Créé le: 16.07.2021
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Mes respects

Allégorie, Correspondance, Philosophie

Si, vous aussi, vous avez connu celle à qui je m’adresse dans cette lettre, vous ne pouvez pas l’oublier. Vous la reconnaîtrez donc dès les premières lignes. Et pour celles et ceux qui ne l’auraient pas encore rencontrée, je vous invite à considérer ce qui suit comme un moyen de la tenir éloignée.
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Chère Désolation,

 

Toi, qui m’as parcourue tant de fois depuis que je suis au monde. Toi, qui m’as jetée aux regards des individus comblés, comme on jette un tendre mets aux bouches affamées. Toi, qui vas et qui viens sans crier gare jusqu’au plus profond de nous, pour éradiquer même les derniers vestiges de nos heures de joie, sans lesquels il est impossible de tenir debout. Toi, qui transperces les carapaces les plus solides pour les réduire en poussière. Toi, qui anéantis nos faux-semblants de satisfaction en présence des êtres qui nous mettent à ta portée. Ceux-là mêmes qui, dans certains cas, ont entendu ta menace silencieuse dans la pénombre de leurs rues obscures. Ce sont les mêmes qui anéantissent le courage du genre humain, pour te faire de la place. Toi, qui fais ton apparition à l’issue des combats, une fois que les dernières étincelles de bravoure s’éteignent. Toi, qui installes ton profond silence entre les ruines des grandes civilisations pour nous rendre sourds aux avertissements du passé.

 

Oui, c’est bien à toi que je m’adresse résolument aujourd’hui. Considère cette lettre comme une marque de respect, car je crois que tu es un mal nécessaire. Je t’explique : Voilà trente-cinq années que tu me pourchasses ! Cela signifie que, durant tout ce temps, une part de moi est toujours parvenue à t’échapper. Lorsque le soleil couchant allongeait ton ombre sur ma personne au crépuscule des jours difficiles, j’ai su résister à ton emprise. J’ai su lutter et te barrer le passage vers mes entrailles. Tu demeures pourtant là, toujours à l’affût, sur les chemins pentus, et malgré tout, tu n’es jamais parvenue à me renverser. En réalité, je crois que le caractère immuable de ta nature constitue ta plus grande faiblesse. Il est bien vrai qu’on ne peut t’anéantir. Tu parcours le cœur des hommes et des femmes depuis l’aube des temps, sans jamais subir la moindre altération. Ton immortalité et ton immuabilité te rendent effrayante aux yeux des êtres que nous sommes. Mais, malgré toute la puissance et la longévité que tu déploies face à nos cœurs fragiles, force est de constater que tu ne fais que PASSER dans la vie de chacun. On peut d’ailleurs remonter aux temps les plus anciens connus par le genre humain et on s’aperçoit que, même lorsque tu fais des victimes, tu finis toujours par t’éloigner. Ton spectre et ta menace sont toujours là, mais toi, tu pars te terrer dans les coins sombres du monde, en attendant une nouvelle occasion de te présenter, une fois de plus, dans les esprits jusque-là lavés de tes méfaits.

 

Malgré la terreur que tu m’inspires, je me suis aperçue que, sans toi, je ne serais rien. J’ai besoin de ta menace au loin pour saisir l’essentiel, et donc pour survivre. Sans le vouloir, tu m’as appris quelques enjeux de l’existence. Tu n’as d’ailleurs jamais été très loin de moi, et en ce moment-même, je sens que tu veilles à proximité. J’ai même connu des instants où tu avais presque totalement pris possession de mon être, où tu m’avais presque dévastée. Mais, l’individu que je suis aujourd’hui, germait malgré tout, au fond de moi-même, au cœur de mes entrailles, dans une zone que tu n’as jamais réussi à explorer, heureusement pour moi. Comme souvent, les germes de vie qui naissent sous les gravats et les ruines, ont la particularité d’être plus aguerris que les autres. Je te garde ainsi à distance, sans toutefois te laisser sortir de mon champ de vision. Et oui, c’est bien cette proximité justement qui me permet de protéger ma vie et de rester sur mes gardes, au cas où tu souhaiterais à nouveau m’envahir. Car lorsqu’une occasion se présente à toi, tes attaques sont foudroyantes. Si tu t’éloignais au point de disparaître de ma vue, le risque serait terrible. Beaucoup d’entre nous ne se sont pas méfiés de toi et ont fini par se laisser totalement envahir par ton silence ténébreux. Tu t’es nourri des corps et des esprits de ces malheureuses créatures pour attirer plus facilement leurs proches et ceux qui les avaient aimés. Tu es contagieuse, Désolation, et cette caractéristique a pour effet de faciliter tes offensives et d’amplifier les dégâts résultants de ton passage en territoire conquis. Face à toi, une bonne garde vaut mieux que la meilleure armée. Ta présence au loin suffit à nous le faire comprendre, car quand tu es au plus près, il est souvent déjà trop tard. Il suffit pour cela d’ouvrir un journal, d’allumer une radio et de suivre l’actualité. Tu es là, toujours, partout, et chaque jour. On te voit. On te sent. On t’entend, même si tu n’as pas de voix.

 

Certaines de tes victimes ont basculé dans la violence, d’autres dans le déni. Tu as laissé place à ta cousine la folie dans les esprits de bon nombre d’entre eux. D’autres encore, proches de la désillusion, ont abandonné leur propre vie pour l’offrir à ceux qui espèrent encore. Ce sacrifice humain est ta pire crainte, je le sais, car il annule totalement tes méfaits. Mais sans toi, encore une fois, que serions-nous ? Nous n’aurions certes pas à lutter, puisque tu n’existerais pas. Nous n’éprouverions pas non plus de craintes ou d’angoisses pour nous mener à toi, puisque tu ne serais pas. La peine, qui est la première chose que tu glisses insidieusement en nous à ton arrivée, serait remplacée par l’insouciance. Quel scénario splendide !

 

Toutefois, je viens d’apprendre une chose, malgré toute la rancœur que tu m’as inspirée. Et je te prie d’ailleurs de me pardonner pour cette terrible amertume qui fait déjà partie de mon passé. Ce sont tes enfants qui ont joué les professeurs. Ce sont eux qui m’ont appris que je ne devais pas t’en vouloir. À eux seuls, tes enfants, Désolation, sont probablement la raison de la longévité du genre humain. À eux seuls, tes enfants, sont peut-être la source de toute évolution sur Terre. À eux seuls, tes enfants nous laissent entrevoir une finalité sublime à nos existences, parfois ébranlées par tes actions. Tes enfants sont nos Espoirs. Ils sont de plus en plus nombreux au fil du temps, au point de former sans nul doute la plus grande fratrie de l’univers. Ils sont l’impulsion première qui donne au bien l’occasion de reprendre ses droits. À l’aube des temps, alors que tu t’allongeais une première fois aux côtés du Néant, pour qu’il glisse sa semence en toi, tu n’as même pas remarqué que, de cette semence, était né un premier Espoir. Et à chacune de vos nouvelles rencontres, c’est un nouvel Espoir qui germe. À l’issue des guerres, lorsque vous vous enivrez tous les deux de la détresse des hommes, avant de vous unir à nouveau, une multitude d’Espoirs croissent déjà en Toi. Avec ton compagnon le Néant, vous avez, sans le vouloir, donné naissance à la Lumière. Sous les champs de ruines, parcourus par les regards éplorés des veuves et des orphelins, de jeunes pousses cachent leurs racines avant d’éclore à la vie !

 

Alors encore une fois, je te le répète, pour moi, tu es un mal nécessaire. Si ceux qui t’ont combattue t’ont toujours bravée, sans jamais pouvoir t’anéantir, c’est sans doute pour qu’ils puissent profiter des bienfaits apportés par ta progéniture.

 

Car sans ton existence, il n’y aurait pas lieu d’espérer. Sans obscurité, comment connaître la lumière ? Sans toi, Désolation, comment connaître l’Espoir ? Et même si c’est terrible à dire, il semblerait que pour espérer, il faut que tu nous aies traversés au moins une fois. Mais attention, lorsque tu t’installes durablement, les Espoirs que tu fais naître s’en vont ailleurs, car il ne peut y avoir qu’un seul maître à bord. Et là où tu restes ce maître, la vie ne répond plus. Tu continueras donc encore longtemps à nous inspirer la crainte qu’on connaît en te voyant déambuler dans notre petit monde.

 

Mais pour toutes ces raisons, Désolation, reçois aujourd’hui, par cette lettre, mes respects les plus sincères.

 

La Lyre et le Lys

 

 

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