Créé le: 15.06.2026
2
0
0
Microbiotique
J’ai bien fait d’acquérir ce ficus. Il me rend la vie plus belle. Je ne pensais pas qu’un simple végétal aussi statique pouvait devenir aussi attachant que cela.
Reprendre la lecture
« Ficus microcarpa », pouvait-on lire sur le petit carton planté dans le pot en plastique. Celui-ci me plaisait bien, parmi la dizaine de congénères de la même espèce qui tapissaient l’entrée du « jardin des plantes » du grand magasin où j’avais l’habitude de faire mes courses. Et puis, en plus de porter un joli nom, il était tout mignon. Normal pour un bonsaï, mais ce digne représentant de son espèce portait ses branches d’une façon harmonieuse qui attirait le regard. Il ne déparerait en tout cas pas mon appartement, et puis pour un petit deux pièces et demi, je n’avais pas l’ambition d’héberger un banyan séculaire.
Adjugé ! Je voyais déjà où j’allais le mettre, à côté de la fenêtre de la cuisine, vue plongeante sur les jardins communaux. Immense avantage des végétaux par rapport aux animaux de compagnie, je n’avais pas besoin d’être adopté par lui. Je pouvais m’abstenir de devoir lui parler, le caresser, le laisser sortir. Si les animaux sont naturellement animés, les végétaux ont plutôt tendance à végéter, c’est bien connu. Et comme je végétais également à l’aube d’un printemps naissant, je me trouvais des affinités avec mon nouveau compagnon.
Une semaine déjà que « Microbe », comme je l’avais appelé, partageait mon existence bien réglée de célibataire endurci. Il semblait s’acclimater à son nouvel environnement. La lumière indirecte de la cour devait lui convenir, car il se dressait, vigoureux et fier, dans le pot de grès dans lequel je l’avais transvasé. Ses petits bras noueux me rappelaient vaguement Popeye, juste après avoir mangé ses épinards. Des feuilles vert foncé et d’autres plus claires montraient clairement qu’il continuait son développement de manière harmonieuse. Il faut dire que j’avais ajouté un peu de bonne terre que m’avait donnée la voisine, spécialiste ès jardinage et toujours prête à rendre service. « Attention à ne pas trop l’arroser ! » avait tenu à ajouter Pétunia, ma pétulante voisine, en me tendant le petit sac de terre. « Pas de risque » m’étais-je dit, moi qui étais responsable du desséchement de quantité de plantes vertes qui avaient eu affaire à moi par le passé. Mais cette fois, ce serait différent, car j’avais déjà conçu un lien particulier pour ce petit organisme si attachant .
Contrairement à mes principes, je m’étais mis à lui parler. C’était bien entendu plus un monologue qu’autre chose, mais parfois, au détour d’une conversation que j’avais avec lui, il m’avait paru sentir une certaine connivence. Un petit frisson sur le faîte d’une de ses feuilles, un soupçon de soupir subrepticement perçu, me donnaient l’impression d’une complicité qui s’insinuait imperceptiblement entre nous. Mon ami psychiatre m’aurait peut-être conseillé de consulter un confrère si je lui en avais parlé, mais je ne lui faisais pas complètement confiance quant à son diagnostic en matière de botanique. C’est pourquoi je gardai pour moi ces élucubrations.
Quelques semaines plus tard, Microbe avait prospéré bien au-delà de mes attentes : l’engrais dont je l’avais généreusement abreuvé, sur les conseils avisés de Pétunia, avait eu un effet inespéré. Tant et si bien que ses branches, autrefois tendues vers le ciel à la manière d’un homme assoiffé, se répandaient maintenant jusqu’au sol, comme de rampants et voraces reptiles. Je ne m’en formalisai pas, car ce développement singulier d’un être vivant attisait plus en moi un sentiment d’admiration, dont je ne me serais pas cru capable, qu’un véritable malaise.
Microbe se portait bien et j’avais dû le changer plusieurs fois de pots, à l’instigation de ma charmante voisine, qui connaissait mes déboires en matière de plantes. « Vous allez finir par avoir la main verte, voisin ! » avait-elle eu l’ingénuité de conclure en m’offrant son plus gros récipient en même temps que son plus beau sourire et un flacon d’engrais liquide. J’avais eu l’occasion à plusieurs reprises de pénétrer dans l’antre de Pétunia : elle portait bien son nom, car son salon était un véritable jardin botanique où des dizaines de plantes exotiques et foisonnantes aux noms imprononçables occupaient tous les étages biologiques de son appartement, du tapis à la canopée. Un peu oppressant à mon avis, mais tous les goûts sont dans la nature.
Peu à peu, les beaux jours prirent de l’ampleur, et malgré les traditionnelles giboulées de mars, nous reposions, Microbe et moi, dans notre doux cocon, en vase clos, bien à l’abri des intempéries et de l’incurie du climat. Pour un peu, j’aurais serré mon ami tropical dans mes bras pour lui montrer qu’il n’avait rien à craindre. Tout en caressant mon ficus, je me disais que nous vivions des jours heureux et que ma plante verte était magnifique.
C’est lorsqu’un bruissement inattendu se produisit durant la nuit vers trois heures d’un matin d’avril à l’orée de ma porte, que je sentis que quelque chose clochait. C’était comme si quelqu’un essayait de cogner à mon huis, de s’introduire dans ma chambre, ou plutôt de s’infiltrer sous la porte, à la manière d’une inondation. J’en ressentis, il faut bien l’avouer, une certaine inquiétude, ne sachant pas quelle était la véritable cause de cette peur diffuse.
Microbe, c’est toi ? demandai-je de façon incongrue.
Je ne m’attendais pas à une réponse, mais tout de même, je fus surpris du silence qui s’ensuivit, comme si l’élément responsable de mon tourment se fût retiré en entendant ma voix pourtant peu assurée. Etait-ce un coup de vent ?
Je pris mon courage à deux mains et décidai finalement de sortir de la chambre et d’aller vérifier si je n’avais pas tout simplement rêvé. J’étais assez coutumier du fait et mon imagination débordante m’avait déjà joué des tours. Mais j’eus beau parcourir l’appartement de long en large, de fouiller tous les recoins les sens en alerte, rien ne vint confirmer mes doutes. La fenêtre était bien fermée, quant à la porte, le loquet assurait sa surveillance. Microbe , pour sa part, reposait en toute innocence en son domicile, à l’insu de son plein grès, les feuilles légèrement repliées, dormant du sommeil du juste. Je l’entendais presque respirer. Mais je n’étais pas dupe, quelque chose s’était bien produit, même si mon enquête nocturne n’avait pas porté ses fruits.
Je me rendormis confusément, en proie à une sombre agitation qu’une aube grise parvint difficilement à rasséréner lorsque le réveil sonna, et avec lui son cortège de nouvelles tonitruantes émises par la radio. Je recouvrai péniblement mes esprits et le peu de réflexion dont j’étais capable.
Je donnai un coup d’arrosoir à mon bonsaï, qui ne portait plus très bien son nom, et dus me faufiler entre les branches pour atteindre le bas du tronc. Ma plante était parvenue au plafond depuis quelques jours et sa progression le long des poutres ne laissait pas de m’impressionner. Mais qu’est-ce qu’il y avait dans cet engrais ? Je me le demandais bien : du concentré de guano n’aurait pas fait mieux. L’une des branches avait même l’air de vouloir forcer la porte-fenêtre du balcon, focalisant son attention sur la poignée, perdue sous un amas de filaments nerveux. Microbe déployait ses tentacules à travers l’espace, à la manière d’une armée ennemie qui ne connaissait pas de pertes et, de ce fait, se déployait impunément dans mon territoire. Je le regardais pourtant faire avec bonhommie, subjugué par l’énergie saisissante dont faisait preuve mon petit protégé. « Pour un bonsaï, il ne se défend pas trop mal, le bougre ! » Il avait pris ses aises, le délicat animal. Le canapé douillet où j’avais l’habitude de m’affaler était recouvert d’une luxuriante végétation, digne des rivages du fleuve Amazone. Une pirogue glissant au loin n’aurait pas dépareillé le tableau de mon salon aux yeux d’un amateur averti.
« C’est peut-être la lumière, qui augmente chaque jour, qui le fait prospérer à ce point. Je devrais fermer un peu les stores durant la journée, » me dis-je. J’étais à deux doigt d’aller demander à Pétunia un sécateur, pour rogner quelque peu les aises qu’avait prises mon encombrant pensionnaire. Encore fallait-il pouvoir franchir la porte d’entrée : une véritable herse végétale dressait ses barreaux souples mais fermes devant moi, m’empêchant de parvenir à mes fins. J’avais lu qu’une espèce de ficus, le « ficus elastica », dit « figuier à caoutchouc », produisait du latex et que ceci pouvait expliquer l’élasticité de mon vert compagnon, mais je n’aurais pas imaginé une telle expansion dans ma propre maison. Une tronçonneuse aurait mieux convenu qu’un modeste sécateur pour circonvenir l’obstacle, mais je n’en avais pas. Je résolus donc de passer par l’imposte de ma chambre, qui n’avait pas encore été colonisée par l’envahisseur. Bien m’en prit, car au moment où je m’en extirpai, j’eus l’impression qu’on essayait de me saisir la jambe, l’air de rien : deux moignons fibreux se rétractèrent l’air déçus, sous mes yeux affolés.
On a beau être tolérant, on n’en demeure pas moins homme, et cet acte belliqueux suscita en moi un agacement que je n’avais pas connu depuis l’entrée en scène de Microbe.
D’un rapide coup de rein, je parvins sur le toit de mon immeuble. Heureusement, il n’était composé que de trois étages et son toit était peu incliné. Je réussis à rejoindre aisément l’escalier de secours extérieur du bâtiment, qui me conduisit au bas de l’immeuble. En levant la tête en direction du balcon, je vis que la porte attenante était ouverte et qu’une chaise avait été renversée. De la barrière débordait un amas entremêlé de feuilles et de branches qui partaient à l’assaut de la gouttière.
Fallait-il appeler les pompiers ? Je ne pouvais pas me résoudre à cette extrémité, j’avais toujours réussi à m’en sortir seul ; ce n’est pas un ficus microcarpa aux « petits fruits » , comme le laissait deviner son étymologie, qui allait me mettre ses bâtons dans les roues.
Je me dirigeai aussitôt vers la droguerie de mon quartier et achetai un désherbant puissant. « Action totale, éradication rapide et radicale ». C’est ce qu’il me fallait. Il n’était plus temps de faire des sentiments. Cinq litres devaient suffire. J’y adjoins un vaporisateur et m’achetai un masque de protection. Le vendeur me demanda si j’avais un hectare de gravier à traiter. Je lui répondis que la situation en effet était grave.
Arrivé au pied de mon immeuble, je gravis l’escalier, non sans une certaine inquiétude. Lorsque je fus arrivé à la hauteur de mon palier, je repris mon souffle et m’arrêtai de respirer pour pouvoir écouter ce qui se tramait derrière la porte. J’eus beau tendre la feuille, rien ne filtra de l’autre côté, pas un son. On distinguait même un peu de lumière au-dessus du seuil. Muni de mon vaporisateur, je le dirigeai à la manière d’un lance-flammes en direction de l’appartement, puis, d’une main hésitante, je pris mes clés dans la poche et l’introduisis prudemment dans la serrure. Oh et puis zut ? Je n’allais pas me dégonfler ! J’entrai hardiment dans l’appartement.
Quelle ne fut pas ma surprise ! Microbe semblait m’attendre tout gentiment dans son pot. Il en débordait encore, certes, mais il s’était recroquevillé sur lui-même, à la manière d’un cobra auquel on aurait arrêté de jouer de la musique.
Je baissai donc un peu la garde et posai le bidon de glyphosate dans la cuisine, puis je vins m’asseoir sur le canapé, libre de végétation. Je surveillai ma plante du coin de l’oeil, mais je sentais que mes nerfs avaient été rudement éprouvés et que j’avais besoin d’un peu de repos.
Je dus m’assoupir un instant, car je m’éveillai en sursaut, trempé de sueur. En y regardant de plus près cependant, je ne remarquai rien qui pût m’inquiéter.
«Encore raté ! Quel empoté je fais ! Il s’en est fallu d’un cheveu que je ne le dévore, cet appétissant être humain. Si seulement il ne s’était pas réveillé. Je me sens un peu faible ces temps-ci, ce milieu stérile manque de champignons et mon microbiote a bien besoin des apports d’une créature hypervitaminée. Je me suis fait couper l’herbe sous les pieds cette fois-ci, Mais bientôt je soignerai le mal par mes racines.»
Commentaires (0)
Cette histoire ne comporte aucun commentaire.
Laisser un commentaire
Vous devez vous connecter pour laisser un commentaire