27.05.2019 954 3 Ma touche finale

Fiction

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© 2021 Pierre de lune

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N'est pas Michel-Ange qui veut. De là à déplorer une incompétence généralisée... Et si vous partiez à la conquête de votre talent personnel ?
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« Soyons francs. Je ne sais rien faire de mes dix doigts.

Oui, tout ce que je touche me glisse des mains, abîmé.

 

Tout être humain n’est-il pas doté d’une habileté manuelle censée assurer sa survie et sa pleine intégration dans sa communauté ?

 

La célèbre fresque de Michel-Ange me l’assure chaque jour : cet index divin pointé vers celui d’Adam indique qu’un don particulier se transmet à l’homme par les mains. Seulement moi, j’appartiens aux descendantes d’Eve. C’est sans doute ce qui a coincé dans ma vie.

 

J’ai pourtant reçu l’équipement de base adéquat : de longues mains fines qui, maintenant, que j’y pense, auraient dû me conduire à une carrière de pianiste internationale.

 

Je m’imagine un instant, drapée dans un fourreau de satin violet… Non, trop ecclésiastique. Gris anthracite, plutôt, évoquant l’éclat rare et métallique de poissons argentés. J’esquisse un léger salut devant un public recueilli.

 

Puis, je m’assieds sur le petit tabouret de skaï noir, qui colle si bien aux fesses, et que j’approche du monumental piano à queue, aussi étincelant qu’un lac allemand sous une pluie printanière.

Dans un silence de cathédrale, j’effleure les touches noires et blanches d’une grâce confinant au génie et ce simple contact fugace de mes phalanges expertes arrachent à l’instrument sa vibration la plus pure.

 

Quelle extase ! Je me laisse bercer quelques secondes par cette vision de sacre personnel…

 

Mais tant de notes pour obtenir une petite phrase musicale qui manque de fluidité ! Tant d’heures de pratique pour un maigre résultat mélodique ! En compensation, une petite pause sucrée s’impose. Je mets en route mon batteur et confectionne une mousse au chocolat noir.

 

Je me sens revigorée, prête à en découdre. Au placard, le piano, qui n’offre finalement qu’un terrain de jeu restreint.

 

J’ai de l’or dans mes auriculaires, c’est certain, et qui ne demande qu’à s’exprimer. Tout a commencé à l’école, avec la peinture à doigts.

 

Délicat mélange de couleur et d’eau. Sentiment d’interdit transgressé au moment de plonger son pouce dans la mixture jaune orangé. Normalement, il n’est pas autorisé de s’en barbouiller la peau.

Moi, j’ai trouvé rigolo d’utiliser mon doigt comme un tampon d’imprimerie, et de l’appuyer fortement sur la joue molle de ma voisine de classe. Mauvaise idée, c’est vrai. Faut respecter ses petits camarades. Pas le droit de les toucher, ni de les battre, ni de leur tirer les cheveux, c’est réglementaire.

 

Et puis, j’avais pris de la vraie peinture, au lieu de celle à l’eau, et ça a été difficile de nettoyer le visage de la fillette hurlante. N’est pas Michel Ange qui veut, non plus !

Je m’approche du réfrigérateur et de la coupe de mousse au chocolat. Sa pleine rondeur m’attendrit et me rassure. Les copeaux effilés m’adressent un clin d’oeil de promesse sans filtre.

 

Après, il y a eu l’épisode du panier en rotin. Très motivée, je regarde l’enseignante qui détaille les étapes de fabrication. Près d’elle, un prototype de l’objet final : un petit panier adorable, d’où débordent des pétales rouges veloutées.

 

Mon coeur enfle dans la poitrine. Je me vois déjà à un déjeuner sur l’herbe, mes cheveux frisottés devenus lisses sous leur couronne de fleurs, parée d’une robe froncée à la taille et aux manches ballons, mon panier en osier d’un joli brun vernis attirant tous les regards.

 

Je sors une pomme brillante de sa serviette Vichy rouge et blanche, et la croque, l’air de rien. Tout le monde rêverait d’avoir la même pomme.

Celle du succès.

 

Au bout d’une heure, force est de constater que le rotin résiste et qu’il me faudra remettre à l’année prochaine mes désirs de champêtre party.

 

D’abord, il faut assouplir les tiges dans de l’eau et former le fond avec les plus gros brins. Ça avait l’air facile quand j’observais le professeur. Maintenant, c’est tout autre chose. La plante récalcitrante m’échappe des mains, j’essaie de tresser les trois brins principaux mais les rebelles s’écartent ; l’un d’entre eux rebondit en avant, tel un mikado kamikaze et me pique l’arcade sourcilière.

 

Deux heures plus tard, c’est un demi cache-pot que je suis parvenue à réaliser. Un ruban de velours grenat enserre maladroitement le pourtour. L’objet finira au fond de l’atelier paternel, abri poussiéreux de pièces hétéroclites.

 

A ce stade, j’ai besoin d’une récompense concrète. Pas de cuiller, je plonge le doigt dans la mousse, il faut que je goûte afin d’ajuster la quantité de sucre.

 

Les premiers froids s’annoncent. C’est décidé, je me mets au tricot !

 

 

Un magazine « mode et tricot » sur les genoux, je suis attentivement le mode opératoire sur d’alléchantes photos. L’écharpe finale ressort douce et enveloppante sur le papier glacé. J’ai une semaine devant moi pour la faire et l’offrir à mon chéri ! Quelle belle surprise personnalisée !

 

J’imagine la maille moelleuse roulée dans du papier de soie, l’odeur de la laine neuve, le point jersey un peu lâche, juste ce qu’il faut pour un fini de caresse délicieuse autour du cou viril de mon homme.

 

Je file chez la mercière choisir ma matière première. J’opte pour une couleur bleu nuit et une laine angora. La vendeuse m’alerte sur le caractère technique de cette pelote. Je fais l’acquisition du guide « le tricot sans peine » et je me mets à l’ouvrage.

 

Le fil de laine épais contraste avec la fine aiguille métallique. Mâchoires serrées, je m’applique. C’est fastoche : rangs impairs, je tricote à l’endroit ; Sylvain n’en reviendra pas ! Rangs pairs, c’est parti à l’envers !

 

Je vois d’ici son air impressionné. Les deux aiguilles croisent le fer et émettent un cliquetis rassurant. Du bout du doigt, j’accompagne les glissades des anneaux de laine, j’ai l’âme d’une tisserande du Moyen-Age.

Une chasuble beige et bordeaux alourdit mes hanches. Dans une boîte à couture s’harmonisent toutes mes pelotes de professionnelle de la confection. Soudain, dérapage incontrôlé, un premier trou brise le rêve. Comment est-ce possible ? J’ai pourtant tout appliqué à la lettre ! Je cherche à rattraper l’erreur mais d’autres alvéoles apparaissent contre ma volonté. L’écharpe m’échappe. Ma mère exprimera son ravissement devant ce qui deviendra un napperon façon « filet de pêche ».

J’abandonne le tricot. Ou plutôt, c’est le tricot qui m’abandonne.

 

Inutile de sucrer davantage, la mousse est prête pour la dégustation. Mais il faudrait quelques langues de chat ou pourquoi pas, des financiers, en accompagnement ?

 

Heureusement, mon père ce héros, astucieux bricoleur, s’improvise mon mentor en matière de travaux manuels. Une transmission d’un savoir familial ancestral s’annonce, un peu à la façon des index de Michel-Ange, mais cette fois, de père en fille ! Fabuleux. Je visualise en avant-première notre photo à la Une du journal « Libération » (titre symbolique, prémonitoire, sans doute) : « Un père et sa fille, au sommet de leur doigté subtil. » Un peu comme les publicités de « Comptoir des Cotonniers » qui mettent en scène des duos « mère-fille » canons, dans des ponchos douillets à rayures.

 

Papa m’entraîne dans son shopping favori, toutes les enseignes y passent : « King Bricolage », « Carreau d’As », « Royal Design », « Manuel Rêva »…

Immersion dans l’univers de la pièce détachée, de la vis, de la colle, du vernis, de la patine, du bois cérusé, des chevilles molly, des rideaux prêts à poser… Je déambule dans les rayons, étourdie de toutes ces potentialités. Dans des petits bacs, je brasse des vis en vrac qui picotent les paumes des mains. J’avise une affichette sur laquelle une jeune femme en salopette bleue repeint les bardeaux de sa terrasse, bronzée et les dents blanchies sous le soleil radieux.

 

Nous achetons tout le matériel nécessaire et nous mettons de suite au travail.

 

Là, ce n’est pas de la rigolade : il s’agit de rénover la cuisine du petit deux pièces dans lequel je vais m’installer avec Sylvain. Dans un premier temps, il faut poncer les murs incrustés de saletés. Pour le ponçage intensif à la main, rien ne vaut la toile émeri.

 

Je respire en profondeur, recrute mes abdominaux et d’un mouvement souple, me retrouve accroupie sur l’évier. Quelle satisfaction d’apprêter les murs, de les toiletter pour ensuite les enduire et les peindre ! Pleine d’allégresse, j’attaque la surface cible de tout mon coeur vaillant. Ah! Ah ! Aucun morceau de vieux papier peint, aucune irrégularité de terrain ne me résiste.

 

Le papier de verre crisse sous la pulpe des doigts, pas très agréable en fait.

Mes pauvres muscles en voie de développement commencent à s’émouvoir du mouvement répétitif de va et vient. Aïe, les frottements ont rougi la peau et deux premières ampoules rendent le geste douloureux.

 

Je n’ai dégagé qu’un tout petit espace de mur en une longue demi-heure, et je sens le découragement me gagner face à l’ampleur de la tâche. Mon père, dans le salon, progresse de façon organisée et professionnelle. Il m’encourage d’un sourire et me réconforte. Tu n’es pas habituée à l’effort physique, arrête un peu, ma Chérie, tu reprendras plus tard. Ou pas. Et mon valeureux papa poursuit seul ses travaux d’Hercule.

 

Le financier fond sous la langue de chat. Moelleux de l’amande mêlée aux blancs d’oeufs qui chasse le râpeux du papier de verre.

 

                                                                                                                      ***

 

J’ai toujours voulu être une star, mais je ne savais pas dans quel domaine briller. Au début, mes proches n’y ont pas cru, prenaient un air amusé. Sylvain, le premier. Le téléphone sonne.

« Agathe Pignol ?

 

– Oui ?

 

– Bonjour, Hubert Lénard, du Guide « Papilles & Cie ». J’ai une très bonne nouvelle à vous annoncer… Votre restaurant a obtenu sa première étoile ; votre promotion paraîtra dans notre prochaine édition.»

 

C’est tout un poids, un monceau d’une lourdeur incroyable, qui dégringole de mes épaules : mes appréhensions, mes peurs, la conviction de mon éternelle incompétence.

 

J’attrape sac et imperméable pour rejoindre mon équipe, à « Ma Touche Finale », mon chez-moi gastronomique, ma création.

 

J’ai poussé la porte à tambours, m’arrête un instant face à la réplique de Michel- Ange, accrochée au mur. Les index pointés m’indiquent une direction, celle de ma vocation enfin apprivoisée.

Commentaires (3)

Webstory
23.03.2021

Félicitations pour votre premier récit audio. Une nouvelle dimension s'ajoute à la visibilité de vos talents, même si... comme vous dites "Vous ne savez rien faire de vos dix doigts"... ;-)

Starben CASE
22.02.2019

'Chouette récit de celle qui cherche son talent et finalement le trouve. L'idée du "Comptoir des cotonniers" en version père-fille et pourquoi pas, mère-fils, c'est TOP! Un talent dont vous n'avez pas parlé... votre parcours d'écriture!
'

Pierre de lune
22.02.2019

'Merci Starben Case ! Une bonne surprise, votre commentaire rapide et positif ! Cela encourage à poursuivre un parcours plutôt lunaire :-) Alors, comme vous nous y invitez dans votre texte Crâne de Crystal, je vais « continuer à rêver » pour y « trouver sans doute ma réalité ». À bientôt ! '

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