29.09.2013 8069 0 Manège à trois

a a a

© 2021 Schmolitz

Je déteste les bagnoles, et le foot et ceux qui aiment le foot et les bagnoles. Alors, s'ils leur arrivent quelques malheurs, cela me réjouit.
Reprendre la lecture

Manège à trois

J’aurais dû faire marche arrière. Putain ! C’est chaque fois la même chose, je suis comme cela, un indécis : un déci avec les copains, un indécis avec les femmes. J’aurais dû planter les freins, stopper illico et peut-être que maintenant je saurais. Savoir ? Pas sûr que je sache le mot de la fin, j’aurais au moins un indice. Est-ce que je doute de mes capacités reproductives ? Basta ! Monsieur n’a même pas ralenti. Et là, je continue de rouler et de dérouler ce que j’aurais dû faire et que je n’ai pas fait. Si je rembobine tout, je me dis que c’était ma chance, après ce qui s’était passé, cette galère avec Hélène, la psychiatrie et tout. C’était une sacrée chance de la croiser, Solange, après ces années de questions sans réponses. Surtout celle de savoir si “il” existait vraiment. Une chance sur un million et Monsieur poursuit sa course vers l’abime de la culpabilité, avec à peine un regard dans le rétroviseur. Solange a eu l’air surprise, les bras ballants, comme tétanisée. Elle a même largué ses deux sacs à commissions et m’a regardé disparaître dans le trafic, petite silhouette en robe d’été, figée dans le rétroviseur, se rétrécissant sur le bitume. Freiner ? Reculer ? Revenir à son niveau, juste pour voir ses yeux. Ses yeux verts disaient tout, ses yeux parlaient, ses yeux ne mentaient jamais, quoique. Freiner, reculer, c’est pas un truc de mec. Moi, je fonce, je presse sur le champignon, j’avance. Je bondis, je suis un jaguar, un jaguar dans une Opel pourrie.

 

J’ai deux images en mémoire qui passent et repassent. Deux ? Non trois : la première, c’est sa silhouette avec ses cabas à bout de bras, dressée bien droit comme un « i » dans ce parking de supermarché; la deuxième, c’est l’esquisse d’un sourire au moment où j’accroche son regard; la troisième est plus floue, l’impression qu’elle n’est pas seule, qu’il est là avec elle. Tout cela s’est enchaîné si vite. J’avais fait mes courses en mode turbo, j’étais en retard pour la sortie barbecue du club de foot. L’impression qu’elle n’est pas seule ? J’essaie de faire ressortir cette image placée dans ma vision latérale. J’aimerais pouvoir faire surgir l’information, comme un “pop-up”. Mais je n’arrive même pas à évoquer une rémanence rétinienne comme après un flash, juste une impression : une silhouette de garçonnet qui s’accroche à sa jupe. Plus que son regard et son esquisse de sourire quand elle m’a reconnue, c’est ce nain à sa droite qui me tarabuste.

Pourtant, ça avait bien commencé pour un samedi. Je m’étais levé assez tôt pour éviter la cohue aux caisses. J’avais fait le plein de cannettes de bières – une action à prix réduit – surtout une razzia de merguez, saucisses à rôtir, côtelettes, pommes chips, cacahouètes, des trucs à 600 calories les 100 grammes, prêt à tasser une bande de mecs gonflés de testostérone. Tout s’annonçait bien, prévision de sub-canicule pour le week-end, vestiaires, match, douches et fiesta sous les lampions. J’arbitrerais ce match de débile de troisième division. Arbitrage et pelotage sont les deux mamelles du football amateur.

Surtout que Gisèle la femme de Paul, toute fraîche divorcée, m’avait annoncé qu’elle tiendrait la buvette. Donc, je lui taillerais une bavette et qui sait… Gisèle m’excite. Gisèle n’est plus de toute fraîcheur, mais avec ses rondeurs, sa voix rauque d’ex-fumeuse, sa probable longue frustration d’abstinente, et bien je me verrais bien commenter le match ce soir dans le lit de Gisèle, après le feu d’artifice.

Et voilà que je croise Solange avec ses cabas de mémé et que tout bascule. Tout bascule, pas vraiment, je roule maintenant derrière un camion de chantier qui me balance des gravillons sur le pare-brise. Ralentir. Quand je freine, je gamberge, ça trotte dans ma tête comme cela n’avait plus trotté depuis quatre ans. Solange ce n’est pas Gisèle, ni Hélène et ses benzos non plus. Solange, c’était la classe, une intello qui lisait Libération, une enseignante, une fille qui trottinait dans les festivals de l’été, qui pouvait passer une soirée à se délecter de musique baroque mortelle et me réveiller ensuite pour faire l’amour, à l’improviste, la tête encore pleine d’accords de viole de gambe.

Tout cela était si vite allé avec elle. Quelques mois … starting-block, accélération et … dérapage.

Je suis assez beau mec, c’est vrai. Un jaguar. Le foot, ça gonfle la viande, ça raffermit les chairs. Avec un bronzage de dilettante, un bandana pour contrôler ma tignasse brune à peine bouclée, une démarche élastique, décomplexée, je constate que j’attire les regards des miss. Je n’irais pas jusqu’à dire qu’elles mouillent toutes en me voyant débarquer, mais je ressens une sourde pulsation de phéromones auprès de la gent féminine : ça se réajuste le chignon, ça remonte ses nibards, ça tire nerveusement sur sa clope entre deux sourires pour pub de dentifrice, et ça minaude en sainte-nitouche au bord de l’implosion hormonale. Le premier jour, la première heure, Solange a commencé par me mépriser, me prendre de haut, mais cela devait faire partie du plan de l’autre intrigante. C’était un 1er août et ça sentait les pétards. Décontracté, je servais au bar du foot. Je l’avais repérée de loin roulant ses hanches sur le gazon en divine apparition assoiffée. J’aurais dû être en alerte car elle était arrivée accompagnée d’une grognasse style camionneuse. Cette soirée, je pensais être le chasseur et c’était moi la biche.

Un jeune motard me talonne, tête nue et cheveux blonds au vent. Je le suis dans le rétro. Il serre la ligne blanche, ondule, hésite. Je me décale pour le bloquer. Enfin, il me dépasse en me faisant un doigt d’honneur. Il pourrait être mon fils.

Solange m’avait commandé une bière pour elle et une pour sa poufiasse, puis une autre qu’elles avaient partagée en gloussant. Je lui avais souri; elle m’avait tourné le dos, exhibant un toboggan bronzé entre deux omoplates dénudées. Je vaquais du bar au frigo, du frigo à la caisse et j’avais fini par remarquer qu’elles me lorgnaient en douce. A un moment, je me penche sous le bar pour remiser une caisse vide. En me relevant, au niveau de la planche qui servait de comptoir, j’accroche un coup d’oeil de Solange à sa grognasse. Celle-là, j’appris bien plus tard qu’elle s’appelait Lucienne. Après moult grimaces et mines de copines en goguettes, la déménageuse donna une petite tape sur l’épaule de Solange et partit un demi sourire aux lèvres. Solange seule m’attirait. Ce jour, je ne savais pas encore son nom, mais cette fille aux cheveux châtains coupés courts à la garçonne, avec son menton décidé et ce regard vert, m’avait accroché. Elle me fit signe, commanda une autre bière et se pencha en me regardant par en-dessous : « Je vois que vous connaissez tout le monde ». Je lui répondis que oui en effet du moment que j’exerçais aussi la fonction d’arbitre et même parfois d’entraîneur des minimes. Elle me toisa puis déclara d’un air un peu timide : « Vous avez de la chance parce que je ne connais personne ». Et j’enchaînai par une réplique prévisible : « C’est faux, parce que maintenant vous me connaissez ». Je connus bibliquement Solange au petit matin dans les vestiaires. Je me souviens encore du mélange des effluves de chaussettes sales avec son parfum d’archiduchesse. J’avais mis un préservatif. Je suis un type plutôt prudent de ce côté-là. La paternité n’était pas un projet immédiat. La proximité des footballeurs en herbe me suffisait.

Solange savait y faire, du moins au début, câlins, bains et balades, sushi ou pizza. Pour le reste, sa vie était compartimentée. Elle disparaissait plusieurs jours, pour des cours de langue, puis téléphonait. Elle débarquait éclatante. On se voyait sur la défensive au début puis, resto, dodo à la folie. A chaque retour, c’était la fête. Après un mois de vie commune, on s’était réservé un week-end dans un centre de thalassothérapie, massages, bains d’algues et de boues. Elle m’avait rejoint dans la chambre avec un sourire mutin, le peignoir à demi défait. Je l’attendais nu sur l’édredon, l’œil en coin vissé vers l’écran TV et la retransmission de la demi-finale. Elle avait éteint l’écran, puis s’était ravisée, avait longuement farfouillé son sac à main et sorti une enveloppe : « Regarde, j’ai fait le test, c’est négatif ». J’avais aussi fait mon test comme donneur de sang, je n’étais pas trop inquiet et comme je l’ai déjà dit je suis plutôt prudent. Elle m’a bisouté de partout et a conclu : « Tu sais, cette nuit pas besoin de préservatif, je prends mes précautions ». Je préférais aussi pour les sensations et puis je n’aimais pas cette idée d’intimité sous cellophane. Je baignais dans la confiance béate en me disant qu’elle avait pris vraiment toutes les précautions.

Un passage à niveau ! Ça trotte dans ma tête. J’ai vu la barrière s’abaisser au dernier moment. Si je faisais demi-tour, pour vérifier si elle est restée ? Elle m’attend peut-être en se disant : « Après tout ce temps – cinq ans-, c’est l’occasion de mettre les choses au clair. Lucienne est partie et j’ai envie de lui présenter son petit bonhomme ». Je mets le clignotant mais la barrière se relève, ça klaxonne derrière et je poursuis droit devant, “fast and furious”. Barbecue ou scène de ménage, je n’ai pas eu le temps de choisir.

Le dérapage a commencé le jour où on est allé à la fête foraine. Elle m’avait dit après la sieste et avec un grand sourire : « Tu m’amènes au tire-pipes”. J’alignai les cibles pendant qu’elle se tenait collée dans mon dos. C’était 18 heures et il commençait de faire frais. Alors, sa chaleur irradiant sur ma peau, cela m’enveloppait bien au fond. Je visai, tirai et mettais plein dans le mille. J’ai toujours été un bon tireur. On était repartis avec une grosse peluche, un nounours, qu’on tenait chacun par une patte et qu’on balançait entre nous deux comme un mioche. L’ambiance était bonne. On a pris un ticket pour la grande roue et aussi une bière pour moi. On grimpait et au fur et à mesure on découvrait la ville, les grands immeubles du quartier des banques jusqu’au lac qu’on voyait miroiter dans le soleil couchant. Pas un seul nuage. La roue s’est arrêtée quand on était au sommet. Solange a soupiré longuement et j’ai pensé que c’était la beauté du spectacle, le calme aussi. J’ai bu une gorgée de bière et lui ai tendu la canette. Elle a refusé. J’ai voulu l’embrasser sur la bouche mais elle s’est retirée avec une moue dégoûtée. La cabine s’est balancée et la descente a commencé. Je la regardais plein d’amour se détachant sur un fond de ciel rose. Elle est devenu pâle, s’est mise à respirer à fond en posant ses paumes à plat sur le ventre. Puis, elle s’est tournée de côté et a vomi sur le nounours à côté d’elle. Elle s’est essuyée dans la peluche puis l’a carrément balancé par dessus bord. On l’a regardé tournoyer et s’aplatir dans l’herbe. « Ça va mieux maintenant. Il puait le dégueulis. C’est les tours de manège sans doute ». Elle m’a fait un bisou pas très appétissant et elle est partie, juste en lâchant : « Je dois y aller maintenant. Lucienne m’attend. Va falloir qu’on cause sérieusement demain ».

On klaxonne derrière. Rétroviseur : une Renault Mégane. Est-ce elle ? Elle me trace peut-être rongée de remords. Dépassement, signe de la main. Fausse alerte, c’est Schmolitz. Schmolitz, c’est un suisse-allemand, un ex-joueur de première ligue, qui nous la bassine avec ses souvenirs de la Nati. Tu bois une bière avec lui, il tartine sur ses exploits de gardien de but et à la fin, il te propose de le tutoyer, d’où son surnom, Schmolitz. Solange avait continué de lui dire “vous”. Lucienne, elle, ne disait rien, elle faisait la gueule en permanence. Sauf le lendemain de la grande roue, où elle s’est pointée pour discuter. C’est bien la première fois que je l’ai vu sourire. On a sonné longuement. J’étais en slip et j’ai vite passé un pantalon. La grutière était sur le pas de porte et j’ai demandé : « Où est Solange ?

– Elle n’a pas pu venir… à cause des nausées. Faut qu’on cause vite fait. Tu sais, tu es un gentil gars, je ne regrette rien. Voilà Solange m’envoie pour causer de … de la situation.

– Elle t’envoie ? Mais, où est-elle?

– Elle n’est pas bien, alors, elle m’a envoyé pour te parler. »

C’était énigmatique. Je l’ai fait entrer, moi face à elle progressant à reculons, elle fonçant comme un tank avec son double menton en avant. Elle s’est assise sur le divan et le divan a souffert.

– Tu veux quoi alors ? Ai-je demandé.

– Sers-moi une bière mon chou!

Elle a bu une gorgée à même le goulot et a commencé à débiter son discours sans attendre que je m’assoie : « Solange et moi, on est ensemble, ensemble depuis longtemps.

– Ensemble ?

– Oui, on est gouines, lesbiennes, en couple, tu ne vas pas dire que tu ne l’avais pas remarqué. »

Je me suis assis, plutôt je me suis effondré sur le cul et j’ai balbutié : « C’est pas possible, Solange est ma copine…

– Elle a été ta copine à temps partiel, puis elle a ajouté fielleusement, dans notre couple, je suis l’homme. On voulait un mioche, grâce à toi il est en route, le polichinelle est dans le placard.

– Mais, vous n’avez pas le droit, c’est dégueulasse, ai-je essayé de me défendre.

– Ecoute ! Je suis venu te parler, d’homme à “homme”, ton histoire avec Solange est finie.

– Tu veux dire qu’elle est enceinte de moi et que c’est toi qui viens me l’annoncer.

– Le gynéco l’a confirmé hier. Tu as joué le rôle de donneur de sperme, car je doute qu’elle soit enceinte de moi. Merci, mille fois merci ! Ecoute encore un conseil. Oublie-la, oublie-le, oublie-nous ! Te fais pas de mouron, on va disparaître et on ne te demandera même pas de pension alimentaire. »

Elle s’est levée et est partie avec sa bière à la main pendant que je restais pantois, pensif, face à la porte d’entrée qu’elle n’avait même pas refermée. J’avais la braguette ouverte, la tête dans le cul et la sensation de reprendre mon souffle en émergeant d’un tsunami. Je ne les ai jamais revues, sauf Solange, ce matin dans le parking du supermarché.

Rien que de me remémorer cette séquence m’a mis la rage et quand j’ai la haine j’accélère. En accélérant, je me payais mille Lucienne qui s’écrasaient sur le pare-brise ou que j’envoyais projeter au-dessus de mon bolide. Il y a une grande courbe vers la rivière, le long de la carrière et je n’ai pas vu la déviation. J’ai dérapé sur les graviers. Franc fou, j’ai planté les freins. Mais, la voiture s’est envolée. Ensuite, j’étais sur la grande roue quand la descente s’amorce. Je tombais en essayant de rattraper le nounours. Lucienne, Gisèle, Schmolitz, je vois leur tête ébahie au-dessus de moi. Des cons. Si c’est ça revoir le film de sa vie. Quel navet ! Le hurlement d’une carrosserie qui se tord. Une planée vers un champ d’édredons et au milieu Solange, aux dents radieuses, qui m’attend les bras tendus, les cuisses ouvertes, le ventre bombé. Solange silencieuse, comme elle l’était après les massages de la thalasso. Je ferme les yeux, je plonge, je m’engloutis dans sa chaleur, je la besogne maintenant. Epatant, j’étais là en elle, bien au fond, – oh que c’était bon!-, elle dessous, un méli-mélo délicieux, elle avec ce sourire aux lèvres, ses yeux verts au ciel. J’allais exploser dans cinq secondes.

Avec le recul et tout bien pensé, ce jour là et à ce moment précis, j’aurais dû faire marche arrière.

Commentaires (1)

We

Webstory
14.05.2016

"Manège à trois" a gagné le premier prix du concours Webstory 2013. Il a été publié dans le livre Webstory I, disponible auprès de Webstory.

Laisser un commentaire

Vous devez vous connecter pour laisser un commentaire

Ce site utilise des cookies afin de vous offrir une expérience optimale de navigation. En continuant de visiter ce site, vous acceptez l’utilisation de ces cookies.

J’ai comprisEn savoir plus