Créé le: 26.10.2026
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Mémoires de plages 15

A suivre...

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© 2026 Pausania

Australie-méridionale, la plage de Somerton. Un homme retrouvé mort, un poème persan, un code secret, une infirmière. Soixante-dix-huit ans après, l'énigme n'est toujours pas entièrement résolue.
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Plage de Somerton – Australie-méridionale.

1er décembre 1948. Un homme est étendu sur la plage de Somerton, le dos contre la digue, les jambes croisées en direction de la mer.

La plage s’étend sur deux kilomètres de sable blanc. La mer cristalline, turquoise par endroit, peu profonde, est idéale pour les baignades en famille. Moins fréquentée que ses voisines, elle reste encore aujourd’hui reliée à l’un des cold case les plus étonnants d’Australie et l’un des plus célèbres mystères non élucidés du XXe siècle.

Si l’envie me prend d’aller passer des vacances balnéaires dans la région et que je tape sur mon ordinateur « plage de Somerton », la photo d’un visage en noir et blanc ne tarde pas à apparaître, juste après les informations touristiques. Mais c’est la photo d’un homme mort, publiée dans les journaux pour permettre son identification. Suivent de longs développements qui détaillent les faits, les hypothèses, les étapes de l’enquête.

Deux passants ont découvert le corps le 1er décembre 1948 à 6h30 du matin.

L’homme est habillé façon classique, élégamment diront les journaux, costume foncé, chemise blanche et cravate à rayures rouge et bleu en diagonales bien nouée, presque serrée, légèrement de travers. Le dernier bouton du col de sa chemise est défait. Sur la photo étalée dans la presse, on dirait qu’il a les yeux ouverts, ses cheveux sont ébouriffés, la bouche à peine entrouverte. Il est mort mais il semble vivant.

Aucune pièce d’identité sur lui, aucune étiquette à ses vêtements (elles ont été enlevées), quelques objets banals, comme des cigarettes, des allumettes et des tickets de transport, train et bus, certains non utilisés. Il était rasé de près.

Des témoins l’ont vu la veille, allongé sur la plage. Il semblait, à un moment, s’étirer. Un homme en costume allongé dans le sable, le haut du dos appuyé contre la digue, cela ressemble à la banalité de l’existence. Après une journée de travail, un moment d’apaisement, une respiration pour soi, un repos mérité. Mais comme il ne bougeait pas, selon d’autres témoins, ceux-ci ont imaginé qu’il dessoûlait. Personne ne s’est approché, intrigué. Il est possible de rester longtemps immobile sur une plage sans que personne ne s’inquiète. Chacun, chacune est pris dans sa vie. Il est 19h, ou 20h, on doit rentrer chez soi, il a l’air de dormir, d’être bien et peut-être l’était-il, on ne se mêle pas de la vie des autres.

L’autopsie n’a pas formellement pu déterminer la cause de la mort. Aucun signe extérieur, pas de blessure, le médecin légiste évoque un empoisonnement mais sans qu’aucun poison précis n’ait pu être décelé. À l’époque, peut-être que certaines substances pouvant donner la mort n’étaient pas détectables.

Pendant plusieurs mois, rien ne permettra d’identifier l’homme de la plage de Somerton, et personne ne se manifestera auprès des autorités.

Mort sur la plage. La police poursuit son enquête.

Et puis les enquêteurs découvrent (par hasard ? ou après étude très détaillée du moindre carré de tissu de ses vêtements ?) une poche cousue dans son pantalon (un indice, enfin !) sous la forme d’un petit bout de papier roulé sur lequel sont inscrits deux mots pour le moins énigmatiques, « Tamam Shud », deux mots en langue persane qui signifient « la fin » ou « c’est fini ».

Le bout de papier, lui, a été assez rapidement identifié, contrairement à son porteur. Il vient de la dernière page d’un recueil de poèmes persans très populaire semble-t-il à l’époque, les Rubaiyat du poète et savant perse (d’aucuns disent « le sage ») Omar Khayyam. Rubaiyat signifie « quatrains ».

L’homme de la plage de Somerton lisait-il de la poésie ? Pourquoi ce matin de décembre 1948, sur cette plage ? Et de quoi est-il mort, cet homme encore jeune (sur la photo, il paraît avoir une petite quarantaine d’années) ?

On recherche maintenant le fameux livre.

Sur une plage, en Australie, un cadavre, un morceau de page (et pas n’importe laquelle, la dernière !) d’un livre de poésie et sagesse persane, et le mot « fin ».

Quelques mois encore plus tard, après un appel de la police, un individu se présente muni d’un exemplaire des Rubaiyat à la dernière page manquante, à l’intérieur duquel, deux nouveaux indices : un numéro de téléphone ainsi qu’une série de lettres écrites à la main, ressemblant fort à un code secret. Ce livre, quelqu’un l’a jeté dans sa voiture quelques jours avant la mort de l’inconnu.

La piste d’un espion est lancée.

Plage de Somerton – espion mort – code secret.

Il n’y a plus qu’à identifier l’espion, il doit bien manquer quelque part à quelqu’un ? Ou bien est-ce le protocole d’abandonner (sur une plage ! au vu de tous !) le corps d’un de ses agents qui s’est laissé prendre ?

La piste du téléphone mène à Jessica Thomson (ça ressemble à un nom très commun…), connue sous différents pseudonymes (est-ce normal à l’époque d’avoir des pseudonymes ?) dont celui de Jestyn.  Elle nie absolument connaître l’homme de Somerton.

J’apprends qu’un moulage en argile a été réalisé. La photo ne suffisait-elle pas ? Le moulage ne me convainc pas, on dirait un travail, un exercice de sculpture. Quel en a été l’intérêt ? Si ce n’est montrer que la police aura tout tenté. Jestyn ne reconnaît pas l’homme d’après le moulage.

Et la série de lettres, sur cinq lignes dont la deuxième a été barrée, notées à la main dans les Rubaiyat ? Les analyses cryptographiques n’ont pas abouti.

À l’époque, c’est déjà la guerre froide. L’Australie joue un rôle stratégique majeur aux côtés des occidentaux.

L’enquête patine. Rien n’avance, ou du moins mes recherches ne trouvent plus rien de nouveau avant 2021 quand il a été décidé d’exhumer le corps et de procéder à des analyses ADN.

2022. Le travail en généalogie génétique d’un professeur de l’université d’Adélaïde, Derek Abbott, et d’une généalogiste américaine aboutit à l’identification de l’homme de la plage de Somerton : Carl ou Charles Webb, un ingénieur en électricité, né en 1905 à Melbourne (il a donc bien une quarantaine d’années).

Un article d’ABC News indique que l’ADN retrouvé provient non pas des restes du corps mais de cheveux incrustés dans le moulage. Le professeur Abbott a pu retrouver la famille et remonter jusqu’à un arrière-petit neveu, arrière-petit-fils du frère de Charly (ainsi nommé en légende de photos retrouvées) Webb. Un divorce pour abandon du domicile conjugal, selon des archives familiales, date de 1951, trois ans après sa disparition.

Aujourd’hui, l’enquête considérée comme complexe est toujours en cours.

Les restes de l’homme de la plage de Somerton se trouveraient toujours au Centre de Sciences médico-légales situé dans le centre-ville d’Adélaïde, selon le professeur Abbott, la police ne souhaitant pas communiquer à ce propos, se contentant d’annoncer que le médecin légiste rendra ses conclusions d’ici à la fin de l’année 2026.

Saura-t-on un jour les causes de la mort ? Depuis 78 ans, les personnes possiblement impliquées dans ce drame, sont mortes ou extrêmement âgées. Seule semble importer la confirmation de l’identité.

Stuart Webb, l’arrière-petit-neveu, ne semble pas pressé de voir l’affaire résolue. Il aurait déclaré ne pas vouloir forcément que les restes de Charly Webb soient transférés dans le caveau familial de Melbourne. Ils retourneront vraisemblablement dans l’un des cimetières d’Adélaïde, non loin de la mer, non loin de la plage du drame, là où le corps avait déjà été enterré, là où figurait la mention « homme inconnu ».

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