Créé le: 20.08.2026
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Mémoires de plages 11

A suivre..., Amour

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Plage de la mare, Cotentin Ce matin, comme tous les matins, deux hommes...
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Plage de la mare – Sud de Barfleur

 

Ce matin, un dimanche comme tous les dimanches, la Duster couleur marron arrive à l’entrée de la plage de la mare, au bout de la froide rue. 10h30, c’est l’heure. Comme tous les dimanches depuis quatre décennies. C’est toujours lui qui arrive le premier. Il fait sa manœuvre habituelle. Un demi-tour pour se garer dans le sens du départ. Toujours au même endroit, le long d’un muret qui délimite un champ et l’aire de stationnement à l’entrée de la plage, là où se garent les véhicules des pêcheurs qui remorquent leur bateau. Pas de cale ici, juste un emplacement de stationnement, ouvrant sur la petite plage de la mare. Depuis quarante ans, ici, le dimanche matin vers 10h30 parce que c’est là qu’ils se sont rencontrés, un dimanche matin. Lui venait régulièrement avec son père pour leurs parties de pêche hebdomadaire. Jamais grand monde ici, les autres plages étant plus faciles d’accès, mais c’était sa préférée, à son père. Et puis un jour, quelques mois après leur rencontre, le père s’est effondré peu après son réveil, d’un coup, tombé, ça a fait un bruit mat qui a résonné dans la maison, le temps que sa mère monte à l’étage, qu’elle l’appelle, que lui appelle les pompiers, le médecin, les voisins, c’était trop tard, il était mort.

10h30 passés de quelques minutes, la camionnette blanche remonte la froide rue et vient se garer le long de la Duster. Un signe des doigts de la main juste avant de baisser la vitre. Ils se retrouvent l’un à côté de l’autre. Dans un lit on dirait qu’ils sont tête-bêche. Dans une voiture, c’est juste pratique, chacun la vitre ouverte, ils se serrent les doigts rapidement, se positionnent confortablement, chacun dans son siège, moteur coupé. Et ils parlent. De tout et de rien comme on dit, mais ils se parlent.

Au début, c’était pour se soutenir. Lui qui venait de perdre son père. L’autre qui ne savait pas trop quoi faire de sa vie, pas de quoi fouetter un chat mais fallait bien se lancer un jour, ne serait-ce que pour échapper aux reproches du père, T’es qu’un bon à rien, Depuis que tu es né, tu nous emmerdes, et la mère qui ne disait rien, comme d’habitude.

Leur rendez-vous du dimanche matin pendant que les parents étaient à la messe, c’était pas vraiment un rendez-vous, juste un moment à eux, tranquilles, à l’écart. Ils faisaient rien de mal de toute façon, se remonter le moral, s’écouter, se donner des conseils, se dire des bonnes choses, pas ce qu’ils entendaient à longueur de journée, de simples bonnes choses, des paroles sans jugement, des paroles gentilles, des paroles de tout et de rien.

Ça durait une heure environ, ils n’avaient pas l’œil rivé sur leur montre, au final c’est comme s’ils s’étaient tout dit, tout ce qu’ils avaient à se dire pour la semaine, jusqu’à la prochaine fois, au prochain dimanche matin. Ils s’étaient remplis de toutes les bonnes choses possibles qui les accompagneraient pour les sept jours à venir. Ils n’avaient pas manqué beaucoup de dimanche pendant ces quatre décennies. Deux ou trois par an quand ils partaient en vacances, chacun avec sa famille, entre temps ils s’étaient quand même mariés pour faire comme tout le monde, pas trop mal mariés, avec des enfants, deux chacun, l’un avait eu deux garçons et l’autre deux filles, mais entre eux ils ne parlaient pas de ça, de leurs épouses, de leurs enfants, non ils parlaient d’eux et de tout et de rien mais d’eux.

Jamais ils ne se sont dit que c’était bizarre. Jamais ils ne sont allés l’un chez l’autre, jamais ils n’ont eu l’occasion de parler d’eux, de l’autre, comme d’un pote, d’un copain, d’un ami, d’un bon ami. Quarante ans à raison d’une heure par semaine de conversation, ça fait combien, ça veut dire quoi, ça prend quoi comme place dans une vie, ça signifie quoi. On s’en fout qu’ils disaient, c’est notre truc, c’est comme ça, c’est venu un jour, ça a continué, et puis on est bien là, alors pourquoi pas, on n’emmerde personne, on ne fait de mal à personne. Et ça les faisait rire, chacun sur son siège, sans jamais sortir, quel que soit le temps, la saison, pas besoin de marcher qu’ils se disaient, on court déjà assez comme ça dans la journée…

Mais s’ils avaient marché côte à côte, que ce serait-il passé ? Quels mots dans leur conversation ou quel silence, et si en marchant côte à côte, l’un avait frôlé l’autre de sa main, ça leur aurait fait quoi comme émotion, comme sensation, que ce serait-il passé après ? C’était mieux comme ça, chacun dans l’habitacle de sa voiture, ignorant la plage toute proche, la mer et les baignades que pourtant ils aimaient l’un et l’autre, chacun se contentant de retrouver l’odeur de l’autre dès qu’ils baissaient leurs vitres, l’odeur de l’eau de toilette de l’autre, pas plus, pas trop près, pas l’odeur corporelle, se contenter de reconnaître les yeux fermés l’odeur de l’autre grâce à son eau de toilette, T’en a mis une bonne rasade ce matin, Ça te gêne ? Non j’aime bien, c’est tout toi.

 

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