l’étau.

Commentaires (2)

PZ

Pauline Z
12.03.2023

Merci beaucoup pour votre commentaire encourageant. Il n'y a qu'un personnage infirmier ; celui dont s'est épris le malade et qui l'accompagne en promenade...

Nour Yasmina
07.02.2023

J’aime bien le parallèle avec le jeu d’échecs. J’aurais voulu que le dernier paragraphe soit plus long et que je n’aie pas de doute sur l’identité de l’infirmier qui accompagne le malade pour la promenade.C’est bien celui vers qui le malade est attiré? J’aime bien les descriptions et l’ambiance de l’hôpital bien rendue. ❤️

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