Créé le: 15.09.2021
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Machin-Chose

Correspondance, Fiction, Notre société

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© 2021 Popki

Je n’ai qu’un seul ennemi, insaisissable et impitoyable. Mon ennemi est également le vôtre. Chacun de nous se confronte à lui seul, à sa façon, et sans succès.
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   Machin-Chose,

 

   T’apostropher ainsi n’est pas de la plus grande élégance, mais à vrai dire je ne sais toujours pas qui tu es, ou plutôt ce que tu es. Parfois je pense t’avoir démasqué et même attrapé. Je te tiens serré entre mes mains, et plus je les rapproche pour te retenir et t’appréhender, plus je te perds à nouveau, la sensation d’un corps physique s’étiole, tu deviens brumeux, un souffle me caresse, et puis plus rien.

 

   Tu as dû te loger en moi quand je n’étais encore qu’un fœtus. T’es-tu accroché à ma mère, telle une tique, pour creuser un trou microscopique, puis un tunnel pour atteindre le réseau sanguin, naviguant dessus jusqu’à m’atteindre blottie dans l’utérus ? Ou as-tu rampé lentement jusqu’à son visage, pour t’infiltrer par son système respiratoire ? Tu es un parasite, un hôte, au début totalement indécelable. Es-tu un seul individu ou une colonie ? Dans tous les cas je suis ton otage. Rien que de l’écrire je sens la nausée pointer d’être infestée.

 

   Tu es mon seul et unique ennemi ! Depuis que j’ai découvert ta présence, je t’étudie et te combat. Ma vie est centrée sur toi : je veux me libérer de ton emprise.

 

   Jusqu’à peu près le mitan de ma vie, tu étais en osmose avec mon organisme, générant certainement des molécules dans mon cerveau pour masquer le travail de sape qui avait démarré. Car petit à petit, tu as rongé et fragilisé mon squelette, usant mes différents organes, et je ne sentais rien. J’étais jeune, belle, invincible. Durant cette période, je n’ai jamais pris conscience des batailles menées par mon corps qui devait essayer de t’expulser. Ensuite tu as pris tellement de terrain que tu ne cherchais plus à masquer ta présence. J’ai découvert alors la geôle minuscule qui me sert d’habitat et qui se délabre chaque jour un peu plus. Je ne me suis pas laissée faire, j’ai tout fait pour t’arrêter : par le sport, l’alimentation, la non alimentation, la respiration, la psychologie positive, et tant d’autres… Du pipeau que tout cela !

 

   J’ai rempli des centaines de carnets en relevant tes attaques, mes stratégies pour me libérer, les plans exécutés, les raisons de leurs échecs. J’ai souvent douté de mes capacités à réussir, j’avais l’impression de faire du sur place.

 

   Il y a eu des moments dans ma vie où j’ai pensé m’être totalement trompée, que tu étais peut-être en réalité un soutien pour porter mes élans, me faire grandir, réussir. Quand je me suis sentie incapable de terminer mes études, croulant sous l’ampleur des révisions et la fatigue, tu m’as injecté de l’adrénaline qui m’a permis de travailler des jours et des nuits entières, et j’ai passé mon diplôme haut la main. Ou à l’approche d’un délai professionnel et que j’étais en retard, observée par ma hiérarchie, là encore j’ai pu compter sur toi pour me recentrer, rassembler mon énergie, puis tout donner sur les derniers mètres et gagner. Tu m’offrais des bottes de sept lieues et je sautais allégrement les obstacles. Quand je me remémore ces moments, mon cœur s’affole, mon corps tremble, ils ont conservé l’empreinte du plaisir et peuvent encore le ressentir.

 

   Quel leurre ! Encore tes manœuvres pour masquer la réalité, et détourner mon attention de ce qui se tramait réellement. Je n’étais qu’une vulgaire marionnette, dont tu t’amusais à tirer les ficelles.

 

   Machin-Chose, tu t’es bien acharné sur moi, sur nous. Et toujours lâche, en restant dans l’ombre. Difficile de détecter que c’était toi quand j’ai multiplié les activités et oublié mon horloge biologique, à tel point que par ta faute je n’ai pu porter d’enfants ! Et quand mon amie qui n’avait que trente ans, n’a eu que quelques mois pour faire ses adieux, pervers, as-tu eu du plaisir à regarder la douleur dans les yeux de ses deux jeunes enfants ? N’est-ce pas du sadisme de ta part, quand tu crées des douleurs récurrentes, insupportables, et qu’aucun traitement n’apaise ?

 

   Un jour, tout a changé : j’ai compris qu’il y avait moi et moi. Mon moi charnel, cette prison physique et éphémère que tu commandais, et mon esprit, qui n’était plus à ta portée. Et pendant que mon enveloppe terrestre se ratatinait et perdait de sa fraicheur, mon esprit, lui, grandissait, développait sa singularité, son indépendance et ses connaissances, et rien ne limitait cette expansion. J’allais me libérer grâce à mon esprit ! A cette période j’ai également découvert la puissance des rêves, que je pouvais entraîner ma capacité à en produire, même éveillée. Les rêves c’était prendre le large, sans aucune entrave, en choisissant le décor comme le scénario. C’était devenu une addiction, je partais régulièrement plusieurs heures, puis la journée entière. Jusqu’au jour où je n’ai plus su si j’étais dans mon rêve ou dans la réalité, et que perdre mon esprit c’était aussi te laisser gagner. Alors j’ai arrêté de rêver.

 

   Temps : tout tourne en permanence autour de toi, tout se mesure à ton aune. Quelle que soit la culture, tu la rythmes, marquant les débuts et les fins. Et partout tu divises et crées des conflits, car tu es un vil menteur, déformant différemment cette mesure dans chacun de nos esprits. Car l’heure ce n’est pas l’heure, en tout cas ce n’est jamais la même heure chez l’autre que chez soi. Ça te fait rire de nous regarder nous dépêtrer et de nous diviser ?

 

   Même maintenant que mon regard s’est affûté et que je décèle tes pièges, je reste effarée par l’ampleur de ton invasion. Elle n’est pas juste interne, avec l’attaque de nos corps et l’emprise sur notre mental, tu as réussi le tour de force d’être omniprésent et omnipotent : horloge murale, montre, sur les téléphones, les ordinateurs. Il nous est impossible de t’échapper, ni de te vaincre dans notre quotidien.

 

   Aujourd’hui, à mon âge très avancé, te résister est devenu bien difficile. Mon corps est las, il me susurre tous les jours que cela a assez duré, qu’il faudrait abdiquer. Alors je lui parle tendrement, j’en prends soin, et lui répète : attendons encore un jour. Jour après jour, ainsi, j’ai réussi à grignoter cinq ans de plus. Cinq ans pour aboutir dans mes recherches et définir les modalités pour me libérer.

 

   Sache que j’ai acquis la conviction que mon esprit est immortel, et qu’il survivra à mon corps. Que cette prison que tu as créée pour l’enfermer n’a pas de barreaux, car je sais voyager, comme chaque esprit le sait, avant même de l’avoir expérimenté. C’est dans ses gènes si je peux m’exprimer ainsi. Je ne sais pas où j’irais, mais qu’importe la destination !

 

   J’ai terminé ce jour tous les préparatifs de ce grand voyage hors de moi. Ce soir à minuit, mon cœur cessera de battre et mon esprit s’envolera. Je suis sereine, et profondément heureuse. Mon corps aussi, il est détendu de savoir que son dur labeur se termine enfin.

 

   Je t’écris cette lettre qui est à prendre comme un pied de nez, ou encore mieux, un doigt d’honneur. Il n’est peut-être pas bon de crier victoire à l’avance, mais je ne peux résister. Je suis à bout touchant. Dans quelques heures je serai libre, à jamais.

 

   Adieu !

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