La famille que l’on a n’est que rarement celle qu’on a imaginée, et les liens les plus forts ne sont pas toujours ceux que l’on croit. Les familles aujourd’hui se tissent,  se détissent, se retissent au gré des évènements et des rencontres. Louis, célibataire, libre et fier de l’être, va en faire l’expérience. 
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Ma petite constellation

I.

La famille, ce n’est pas mon truc. Je ne suis, à l’évidence, pas fait pour ça. J’ai quarante ans aujourd’hui, et déjà, je suis divorcé, père de deux enfants, de dix-neuf et vingt et un ans, que je ne vois jamais. Mon premier fils est en prison, mon deuxième fils a coupé les ponts avec moi. Il ne parle qu’à sa mère, et sa mère ne me parle pas. J’aime autant. Qu’elle garde ses distances une bonne fois pour toute. J’ai essayé de m’occuper de mes enfants. Après le divorce, j’ai demandé la garde, on me la refusée. Je l’ai demandée, quémandée, suppliée, réclamée, exigée, rien à faire. J’ai été dégouté. Par désarroi et par fatigue, j’ai abandonné mes enfants à leur sort. Je les ai tout de même suivi de loin. Ils ont grandi tant bien que mal, et moi je me suis fait vasectomisé. Plus d’enfants. Jamais.

La famille, ce n’est pas mon truc. J’ai une sœur quelque part dans ce vaste monde, mais, n’ayant pas la moindre nouvelle de sa part, je suis incapable de dire ce qu’elle devient. Elle a dix ans de moins que moi et n’a jamais été rien d’autre que la petite emmerdeuse. Très vite, on s’est perdu de vue. J’ai une mère aussi, et un père, bien entendu. Mais d’eux, je ne sais presque rien. On ne parle que de la pluie et du beau temps, quand on parle. Des dernières élections, éventuellement. Mon père n’est jamais sur la même longueur d’onde que moi. De ma mère, je ne me souviens d’aucun câlin, d’aucun mot tendre. C’est l’époque qui voulait ça, se défend-elle austèrement.

J’ai un oncle qui m’a accueilli durant toutes les vacances scolaires. Oncle Jacques. Il n’était ni bon ni mauvais. Il s’est occupé de moi avec application. Il m’a transmis l’amour du bois et m’a appris mon métier, charpentier. Je lui en suis reconnaissant et voudrais bien partager avec lui mes joies et mes soucis professionnels, mais à l’heure actuelle, Jacques a perdu la boule et ne s’intéresse plus à rien

d’autre qu’à sa collection de couteaux.

Mes grands-parents, dont je garde un doux mais lointain souvenir, sont morts lorsque j’étais petit. On m’a tenu à l’écart lors de la cérémonie d’adieux, pensant que j’étais trop jeune pour comprendre ces choses-là.

La famille, ce n’est vraiment pas mon truc. Même mon chat m’a lâché. Depuis que les voisins lui ont refilé des croquettes pur bœuf, il est allé installer ses quartiers de l’autre côté de la haie. Lorsque je le croise parfois, il feint l’Alzheimer. Il passe son chemin et moi, je n’insiste pas.

Fort de touts ces constats, je me suis dit que mieux valait vivre en solitaire une bonne fois pour toute. Je me suis donc employé à mener la vie du parfait célibataire. Sans lien, sans attache. Libre! Pile-poil à ma place. Et pourtant ce qui devait arriver est arrivé: il y a précisément trois cent soixante six jours de cela, j’ai eu un moment de faiblesse. J’ai relâché la garde.

Pour un instant, j’ai oublié mon passé et je suis parti à la dérive. Ni une, ni deux, je suis tombé fou amoureux. Je suis tombé en émoi devant la plus belle femme du monde. Une princesse. Ma princesse. Un rayon de soleil. Un éclair de joie si éblouissant que je me suis brûlé la rétine. Tous les clichés du monde, collés les uns aux autres, ne suffiraient pas à donner la juste mesure de mon amour.

Un sourire parfait, des yeux bleus clairs cristallins qui ne me quittent plus d’une semelle, des cheveux aux reflets roux écureuil qui dansent autour de sa nuque fragile et retombent, légers, sur ses épaules blanches.

Un regard qui cherche, qui demande et qui rassure tout à la fois. Ma perle. Virevoltante. Naïve. Belle.

Je résumerais par ces mots: elle était divine et je l’aimais.

Je me voyais déjà sur les plages hawaïennes, lui donnant mon bras, barbotant dans l’eau tiède du Pacifique, un cocktail Blue Lagoon à la main. Je rêvais déjà de la suite: un vol direct pour Buenos Aires, où après une nuit dans un grand hôtel de la Place – on n’a plus vingt tout de même, on peu bien se permettre un peu de confort – nous aurions partagé le café traînant du matin, en se laissant surprendre par les envies du moment. Et puis, je lui aurais acheté une classique petite robe noire, elle m’aurait offert un Borsalino, un vrai, et nous serions partis vers les quartiers portuaires danser le tango avec passion. En automne, Nous serions partis pour l’Italie: Florence, Sienne, Rome, Venise. En hiver, les Tropiques ou la Finlande pour se la jouer apprenti esquimau, au printemps, un petit nid douillet rien qu’à nous, les cinémas, les premières terrasses, les musées et en été, en été, c’était encore trop loin pour imaginer jusque là. Nous nous laisserions rêveusement mener par la barque de l’amour.

J’étais déjà bien lancé quand une partie de la réalité, jusque-là encore inconnue, s’est glissée jusqu’à moi.

Ma Joconde affichait une minime ombre au tableau. Un détail, un petit rien que la vague de mon amour débordant avait noyé sans peine: ma divine avait deux petites filles, à elle, rien qu’à elle – le papa initial s’étant fait la malle pour de bon – deux petites puces de rien du tout, mais deux puces

quand même. D’emblée, j’ai évincé le sujet, évité la question. J’étais amoureux, et le reste ne comptait que pour du beurre.

J’ai donc épousé ma reine, dans la félicité la plus totale. Nous nous sommes dit oui, nous avons consommé, nous avons joui, nous avons souri. Et ce n’est que quand la vague est un peu retombée que je me suis rendu compte de ma nouvelle situation.

II.

Couché sur le tapis ocre du salon, je la retiens de justesse dans son élan de chevalière conquérante prête à dévaster l’ennemi. Elle roule sur le terrain de bataille. Elle rit. Je renchéris: A l’attaaaaque! Elle se relève, charge, et j’évite l’assaut au dernier moment. Un coup de pied vigoureux se perd dans mon ventre. Ce n’est qu’un jeu! je précise. Elle s’arrête net et me regarde droit dans les yeux.

– Je peux t’appeler Papa, ou tu préfères Louis?

– euh…

– Remarque Louis, c’est pas mal. C’est le nom d’un roi, ça. Et puis, Papa, ça ne t’irait pas, quand j’ pense. C’est vrai, quoi, en fait, tu n’es pas vraiment mon papa.

Oui, c’est vrai ça, je ne suis pas vraiment son papa. Je ne suis que le mari de sa maman. Je dis “que” le mari de sa maman, mais ce “que” n’est en rien dépréciatif. Je suis heureux que ce “que” existe. Il me sauve. Il est ma bouffée d’air frais! Je voulais avoir ma princesse tout près de moi. Mais que les

deux petits fauves gardent leurs distances me convient parfaitement.

III.

Depuis quelques mois, Camille, du haut de ses huit ans, a pris ses aises. Après le repas du soir, elle se lève de sa chaise, fait le tour de la table en doublant sa sœur Estelle et vient prendre place sur mes genoux. De là, elle trône, muette comme une carpe mais radieuse comme le soleil en été. Ce n’est pas moi qui l’ai incitée à venir, loin de là. Je ne l’y ai même aucunement invitée. Elle est venue toute seule, d’elle-même. Elle a poussé avec détermination ma jambe droite jusqu’à la décroiser de la gauche, elle a tiré ma chaise tant bien que mal pour m’éloigner un peu de la table, et puis elle a grimpé, que dis-je, elle a sauté d’un bond sur mes genoux et elle s’y est installée, peu soucieuse des piques agitées que les os pointus de son arrière-train me faisaient subir. J’ai bougonné. Elle n’a pas bronché. Ma douce et belle moitié m’a regardé avec amour et tendresse, alors j’ai cédé.

IV.

Estelle a dix ans et la tête bien dure. Une sacrée tête de mule. Ses cheveux à bouclettes noires et crépues lui donne un air à la Bob Marley. Elle a une bouille à craquer. Et justement ce soir, elle aimerait aller chez sa copine Marine – un brin dévergondée à mon goût – pour danser à sa boum et faire craquer la jeune gent masculine.

– Tu rentres au plus tard à vingt et une heure!

– Oh Louis, ça va, quand même, je n’ai pas quatre ans. Je rentre quand c’est fini, ok?

– Non ma belle, pas ok. Vingt et une heure ou rien.

– D’abord je ne suis pas ta belle, et en plus de ça tu n’es pas mon père!

Je sens que je dérape.

– Eh bien non, je ne suis pas ton père! Parlons-en de ton père! Allez, va, va lui demander à quelle heure il place le couvre-feu, ton père. Va! Cours!

Ma reine s’en vient précipitamment. Elle a entendu du gros bruit. Une querelle? Que se passe-t-il? Elle a entendu que je parlais du père, de l’autre père, de l’absent. Qu’est-ce que j’ai dit? Pourquoi est-ce que j’ai monté le ton? Et pourquoi est-ce qu’Estelle pleure à chaudes larmes, là, accroupie dans le couloir de l’entrée? Qu’est-ce que j’ai dit, qu’est-ce que j’ai fait à son petit trésor d’amour? Est-ce que je me rends compte dans quel état je l’ai mise? Ma reine justicière répète: Est-ce que je me rends compte de ce que j’ai fait à cette enfant?

Je recule d’un pas et prends une grande respiration. Ebahi. Je suis ébahi. C’est comme si tout à coup la mer se retirait et que je voyais soudainement tout ce qui s’était réfugié sous ses flots doux et scintillants.

Oui, je me rends compte de ce que je lui ai fait, à sa petite puce, à son trésor des îles. Jour après jour, je lui ai souri, j’ai joué à cache-cache et à la marelle aussi, je lui ai appris le tennis, je lui ai fait révisé ses contrôles de math. Nuits après nuits, je me suis levé pour la rassurer – elle avait peur des fantômes – je l’ai même acceptée dans mon lit, entre moi et mon ange. Soir après soir je lui ai lu tous les Jules Vernes et même la collections entière des Poneys Magiques, je suis allé l’écouter à toutes ses auditions de piano, je l’ai défendue face à un prof peu engageant, je l’ai emmenée au cinéma, chez le dentiste et même à Paris. Alors oui, je me rends compte de ce que je lui ai fait et surtout, surtout je me rends compte de ce que je me suis fait tout seul, à moi-même. Je me suis fourré dans un sacré merdier.

Ma puce, qui n’est pas ma puce, a dix ans et clame haut et fort que je ne suis pas son père. Et moi, je ne trouve rien de mieux que de hausser le ton. Je voudrais l’engueuler haut et fort, moi aussi. Lui dire de se taire. Je hausse le ton parce qu’à l’intérieur de moi, je pars en vrille et que ça, ça ne regarde que moi.

Je ravale tout et m’excuse platement.

– Disons vingt et une heure trente alors, oui?

V.

Les semaines, les mois, les années passent. Mon amour, Estelle, Camille et moi avons pris un chien. Un bon gros chien tout doux qui, quand il pleut, pue le bon gros chien mouillé. C’est bien un chien. C’est affectueux et pas trop encombrant tout de même. Enfin, moins qu’un mouton. Camille aurait souhaité un mouton. Mon amour s’est tout de suite interposé et avant même que je ne prononce la moindre parole pour m’opposer à ce désir insensé, elle avait déjà formulé un “Non!” clair et ferme.

VI.

La fin de l’année approche et avec elle les fêtes et les spectacles d’école en tout genre. Ce Noël, toute les classes se sont réunies pour présenter sur scène une version inédite des contes de Dickens. Camille et Estelle sont déguisées en petites Anglaises et jouent leur rôle à la perfection.

Dans la salle, au troisième rang sur la gauche, mon amour et moi ne perdons pas une miette du spectacle. Je tiens la main de ma princesse dans la mienne. Sa peau est douce sous mes doigts. Je suis béat, comme au premier jour de notre rencontre. Une chaleur picotante envahi tout mon corps. Ma princesse approche ses lèvres de mon visage, les yeux toujours rivés vers la scène, et avec infiniment de tendresse dans la voix, elle murmure, la bouche en coin:

– Elles sont belles nos filles, n’est-ce pas Louis?

De ma main libre, je tourne délicatement son visage vers le mien et je plonge mes yeux dans les siens. Elle s’illumine. Je l’embrasse du bout des lèvres, encore incrédule face à ma nouvelle paternité. Elle

est bien fragile et je ne voudrais pas l’abîmer. Je suis tenté un court instant de me lever tout net et foutre le camp. Puis je me ravise. Instinctivement. Le père numéro un a déjà joué cette partition. Mon amour me l’a dit, ce n’est qu’un con, un salaud fini. Je ne veux me risquer à être, à ses yeux, la copie, le double de ce dégonflé-là.

Et puis, pour Camille, pour Estelle… Je sens tout à coup mon cœur qui bat fort. Et je sens que j’aime ça.

Alors, avec délice, et un fond d’angoisse aussi, je m’enfonce lentement dans le moelleux de mon fauteuil rouge théâtre et tente de reprendre le fil de l’histoire.

FIN

Commentaires (1)

We

Webstory
14.05.2016

"Ma petite constellation" a gagné le premier prix du concours Webstory 2014. Il fera partie des textes publiés dans le prochain livre Webstory II, parution en 2016.

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