Créé le: 10.08.2026
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Mama Mutere
Fiction, Histoire de famille, Nature Environnement — Aventure botanique 2026
Au fond d’un vieux coffre, elle retrouve des graines rapportées du Kenya trente ans plus tôt. Elle ne sait pas encore qu’en tentant de faire renaître l’arbre sacré de Kakamega, elle va réveiller tout un pan de sa propre histoire.
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— J’ai retrouvé de vieilles graines. Toi et ta main verte, qu’est-ce que tu me conseilles ?
— Vieilles comment ?
— Trente ans.
— Laisse tomber.
— Je suis tombée amoureuse d’une forêt il y a longtemps.
— Tu peux tenter la méthode du haricot. Dépose la graine dans du coton humide et si la vie pointe, transfère-la dans un lit de terreau.
Le ciel est pâle, voilé, la chaleur accablante. Je ne parviens plus à écrire, je ne range plus la maison, je laisse les mauvaises herbes se répandre dans la cour, j’ai abandonné la tâche ingrate du désherbage il y a plusieurs semaines et laissé traîner la brouette encore remplie d’herbes et de bois sec. Je n’ai même pas cueilli les fraises, les framboises, ni les cerises dans l’arbre.
De temps à autre, j’échange quelques mots avec ma voisine et amie.
La terre se fissure déjà en plein mois de juin, le jardin jaunit de jour en jour. Combien de temps encore.
L’autre matin j’ai ouvert le coffre en bois ramené il y a trente ans du Kenya. Une enveloppe bleue décolorée gît au milieu du bazar de jouets anciens, dessins, cartes et courriers en tous genres. À défaut d’une adresse, la mention : Kakamega, 1996. À l’intérieur, des graines desséchées. J’ai oublié. C’est pourtant mon écriture. Envie de les jeter. Débarrasser la maison de vieilleries.
Kakamega me revient en mémoire. Je feuillette les pages d’un vieux guide. Elle est la dernière réminiscence de l’ancienne forêt tropicale humide qui s’étendait autrefois de la Guinée à la côte est du Kenya. Je me souviens qu’on s’y sentait comme dans une serre chaude et humide. Parmi les centaines d’espèces végétales s’élève le plus grand arbre de la forêt, mama Mutere, un maesopsis eminii âgé d’environ trois cents ans.
Mama Mutere, traduction « maman », la mère de toutes les espèces, dit la légende.
Les portières claquent, les enfants chantent, crient, s’endorment, sautent sur les sièges sans ceintures de sécurité. Direction la réserve de Kakamega pour notre première virée. On se prend pour des explorateurs. Une carte, une boussole, les pistes, les villages traversés, un campement recommandé, le genre d’adresses qui circulent de bouche à oreille dans la sphère des expats. Nuit en tente avec le bruit de la forêt alentour, cris des animaux, comment fermer l’œil ?
Réinventer ses souvenirs mis à distance avec le temps, douleur des séparations, deuil impossible, enfouissement d’un pan de vie alors même que la maison regorge d’objets de cette époque.
Je poursuis mes recherches. Google images me vrille le ventre. Des racines gigantesques sortent de la terre en plusieurs torsades qui s’élèvent comme pour chercher le soleil. Chacune creusée, ravinée par les pluies, formant de petits tobogans pour insectes joueurs. L’humidité des mousses a permis à quelques fougères de s’installer ça et là et abriter un large éventail d’insectes et d’autres petits animaux. À deux ou trois mètres de hauteur, l’enroulement racinaire fusionne et laisse émerger un tronc élancé qui supporte de longues branches aux feuilles dentelées en forme de cœur.
Combien d’années pour que, du système des racines, naisse un tronc d’arbre ?
Me suis-je posée cette question à l’époque ?
Depuis plusieurs semaines, je m’enferme dans la maison. Je dis à ma voisine que tout va bien, que je travaille, trie et nettoie, ménage de printemps tardif.
Je m’inquiète pour le sapin bleu à l’angle ouest du jardin. Lui aussi est vieux, abîmé par le temps. Il souffre de la sécheresse, ses épines jonchent le sol avant l’heure. Va-t-il dépérir comme les épicéas attaqués par le scolyte typographe ? En quelques semaines, l’arbre peut mourir.
Je dessine dans mon carnet ses racines souterraines, entremêlements de lignes de tailles différentes, elles doivent se répandre jusque sous les fondations de la maison à une vingtaine de mètres. Je laisse le crayon tracer des courbes imaginaires.
Mon dessin ressemble à celui d’un enfant.
Le soir, j’extrais du coffre des paquets de courriers que je trie par expéditeurs. Ne garder que ce qui m’émeut encore.
Ma petite-fille chérie
Merci pour ta longue lettre et le récit de votre périple dans cette forêt qui semble magnifique. Ici les mélèzes commencent à prendre leur si belle teinte orangée. Presque dorée dans le soleil couchant.
Continue à me raconter l’Afrique. Tes lettres rompent la solitude dans laquelle je me trouve. Ta grand-mère ne me reconnaît pas toujours. Elle contemple les arbres depuis la fenêtre de la chambre. Je lui ai montré la photo de mama Mutere. Elle aime ce nom. Elle me le répète souvent.
Je te serre dans mes bras.
Ton Grand-père
Dernière escapade à Kakamega, après trois ans d’Afrique, une semaine avant notre retour en France. Cœur serré. Je m’étais levée avec le soleil pour suivre une piste recommandée par Joseph, notre chauffeur. Présence fidèle, rassurante, au sourire imperturbable. La route de terre rouge nous avait menés à l’Arbre, mama Mutere, dont les fruits en cette fin de saison s’étaient flétris. Joseph a sorti son canif pour couper délicatement en biseau les extrémités de quelques branches sur lesquelles pendaient les tiges chargées de fleurs sèches recélant les précieuses graines.
Délicatement saisir chaque fleur, la plier en deux pour que l’enveloppe se fende et découvrir les graines couleur de la coque d’une noix de coco, au toucher velouté.
Je les ai enfermées dans l’une des poches de mon porte-monnaie et de retour à Nairobi, les ai glissées dans une enveloppe que j’ai rangée dans ma pochette bleue cartonnée contenant toutes les photocopies de nos documents d’identité.
Comment cette enveloppe a-t-elle pu dormir pendant trente ans dans le coffre du Kenya ?
Visite au jardin botanique de Genève. Je projette de faire pousser dans mon jardin un maesopsis eminii. L’arbre est robuste mais résistera-t-il au gel ? Le pailler l’hiver peut-être, le recouvrir d’un voile d’hivernage ?
J’ai médité dans les serres, cherché vainement des jardiniers, des scientifiques ou pourquoi pas des étudiants en biologie végétale, trouvé la bibliothèque, feuilleté des livres sur le rôle des jardins botaniques, les anciens végétaux connus, l’art des semis. Ma chance de réussite est proche de zéro. Une graine nécessite une température d’au moins vingt degrés pour germer. Je dois ramollir son enveloppe en la trempant dans de l’eau tiède pendant une nuit. Mais d’autres méthodes existent : maintenir les graines plusieurs semaines dans du sable humide ou les garder quelques temps dans le bac à légumes du frigo. J’entremêle les techniques : une nuit dans de l’eau tiède, sachant que la température actuelle de la maison est d’environ 25 degrés, puis une semaine dans le bac à légumes du frigo, et encore un mois dans du sable humide. Je vide une bouteille de coca cola remplie de sable dont j’ai oublié la provenance. Dans un bac en bois rectangulaire, je répands une fine couche, répartis les graines, les recouvre d’une autre couche et pose le bac au pied de la baie vitrée du salon. Que la lumière entre et agisse.
Après trois semaines, rien n’a encore percé sous le sable.
Sms de mon fils, Coucou ! Ça va ? On s’appelle aujourd’hui ? Mais oui, bien sûr, il sait, je suis toujours disponible pour lui, pour sa sœur, ça ne change pas, ça ne changera pas, jamais, je le sais.
Le jardin grésille encore en cette fin d’été caniculaire. L’herbe a brûlé. Dans le soir qui tombe, les dernières fleurs en vie exhalent péniblement leurs parfums.
Je m’abrite sous le sapin bleu. Un léger vent se lève, bain de fraîcheur, mon cœur s’accélère, par moment ça cogne même, ça creuse un trou à l’intérieur. Je réponds au sms, Quand tu veux, je suis dispo. Bisous. J’enchaîne avec Google : mama mutere – aujourd’hui. Une brève sur l’écran de mon téléphone. The Standard, « Fallen but not forgotten », by Alex Wakhisi, oct. 5, 2016. Avec une vidéo.
Juin 2014. Depuis des années, un arbre se dressait parmi plus de mille autres espèces dans la forêt de Kakamega. Il était connu sous le nom de mama Mutere. L’arbre a dominé la forêt tropicale humide pendant 300 ans avant qu’une maladie ne ravage ses racines et ne le fasse tomber en juin 2014. Aujourd’hui, le tronc abattu repose au cœur de la forêt et continue d’attirer des centaines de touristes venus admirer l’arbre considéré comme la souche de toutes les espèces de Mutere de la région. Pour la population indigène, mama Mutere était bien plus qu’un arbre, c’était un sanctuaire sacré où l’on priait pour la pluie et de bonnes récoltes.
À l’époque de nos campements, aucune horde de touristes.
Un mois a passé.
J’ai trié des papiers, fait des déclarations à l’assurance, rempli chaque week-end ma voiture d’objets, vêtements, vieilleries en tous genres que j’ai portés à la déchetterie.
Malgré les restrictions d’eau, j’ai arrosé le sapin bleu tous les deux jours. Cinq minutes le soir à son pied. Le lit d’épines séchées s’est épaissi. Je ne sais pas si je dois les enlever. On dirait un minuscule paysage lunaire sous les branches. Les merles continuent d’y faire leur vie.
Tous les matins je brumise le sable du bac en bois, guettant la moindre aspérité à la surface.
J’ai sorti du cabanon du jardin un grand pot en terre cuite – lui aussi a fait partie du déménagement du Kenya – que j’ai préparé au mieux pour accueillir les futures pousses. Un lit de petits cailloux, une couche de sable, du terreau mélangé au sable, puis une dernière strate de terre que j’ai éclaircie du bout des doigts pour la rendre légère. J’ai posé le pot en terre cuite au pied du sapin bleu.
Octobre. J’ai repris le chemin du travail après un long arrêt pour raisons personnelles.
La terre s’est rafraîchie. C’est le temps des plantations d’automne. Aucune pousse au pied de ma baie vitrée.
J’ai déplacé le bac sous le sapin bleu, à côté du pot en terre.
Ma petite-fille chérie
J’ai été si heureux de ta visite. Merci pour nos longues conversations du soir. Je me sens bien seul depuis que Mamette est aux Deux Lys. Mais elle y est en sécurité. Je m’y rends le plus souvent possible. Elle semble heureuse de me voir même si elle ne me reconnaît plus.
Est-ce que mama Mutere a enfin vu le jour ?
Je t’embrasse affectueusement,
Ton Grand-père
Cette nuit j’ai fait un rêve. Mama Mutere s’est développé le long d’un bambou tuteur. La tige s’est entortillée autour du support. Une minuscule pousse d’un vert tendre pointe à l’extrémité. Elle ressemble à une germination de haricot grimpant.
Grand-père viendra passer Noël à la maison. Ma fille et mon fils seront là.
J’ai un immense besoin de paix.
Sur internet j’ai commandé quelques plants d’arbustes et d’arbres des cinq continents. Une fougère arborescente de Tasmanie, un jeune Eucalyptus d’Australie d’un mètre de haut, un Acer griseum de Chine que j’ai admiré au jardin botanique de Genève -planté dans un immense pot -, une Bignonia d’Amérique du Sud et une Haberlea rhodopensis, originaire des montagnes des Rhodopes au nord de la Grèce, et dont j’apprends qu’après avoir été desséchée à près de 90%, elle réussit à se rétablir en quelques heures dès que l’eau est à nouveau disponible.
En attendant la livraison, je dessine un plan du jardin et positionne mes arbres à venir en fonction des orientations recommandées dans les notices.
Au centre, mama Mutere.
Un jardin du monde.
Mamette est morte.
Les quelques pluies douces de ce début d’automne relancent la végétation. Le sapin bleu se régénère.
Ce matin de décembre, à quelques jours des fêtes, j’attends Grand-Père. Nous fêterons son quatre-vingt-dixième anniversaire.
Courrier reçu de l’assurance Suva. Une rente de veuve m’est accordée.
Les premières neiges sont annoncées. Il est temps d’habiller le jardin pour l’hiver. Paillage et voile de protection pour mes jeunes plantations. Rentrer mes deux citronniers. Je bute contre le rectangle de bois qui contient les graines.
Un brin s’élève à l’une des extrémités.
Probablement une mauvaise herbe.
Je la saisis délicatement. La coque fendue sort du sable en même temps que je tire sur la fine tige.
Mama Mutere est née à la veille de Noël.
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