Créé le: 08.09.2026
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Mémoires de plages 14

A suivre...

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© 2026 Pausania

Sur Utah beach, un homme vient marcher parmi les fantômes. Peut-on retrouver le goût de vivre dans les pas de ceux qui sont morts ?
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Utah Beach, Normandie

 

Après une demi-heure de méditation, un petit déjeuner dont il s’amuse à se dire qu’il est le seul à en prendre un semblable, boisson à base d’eau bouillie citronnée aromatisée à l’ail, thym, gingembre, oignon et une pointe de vinaigre, ingrédients indispensables à la santé selon ce qu’il a pu glâner dans les listes de diffusion qu’il consulte tous les jours, il se met en route.

Il est en forme, à soixante-cinq ans il fait quarante pompes tous les matins après son jogging de trente minutes et une séance de musculation avec haltères.

Mais il dort mal. Ses nuits sont régulièrement encombrées de rêves qui le mettent mal à l’aise au réveil.

Chaque jour son IA fait le point sur sa situation. Une fois par année, il consulte une naturopathe pour une lecture d’âme. Il repart avec l’enregistrement de la séance, qu’il écoute ensuite tous les soirs avant de s’endormir.

Il ne sait pas quoi faire d’autre.

–   Tu ressens un vide existentiel, a déclaré l’IA.

C’est pourquoi, en vacances dans le Cotentin, il a décidé de se rendre sur la plage du débarquement la plus proche de la maison où il séjourne, Utah Beach.

La veille au soir, il a fait quelques recherches : la 2e Division blindée, le serment de Koufra fait par le Général Leclerc à ses hommes à Koufra en Lybie le 1er mars 1941 : « Nous ne nous arrêterons que lorsque le drapeau français flottera sur Metz et Strasbourg. »

Pas de vide existentiel pour ces hommes-là, ni pour les soixante-quinze hommes du Lieutenant-Colonel Robert G. Cole qui, à l’aube du 6 juin 1944, sont parvenus à la batterie allemande et se sont emparés des sorties 3 et 4 de la plage au nord, la plage surmontée par les dunes de Varreville près du lieu-dit La Croix aux Bertots.

Quarante-cinq minutes de trajet. Il arrive à l’endroit du Mémorial. Quelques voitures garées, une poignée de touristes, deux véhicules militaires exposés, une dizaine de panneaux d’information et le monument mémoriel.

La plage est immense, des rafales de vent, des vagues qui moutonnent, une eau bleu foncé, il est d’accord avec lui-même pour se dire que c’est beau, c’est vrai, y a rien à dire, c’est beau. Heureusement qu’il a pensé à prendre son coupe-vent.

Il met son chronomètre en marche et se programme une alarme dans une heure. À la sonnerie, il fera demi-tour. Au total, deux heures de marche à une allure tranquille, rousseauiste comme il se dit, bref, propice à la réflexion. C’est bien Rousseau qui écrivait dans son autobiographie, Je ne pense jamais mieux que quand je marche, enfin, c’est l’idée, quelque chose comme ça.

Il veut penser aujourd’hui à ce vide existentiel que l’IA a identifié comme la cause de son état psychique, son mal-être – enfin il n’a mal nulle part – son indifférence aux autres, au monde, son absence d’émotion, d’envie, de désir, son électro-encéphalogramme d’élan vital proche du plat.

Face à la beauté du monde, ressentira-t-il quelque chose de différent ?

Dans les pas des hommes qui se sont battus, ont vu la mort de près, ont senti la déflagration et la souffrance intense avant de perdre connaissance et finalement la vie, peut-il maintenir son état d’indifférence au monde ?

–  Pourquoi Utah Beach porte le nom d’Utah ?

Le téléphone collé à l’oreille, il écoute la réponse de l’IA.

–  Ah ! C’est une très bonne question ! Tu fais bien de me la poser. Alors, Utah est un nom de code donné par les Alliés pour le débarquement des Américains sur cette plage. Il fallait un mot clair, facile à transmettre, et l’hypothèse serait que plusieurs américains faisant partie de l’opération était originaire de l’État d’Utah. Mais ce n’est qu’une hypothèse qui n’a jamais été vraiment validée. Si tu veux, je peux t’expliquer ce qui s’est passé à Utah Beach le 6 juin 1944.

–  Non, non, merci.

Il respire fort, se cale sur son rythme de cohérence cardiaque qu’il pratique trois fois par jour, il compte huit temps d’inspiration puis huit temps d’expiration, c’est ce qui lui convient après avoir testé d’autres tempos.

Plus tard.

L’alarme retentit.

Faire demi-tour.

Et si, ce soir, il regardait le film Le jour le plus long ?

– Où est-ce que je peux voir gratuitement le film Le jour le plus long ? Existe-t-il en replay sur France Télévision ou sur Arte, Netflix peut-être ?

– Alors, non, je suis désolée pour toi, mais le film Le jour le plus long ne peut pas être regardé gratuitement. Tu peux le trouver pour 2,99 euros sur la plateforme d’Amazon Prime. Veux-tu que je te fasse un résumé du film ?

– Non, non, merci.

Il a envie de continuer d’avancer sur la plage. Elle est si immense, il n’en voit pas le bout, une légère brume descend sur le paysage, les mouettes en bancs s’envolent d’un mouvement quand il s’approche, ça l’amuse. Il repère le prochain banc, avance le plus doucement possible, et à une dizaine de mètres il se met à courir. Sentiment de puissance quand elles s’envolent.

Ça lui rappelle son chien, il adorait faire ça lors de leurs longues balades sur les plages. À l’époque, avec sa compagne, ils passaient leurs vacances en Normandie et se promenaient chaque après-midi. Un bout de littoral par jour. Le soir, ils étaient cuits tous les trois. Ils dînaient tôt puis montaient à l’étage de la maisonnette qu’ils louaient, tous les trois dans la chambre, le chien au pied du lit, – autorisé parce que c’étaient les vacances – ils dormaient bien, ils parlaient de tout et de rien.

Finalement il fait demi-tour.

Au loin, très loin, les drapeaux français et américains flottent dans le vent. Il croise une famille avec des enfants, un couple avec un petit chien en laisse – le pauvre -, un homme seul enroulé dans sa serviette de plage, au loin une voile de Kite-surf.

Encore plus au loin, comme une minuscule île déserte, les restes d’un ponton du débarquement émerge des flots.

 

 

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