Créé le: 26.08.2026
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Mémoires de plages 12

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À Arromanches, une psychiatre au bord de la rupture se réfugie chaque matin dans la mer pour tenter de remettre sa vie à flot.
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Arromanches (Normandie)

 

Je suis psychiatre depuis dix ans, en vacances au bord de la mer dans la maison de famille avant qu’elle soit vendue, au bord de la rupture avec mon mec, sans enfant, obligé de supporter mes frères et sœurs pendant cette semaine prévue pour débarrasser l’ancienne demeure que nous avons héritée de nos grands-parents. La maison des rosiers, rue des rosiers à Arromanches. Je suis psychiatre alors que j’aurais aimé être chirurgienne. Je le disais déjà quand j’étais au collège, chirurgienne, je ne sais plus comment ça m’est venu. Pourtant je n’étais pas bonne en maths, je me suis accrochée, j’ai bossé et bossé et bossé, redoublé ma première année, et la deuxième aussi, à cause des maths. Ensuite c’est passé. J’avais bien pensé devenir généraliste, du genre médecin de campagne en Normandie mais les études ça me plaisait, pas envie de me lancer tout de suite dans le métier, alors j’ai tenté les concours et la psychiatrie m’est tombée dessus. Je n’y connaissais rien. Juste quelques rendez-vous psy à un moment de ma vie où j’étais perdue. J’avais entre vingt-cinq et trente ans, je ne sais plus. Je crois que je me suis dit que la psychiatrie, je pourrais me la servir à moi-même, au cas où, je devais déjà sentir que j’en aurais besoin.

Quand je suis en vacances à Arromanches, je nage tous les jours. Ça me répare. L’idéal c’est le matin, mais je me décale selon la marée. Quand la mer est trop froide, je remplace la nage par de longues promenades. Ma limite quand j’étais jeune était 12 degrés. Aujourd’hui, j’ai quarante ans, je ne nage pas en dessous de 15 degrés. Ma mère était nageuse, ma grand-mère était nageuse, ma sœur est nageuse. Les hommes préfèrent les rames, ou la voile s’ils ont de l’argent.

J’ai une semaine à passer ici. Une semaine de tri, de conversations, de plongées dans les photos de famille mais en ce moment ça me gave. Trop de soucis, trop de problèmes, trop de fatigue accumulée.

Ce matin la marée est haute. En consultant les horaires des marées, j’ai vu que je pourrais nager tous les matins jusqu’à mon départ.

Quand je nage, je pense. Je déroule ma vie, je m’arrête aux noeuds, je cherche des solutions, souvent quelque chose se décante, je compte le nombre de brasses, je me donne un rythme, cent mouvements en brasse coulée, cent en dos crawlé, et je recommence, avec un objectif de 20 séries de 100. Ça fait environ une heure de nage. Je passe derrière le ponton de la dernière guerre et fais de longs allers-retours. Selon la météo, c’est plus ou moins difficile, si la mer est agitée, je me contente de la brasse et je compte, et je pense ma vie, mon mec, mes patients, ma famille, mes amis.

Peut-être que si j’ai fini par choisir la psychiatrie, c’est parce que j’ai toujours essayé de comprendre. Pourquoi les gens agissent comme ils agissent ? Pourquoi un tel a fait ceci ou cela qui m’a blessé ? Je cherche, j’explore, j’ai passé des années à explorer, en nageant, toutes les strates empilées depuis ma naissance. Et j’ai beaucoup ressassé ici à Arromanches. Avec mes patients, c’est pareil. J’essaie de refaire le chemin de leur vie, pas à pas, pour les aider non pas à se reconstruire mais à mieux avancer, apprendre à gérer leur maladie mentale. J’y crois mais au quotidien, c’est dur, pas le temps, se contenter de stabiliser, maintenir à flot, j’aime cette expression, à flot, qu’ils retrouvent la sensation de flotter, qu’ils n’aient pas peur de se noyer, qu’ils ne se noient pas tout simplement, qu’ils remontent à la surface et tentent de faire quelques brasses et ensuite, les pieds sur le sable ou les galets, se tenir debout sans tomber. Évidemment, le retour sur la terre ferme ramène à la réalité, mais si régulièrement on retrouve le plaisir de la stabilité, peut-être que peu à peu on réapprivoise le réel. Sauf que ça prend du temps. J’aimerais de longues séances de paroles avec mes patients, comme je me donne de longues séances de nage en pleine mer.

La nature améliore la santé mentale. Voilà un truc qu’on nous bassine dans les revues spécialisées sur les dernières recherches en neurosciences. La nature comme source de bien-être et d’apaisement pour les cerveaux torturés et leur lot d’idées confuses, brouillardeuses, incohérentes, leurs états instables, leurs souffrances insupportables qui parfois n’ont plus que les cris pour exister. La nature pourrait effectivement avoir ce pouvoir d’absorber le trop plein de ces êtres qui débordent pour leur donner en échange une dose d’énergie douce, tranquillisante. Mais il faut avoir déjà emprunté le chemin du soin, avoir lâché la bataille et s’en remettre à ce qui peut ramener à un semblant de vie en mode pause. Alors je rêve pour Delphine, Charlotte, Pierre ou Hassan d’une petite échappée dans un bois ou un jardin, avec quelques arbres à entourer de leurs bras, et des respirations profondes loin des odeurs de l’hôpital ou des bruits de la ville ou des conflits avec leurs proches. Je ne peux hélas pas rêver pour eux d’une séance de nage, même en piscine. Pour ça, il faut être nageur déjà, être en confiance dans l’eau, avoir la mer ou un lac à portée de main, une eau calme, loin des bruits des piscines qui ne font que rajouter de la confusion à la confusion intérieure.

Les études ont montré que la durée de l’exposition à la nature est un facteur essentiel pour espérer une amélioration. Au moins deux heures par semaine, mais cinq heures c’est mieux, au-delà cela n’apporte rien de plus, et il faut que ce contact avec la nature soit intentionnel, sans quoi aucune connexion n’est possible. Cinq fois une heure de nage par semaine. Cinq fois une heure de promenade dans les bois chaque semaine. Acheter ce livre qui nous a appris comment les arbres communiquent entre eux et avec la vie environnante, en avoir des exemplaires à disposition des patients, et les inciter à mettre en place ce soin comme on prend ses médocs pour espérer aller mieux. Et peu à peu se laisser prendre par la main, par la branche, la feuille, la fleur et ses papillons. Alors, à défaut de mer et de lac, je rêve de jardins partout dans les villes, accessibles à tous, que ce soit pour la promenade ou la pause ou le jardinage, de petits espaces verts au sein des hôpitaux dans les secteurs psychiatriques, où l’on tenterait de faire pousser le plus de variétés possibles puisque j’ai lu que la richesse de la biodiversité est aussi un facteur stimulant le bien-être mental. J’apporte dans mon service quelques plantes en pot. Et quand je nage, je rêve du vert des jardins, du rouge des fleurs, je rêve d’abeilles et de papillons.

Il faut croire en la guérison. C’est la clé. Comme je crois au bien-fondé de mon protocole de soins personnel à coup de vingt séries de cent brasses, avec alternance de brasse coulée et dos crawlé.

Oui, je crois à la guérison au sens d’un retour à une vie normale, avec traitement adéquat et accompagnement adapté. Si mon patient était atteint de diabète, ou s’il s’était cassé la jambe, il ne se poserait pas la question de s’en remettre au médecin spécialisé. Si on lui prescrit des séances de piscine, il s’y met. Mais si moi je lui prescris des séances en jardin, ou des temps de nage en mer, est-ce qu’il le prendra au sérieux ? Le malade mental n’a pas cette patience, parce qu’il est dans une fragilité psychique telle qu’il ne peut pas toujours croire au combat, et qu’il a terriblement honte de ce qu’il est, parce qu’en attendant d’aller mieux, il se dégrade, il se laisse aller, s’enferme chez lui, mange n’importe quoi pour remplir le vide dans son ventre parce que souvent c’est l’autre endroit où il sent que ça souffre, après sa tête. Comment lui dire d’aller nager ? Ou de faire un jardin ? Ou de marcher en forêt ?

Ce matin, la mer est verte.

 

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