Créé le: 31.08.2026
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Mémoires de plages 13
Trois amis de vingt ans, un voyage en Amérique latine, une envie d’aventure et une plage isolée de la côte pacifique colombienne.
Un endroit qu’ils ne sont pas près d’oublier.
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Playa dorada – Colombie
Ils avaient dîné la veille au soir dans une petite cantine à Bogota. Les trois amis d’enfance, partis une fin de journée d’octobre 2014 pour une année en Amérique latine, sac à dos, mères stressées, eux leurs vingt ans en poche, une envie d’en découdre avec la vie, l’ailleurs, tous les trois par hasard orphelins de père, partis tout feu tout flamme pour un périple à peine dessiné, ils avaient juste concédé ne pas s’aventurer au Venezuela, limiter leurs déplacements en Colombie aux régions safe, par contre, Chili, Pérou, Brésil, Paraguay, Urugay, allez-y ! et s’il vous plaît, une fois par mois au moins, un email, on trouve toujours des connexions internet dans les auberges de jeunesse.
Ce soir-là, une copine rencontrée un mois plus tôt sur le bateau remontant l’Amazone depuis Manaus jusqu’à la frontière colombienne les avait rejoints dans cette cantine de Bogota.
Leur voyage s’étant bien passé jusqu’alors, ils avaient envie de plus, d’insolite, d’inédit, de magie, d’expérience psychédélique peut-être, ils ne savaient pas, ils ont bombardé la jeune femme de questions. Tout ce qu’elle connaissait, elle-même ou par ouïe-dire.
Juan de dios a-t-elle dit soudain, en un bref éclair, une réminiscence venue elle ne savait plus d’où, un endroit accessible uniquement par bateau depuis la ville de Buenaventura. Mais faudra faire gaffe les gars, Buenaventura c’est chaud, c’est violent, c’est du trafic, c’est du crime, du règlement de comptes entre bandes armées, c’est la police à l’affût, des arrestations, des prises d’otages, c’est du lourd. On ne fera qu’y passer. Ils rient, terminent leurs verres, embrassent la jeune femme, promettent de donner des nouvelles, de se revoir bientôt. Arrivés en bus le lendemain, la foule, un bruit de dingue partout, jamais rien vu de pareil, mais à trois on se sent plus forts. Ils ont déambulé dans les marchés, au hasard des rues, bousculades souvent, claquement de main sur l’épaule d’un homme qui leur fait un signe de connivence, – connivence de quoi ?, ils rient, quelques gamins les ont pris pour cible, s’accrochent à eux, tentent de glisser leurs mains dans leurs poches, ils continuent de rire mais un peu moins, ils accélèrent le pas et se dirigent vers le port, ne rient plus trop, le stress a grimpé, trouvent un banc vide vers le lieu d’embarquement, ils sont très en avance, ils ne se le disent pas mais ils se sentent plus en sécurité. Quelques heures plus tard, le bateau. Ça va, ils sont prêts, ils sont chauds, comme ils disent, l’excitation remonte, ils rient de nouveau.
Le bateau est plein à craquer, pas très grand mais au moins cent cinquante personnes à bord, tous les âges, des femmes et des enfants autant que des hommes, et un simple capitaine qui annonce chaque arrêt dans son haut-parleur. En répétant plusieurs fois. Ils somnolent, ils tiennent leur sac contre eux, ils ont intégré quelques règles de prudence.
Juan de dios ! Juan de dios ! D’un coup d’un seul ils se lèvent, sacs à l’épaule, se fraient un passage jusqu’au pont, la sortie, et découvrent, au loin, le lieu. Tableau idyllique, plage de sable blanc bordée par une forêt digne des images vues sur internet, luxuriante, sauvage si on peut qualifier une forêt de sauvage, primaire peut-être ? une forêt des origines, authentiquement vierge et d’ailleurs le lieu est désert, pas une maison, ni cabane, ni tente, pas âme qui vive, rien… et ils vont être débarqués là, sans aucun vivre, ils n’ont pas prévu ça, ils n’ont que leurs quelques effets personnels dans leur sac, ils n’y ont pas pensé, qu’est-ce qu’on prévoit quand on part dans un coin réputé désert, vierge, isolé, loin de tout ? Ils n’y ont simplement pas pensé. Salta ! Salta ! crie le capitaine. Salta quoi ? On fait quoi ? Salta ! Salta ! Pas de petit pont de débarquement, rien, il faut sauter dans l’eau, Salta ! Salta ! Ils sautent avec leurs sacs à bout de bras et se retrouvent dans la mer jusqu’au cou. Trois ploufs l’un après l’autre.
Ils remontent vers la plage, la tête sonnée, pas eu le temps de réaliser. Qu’est-ce qu’on fout ici ?
Robinson Crusoé arrive après quelques minutes. Un homme à la tignasse épaisse et longue, cheveux noués dans le cou, en short, pieds nus, bronzé, Salut, qu’est-ce que vous faites là ? Ils bafouillent, leur espagnol n’est pas encore très au point après seulement un mois de voyage, On nous a recommandé l’endroit, une amie colombienne, on peut rester ? Ils n’osent pas demander quand repassera le bateau.
Alors ils découvrent les lieux, dans la forêt quelques cabanes ça et là, chacune avec une petite cuisine extérieure, l’homme et sa femme tiennent ce lieu fréquenté de temps à autre par des locaux, des Colombiens de cette partie de la côte pacifique, oui, ils peuvent rester, la femme cuisine trois fois par jour, on leur servira leurs repas, poisson, riz, quelques fruits, des bananes essentiellement.
Pour le reste, rien à faire, dormir, nager, jouer aux cartes le soir, ils sont les seuls visiteurs et le couple a d’autres chats à fouetter. Vous pouvez sans danger vous promener dans la forêt. Il y a des sentiers qui vous mèneront à d’autres plages.
Le lendemain – ils ne savent toujours pas quand un prochain bateau repassera par là – ils se lancent à la découverte des lieux. De sentier en sentier, en essayant de ne pas perdre leur Nord dans la forêt vierge. Ils ont l’impression d’être des explorateurs, cette fois-ci ils sont prévoyants, ils emportent de l’eau et des bananes, ils blaguent, se souviennent des livres et des BD d’aventure de leur enfance, blaguent sans arrêt, se comprennent à demi-mots, s’extasient devant certains arbres, se créent des frayeurs de gosses à propos d’araignées et de serpents, évoquent leurs mères, si elles savaient, ils sont joyeux, quelle équipée ! quel endroit superbe ! Ils avancent bien, déjà quelques heures de marche, l’un d’eux a une boussole, cadeau de sa mère, ils se souviennent des courses d’orientation au collège, ils rient, la forêt est toujours dense, les bruits sonores dans le silence, bruit des arbres, des oiseaux, des insectes, parfois un cri plus strident qu’ils n’identifient pas, il faudra questionner Robinson.
Soudain ils aperçoivent au loin un filet de lumière qui grossit et grossit au fur à mesure de leur avancée. Au bout d’un tunnel de végétation, ça y est, la mer ! Ils se précipitent et à la lisière de la forêt, s’arrêtent net. Devant eux, aucune plage de sable, au loin le bleu turquoise de la mer mais au premier plan, un amoncellement de chaises, vêtements, chaussures, baskets, tongues, objets de plastique, morceaux de bois, bouts informes de tout et n’importe quoi, comme après un naufrage, c’est la première idée qui leur vient. Il faut prévenir Robinson – entre eux c’est ainsi qu’ils ont baptisé leur hôte – dit l’un des trois, avant qu’ils comprennent, qu’ils réalisent. Pas un naufrage, juste le travail de la mer qui recrache sur cette plage de sable doré, playa dorada leur dira Robinson, les détritus dont regorge la mer, les déchets portés par les courants, amoncellement de sacs en plastique, pneus, jouets, bois déchiquetés, vêtements décolorés, la plage magnifique, vierge, paradisiaque devenue une immense déchetterie à ciel ouvert recouvrant le sable d’or.
– Tous les jours je nettoie la plage ici, expliquera Robinson. Pas le temps pour les autres.
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