Créé le: 04.11.2026
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Mission accomplie !
Les anges gardiens ont mille et un visages et surtout, ils se manifestent parfois là où on ne les attend pas...
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Greta se tenait derrière la porte du salon de musique, une lettre à la main tout en triturant fébrilement un pan de son tablier. A dire vrai, elle ne savait trop quoi faire. Madame la comtesse interdisait formellement qu’on la dérangea lorsqu’elle s’adonnait à son passe-temps favori, la mandoline. La missive lui brûlant les doigts, elle s’enhardit et, dans une grande inspiration, poussa le lourd battant.
– Madame, murmura-t-elle en s’avançant prudemment en direction de l’élégante silhouette qui lui tournait le dos. Celle-ci ne réagissant pas, elle lança d’une voix plus haute.
– Madame !
Les doigts de la comtesse s’immobilisèrent sur les cordes de la mandoline.
– Mais enfin, que me veux-tu Greta ? Tu n’es pas sans savoir que j’ai horreur que l’on me dérange à cette heure ! Tu troubles mon inspiration !
– Oh, mais je m’doute bien, madame ! Seulement voilà t’y pas qu’un messager me donne un billet cacheté pour vous. Le bougre dit que c’est urgent. Il a le feu aux joues et le souffle court tant il a couru. M’est avis que ça ne pouvait pas attendre.
A ces mots, la comtesse se retourna d’un bond. Son regard courroucé s’adoucit instantanément en apercevant l’enveloppe.
– Et bien pour une fois, tu as fort bien fait, ma fille. Donne-moi cette lettre qui m’a tout l’air d’un billet doux ! s’exclama-t-elle d’une voix fébrile.
Greta la tendit d’un geste respectueux et la comtesse s’en saisit d’une main vorace.
– Ah, ah ! Il me semble reconnaitre cette écriture fine et élégante. Enfin, il se manifeste ! Est-ce le signe que j’ai enfin retrouvé l’amour après l’avoir brutalement perdu ? Tu vois, Greta, il faut savoir se montrer patiente.
– Patiente ? Madame ne croit pas si bien dire. Il en faut de la patience avec tous ces gens à contenter !
– Ma pauvre fille, ce n’est pas de cela dont il s’agit. Il est vrai que les filles de ta condition n’entendent rien à l’art de courtiser. Dis-moi, as-tu seulement été follement amoureuse ?
– Ben, je n’en sais trop rien à dire vrai ! Madame a de drôles de questions à cette heure !
– C’est bien ce que je pensais. Ton père t’a mariée au premier venu selon sa convenance, trop content de se débarrasser d’une bouche à nourrir.
– Que nenni, madame ! Mon Pierrot est un homme de mon village, pas le premier venu, comme vous dites. C’est vrai qu’il ne me tournait pas trop la tête, ni celle de mon père, qui, je le jure, a toujours aimé ses enfants. Comme il est têtu, il m’a finalement eue !
– J’avais donc raison, tu ne sais rien des jeux de l’amour. Ton prétendant t’a-t-il au moins écrit quelque billet doux ?
– Point du tout, madame ! Mon Pierrot peut tout juste écrire son nom. Pas de mot doux, mais un bouquet de violettes le jour où il a fait sa demande. Et aussi une sérénade par une nuit de pleine lune. Assurément, il a une belle voix !
– Je vois avec bonheur que ton époux n’est pas un rustre.
– Pardi non ! Ah, ça pour sûr, il n’est pas toujours commode, surtout quand il s’attarde à la taverne avant de rentrer au logis. Bah, au moins, comme dirait mon père, il ne court pas la gueuse.
– Ma pauvre Greta, tu es bien à plaindre avec un ivrogne pour mari. Vois-tu l’auteur de ce billet doux est d’un tout autre genre. Il a une belle tournure, des manières de prince et il est follement épris de moi, du moins, c’est ce que je me plais à penser. Sinon pourquoi cette lettre ?
– Madame est bien heureuse d’être aimée par un si bel homme. Une fille comme moi n’a pas cette chance. Nos hommes ne sont jamais aussi beaux, quant aux manières… Malgré son penchant pour la bouteille, mon Pierrot est brave et travailleur, ça vaut bien un billet doux !
– Je me réjouis de ton contentement, ma bonne Greta ! Tu peux te retirer maintenant. Tu comprendras sans peine que je veuille être seule pour me délecter de ce mot d’amour.
– Comme il vous plaira, madame.
Sans plus attendre, la comtesse lui tourna le dos, toute occupée à décacheter la fameuse lettre. Greta, dépitée de ne pouvoir en apprendre davantage sur les prétendues choses de l’amour que sa maîtresse prétendait connaître, se retira discrètement, dans un furtif froissement de jupes. Elle avait fort à faire à la cuisine et il ne lui restait guère de temps avant que le dîner ne soit servi à la salle à manger.
Lorsque le soleil atteignit son zénith, Greta commença à dresser la table. Avec une précision presque mécanique, elle disposa la vaisselle de porcelaine fine, les verres de cristal et l’argenterie sur la somptueuse nappe de lin. Après un dernier coup d’œil à la table, satisfaite de son ouvrage, elle s’éclipsa. Aujourd’hui, le déjeuner en quatre plats se déroulait en comité restreint : madame, la marquise de Loutran et sa fille Amélie ainsi que le curé de la paroisse. Greta se retira à la cuisine pour vérifier que tout était prêt avant de tirer la sonnette annonçant le début du service. Madame ne supportait pas le moindre désordre, surtout en présence de ses invités.
En repassant devant le salon de musique, elle s’immobilisa une seconde, car il lui semblait entendre des sanglots étouffés. Elle plaça son oreille contre la porte : des pleurs, en effet, suivis d’un bruit de chaise que l’on pousse. Elle songea à entre ouvrir la porte, mais y renonça presque aussitôt par peur de déranger. Si sa maîtresse avait du chagrin, elle ne voudrait sûrement pas être surprise dans cet état. Greta s’apprêtait à poursuivre son chemin lorsqu’elle vit la poignée de la porte s’abaisser, puis la porte s’ouvrir lentement. En voyant la comtesse, Greta saisit au premier regard l’ampleur de son chagrin. Ses yeux étaient rougis et ses épaules d’ordinaire droites tombaient lamentablement. Son port de tête n’avait plus rien d’altier, quant à son visage défait, il semblait comme penché sur un abîme qui s’ouvrait sous ses pieds. Greta prit presque peur en la voyant si éplorée.
– Diantre ! Madame a l’air bien mal en point !
– Tu ne crois pas si bien dire, Greta !
– Une mauvaise nouvelle ?
– Pire que cela. Je suis victime d’une épouvantable tragédie sentimentale. Je me croyais aimée, mais il n’en est rien.
– Je parie que c’est cette lettre que je vous ai portée tantôt !
– Je ne peux rien te cacher. Hélas, trois fois hélas, son auteur m’annonce son prochain mariage à une autre, ce qui scelle notre rupture. Cette nouvelle me brise le cœur !
– Morbleu ! Il n’ose vous le dire en face, ce coquin aux si belles manières ?
– Il clame que son amour pour moi, sincère et passionné, l’empêche de m’affronter ! Je ne sais si je dois le croire. Ses belles paroles, ses tendres attentions, ses regards de velours étaient-ils sincères ? Je ne puis m’empêcher de penser qu’il s’est cruellement joué de mes sentiments. Il dit m’aimer à la folie, mais doit se résoudre à épouser une autre, sans passion aucune, pour assurer sa fortune. Il a des dettes qu’il doit impérativement honorer.
– Voulez-vous que j’vous dise ? Inutile de pleurer davantage. Ce triste sire ne vous mérite pas. Ses douces paroles sont des papillons qui n’ont qu’un temps.
– Cela te va bien de me dire cela, toi l’épouse comblée ! Je me sens si seule depuis mon veuvage ! Et on ne se défait pas d’une telle passion amoureuse en un claquement de doigts !
– C’est bien dommage, madame, que les claquements de doigts n’aient pas ce pouvoir. J’en connais qui les claqueraient souvent ! Parbleu, il brise votre cœur et vous le lui laissez en gage ?
– Que ferais-tu à ma place ?
– Eh ben… Je lui rirais au nez !
– Tu as sans doute raison, mais je ne vois pas comment je pourrais réussir ce tour de force. Je me suis tellement entichée de lui !
– Commencez donc par sécher vos larmes et redresser la tête. Vous avez la figure de dame misère !
– Tu as raison, cela ne le fera pas revenir à moi.
– Qui vous dit de le faire revenir ? N’avez-vous donc pas assez de la potion amère qu’il vous a fait boire ?
– Si je ne puis plus l’aimer, que puis-je faire pour retrouver ma tranquillité d’esprit ?
– Vous venger, pardi !
– Oui, mais comment ? As-tu un quelconque stratagème à me proposer ?
– Commencez par me dire qui est sa promise.
– Amélie de Loutran avec qui je dîne dans un quart d’heure ! Quel affront ! Je suis sûre que cette petite dinde richissime ne se doute de rien.
– Sacrebleu ! En voilà une drôle d’affaire ! Laissez-moi réfléchir… Une idée me vient tout soudain, mais je ne sais si elle va plaire à madame.
– Dis toujours, j’aviserai. Après mes illusions et mon honneur, je n’ai plus rien à perdre.
Greta lui fit part de son plan à voix basse. La comtesse l’écouta avec attention, tout en gloussant à deux reprises. Elle chuchota quelque chose à l’oreille de Greta, puis rassérénée et la mine réjouie, elle se dirigea vers le salon de musique. Greta quant à elle se précipita à l’étage où se trouvait la chambre de la comtesse. Elle se dirigea vers le petit secrétaire dont elle ouvrit le tiroir secret. Elle en retira un paquet de lettres entourées d’un ruban rose qu’elle glissa dans la poche de son tablier. Elle redescendit au rez-de-chaussée et remit la correspondance à sa maîtresse dans le salon de musique. Enfin, elle courut à la cuisine pour le coup de feu qui s’annonçait.
Pendant le dîner, la comtesse fit montre d’une grande maîtrise de soi et d’une jovialité surprenante en de telles circonstances. Greta ne put s’empêcher de penser que sa maîtresse avait un beau talent de comédienne. Elle nota également qu’Amélie de Loutran, jeune fille sans grâce et peu loquace, se contentait de sourire bêtement, totalement ignorante de ce qui se tramait dans son dos. Vint le moment tant attendu des gourmandises. C’est alors que Greta mit son plan à exécution. Sur un signe discret de la comtesse, elle apporta trois paquets soigneusement emballés sur un plateau d’argent. Madame, qui avait pour habitude de gâter ses invités, avait prévu un cadeau pour chacun : un bel éventail ramené d’Andalousie pour la marquise de Loutran, un livre rare pour monsieur le curé et enfin une boîte à bijoux trouvée chez un antiquaire pour la jeune Amélie. Le couvercle de cette boîte magnifiquement ouvragée contenait un compartiment secret dans lequel la comtesse avait glissé les lettres d’amour les plus enflammées qu’elle avait reçues de son amant. Afin de garder son identité secrète, elle avait pris soin de choisir celles où l’auteur désignait son amante par les sobriquets de «ma douce colombe » ou «ma tendre dulcinée ». Toutes étaient cependant dûment signées de la main de l’infidèle.
Greta escomptait que la jeune femme découvrirait tantôt cette correspondance amoureuse en manipulant la boîte. Par curiosité toute féminine, cette dernière ne résisterait pas à parcourir ces lettres qui ne lui étaient pas adressées. La fureur que son contenu ne manquerait pas de provoquer mettrait un terme à cette union tant convoitée par l’amant perfide. En remettant le cadeau à Amélie, très touchée par cette attention inattendue, Greta ne put réprimer un petit sourire narquois. Une fois de plus, elle tirait sa naïve maîtresse d’un mauvais pas, mission qu’elle avait toujours accomplie par affection et loyauté. Si la servante qu’elle était ne connaissait pas les subtilités du jeu amoureux pratiqué par les gens bien nés, en revanche, après tant d’années de service, elle maîtrisait fort bien les ficelles de la manigance et de la vengeance. Eh oui, parfois une fille de sa condition pouvait se rendre fort utile, se réjouissait-elle en caressant la bourse d’écus reçue pour ses bons et loyaux services !
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