14.05.2020 43 0 L’invisible

Coronavirus

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© 2020 Caroline Renard

Trois moments de vie Trois locataires sans-le-sou Une vieille maison à la rénovation intérieure clinquante Le coronavirus approche du pic
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On leur avait pourtant dit – pour se protéger du coronavirus – de rester chez eux, à la « Fée Jaune », la maison qui portait si mal son nom. Plus que centenaire, sa façade avait été peinte en vert pâle et elle exhibait des volets vert foncé. Ne croyez pas qu’elle porte ce nom de peur d’être confondue avec cet alcool blanchâtre – l’absinthe, appelée aussi « fée verte » ou « bleue » – distillé en cachette dans le Val-de-Travers et interdit jusqu’en mars 2005 à la consommation. Simplement, son propriétaire n’avait pas trouvé à acheter les carreaux aux lettres v,e,r,t. Le mot jaune avait fait l’affaire. L’homme collectionnait les vieilles maisons dans ce petit village du canton de Neuchâtel situé au pied du Creux- du-Van, cirque rocheux long de 400 mètres et haut de 200 mètres. Donc, il rachetait les vieilles demeures, les rénovait – surtout l’intérieur – et les mettait en location. Elles portaient toutes le nom de fée : « Fée Bleue », « Fée Blanche », « Fée Orange » ; elles étaient même deux à porter l’appellation « Fée Jaune » dans le voisinage. Le bailleur n’était pas regardant sur la couleur, ce qui lui importait était que le facteur et la population reconnussent sa richesse au nombre de ses propriétés.

 

Après une année et demie de travaux, la vieille Dame, la Fée Jaune, qui avait vu, lors de la rénovation, ses entrailles s’échapper, jetées par les fenêtres, avait revêtu une robe de jeune fille et avait accueilli ses trois locataires au milieu des appareils ménagers flambant neufs et des machines à laver le linge qui vrombissaient sur le sol en bois. Trois étages. Le rez-de chaussée s’atteignait à l’ouest en montant une douzaine de marches en béton ; à l’est un petit chemin traversait un coin d’herbes sauvages abritant autrefois une forêt de feuillus pentue et dont le mouvement de la terre avait été retenu grâce à des murs construits en pierres taillées. Les jonquilles, jaune intense de lumière, étaient les vestiges de cette époque : elles fleurissaient et refleurissaient à chaque nouveau printemps.

 

Passant devant la porte vitrée donnant directement sur l’extérieur, Judith aperçut Sauterelle le jeune chat tigré, aux longues pattes blanches, qui se déplaçait tels les enfants s’envoyant en l’air dans l’espace clos de leur trampoline de jardin. Elle ouvrit. Le chaton entra comme s’il était à la maison et il s’ensuivit un dialogue : « Miau, miau » et « Mon petit chéri, comme c’est gentil de venir me voir. Tu as faim ! » Puis, Judith ouvrit son dernier sachet de pâté au thon. Et tout affairée dans l’étroite cuisine, elle s’adressa à nouveau au chaton : « Tu vois mon chéri, j’arrive au bout de mes réserves et malgré le confinement, pour toi, j’irai cet après-midi en ville, au centre commercial. Petit coquin, tu as déjà tout avalé. » Après avoir fait son tour de piste, reniflé à gauche, à droite, Sauterelle s’en alla, le ventre plein. La belle Judith à la silhouette élancée, à la longue chevelure rousse et au regard vert se persuada qu’elle ne risquait rien à sortir, malgré la soixantaine passée, à prendre le train qui était pour l’occasion peu fréquenté et qui offrait une rare propreté. Elle songea à une promenade au bord du lac et aux personnes qu’elle croiserait. Elle sortirait de son isolement. Elle tiendrait la distance sociale et désinfecterait ses mains avec la lotion hydroalcoolique qui relevait d’ailleurs de sa propre fabrication. Elle tourna alors la clé dans la serrure de la porte d’entrée. Quelques jours plus tard, tout à coup, Judith se sentit fébrile, elle souffrait de maux de tête et la toux qui ne l’avait pas quittée de l’hiver semblait reprendre plus profondément. Vite, elle mit l’eau à bouillir pour y infuser le thym selon la recette de sa fameuse tisane contre les refroidissements.

 

« Mais c’est pas possible », entendait-on au premier étage. Alfredo venait de raccrocher son téléphone. La roue de sa vieille voiture rouge qu’il croyait légèrement voilée était apparue comme une réparation conséquente au garagiste. Ses faibles rentes de vieillesse ne lui permettaient pas de donner un nouveau départ à son véhicule ; il devait vendre.  « Mais c’est pas possible ». Alfredo posa son portable sur la table où le plat de fruits vide demandait à être rempli. Isolé, seul dans son petit trois-pièces, il parlait à haute voix : «C’est bien joli, leur livraison à domicile, mais moi, je compte mes sous, je peux pas acheter ces produits à ce prix-là. Il faut bien que j’y aille moi-même. J’ai peur, le virus est partout. À mon âge, devoir encore vivre ça ! Mais c’est pas possible ! » Alfredo s’équipa ; il mit ses baskets noires, son manteau noir, son sac à dos noir, puis il enroula une large écharpe de laine beige autour du visage et enfila des gants en plastique. Il tourna deux fois la clé dans la serrure de la porte d’entrée. Dans la rue proche de la gare, il croisa sa voisine du dessus qui d’abord éprouva un sursaut de peur, avant de retenir son rire, par politesse. Elle ne voyait que les yeux sombres de l’homme. Les épaules carrées jouaient de leur mécanique et une main après l’autre avançait vers l’avant du corps comme le font les bras d’une marionnette activées par un fil. Vision d’un gangster de Chicago. Un matin, tout à coup, l’ambulance s’arrêta devant la maison.

 

Claire, l’artiste peintre, l’habitante du deuxième étage – ancien grenier aménagé – souffrait de la promiscuité avec Alfredo. Seules quelques planches de bois séparaient le 1er du 2ème étage. Claire entendait son voisin du dessous comme si elle vivait avec lui. Et vice-versa. A un éternuement du haut répondait un « santé » du bas. Dès 22 heures sonnantes, le couvre-feu devait être respecté ! Il n’était plus question d’écouter de la musique ou de se déplacer ; chaque pas résonnait et s’entendait sur le plancher. La jeune créatrice ne pouvait pas se résoudre à se coucher si tôt, à voir sa vie privée épiée, contrôlée. Elle résilia son bail à loyer trois mois à l’avance, comme il se devait, mais ce fut en pleine pandémie qu’elle dut déménager. Le port du masque chirurgical avait été requis pour les déménageurs : le va-et-vient des meubles et des cartons ne permettant pas le respect des règles de distanciation et d’hygiène élémentaires. La locataire tourna définitivement la clé dans la serrure de la porte d’entrée.

 

La « Fée Jaune » restait ainsi bien silencieuse. Seule la fouine qui avait trouvé refuge sous la toiture mit bas. Après la période agitée des amours où les allées et venues nocturnes réveillaient la résidante de la mansarde, la petite bête solitaire ne bougeait guère de son nid tout occupée à nourrir sa progéniture. « Tz,tz » lâchaient parfois les sept boules à la chair rose et légèrement poilue. L’été arriva et l’activité quotidienne reprit dans la maison. Les locataires du rez-de-chaussée et du premier étage étaient guéris. La médecin-femme avait prescrit de la chloroquine à Judith et sept soignants entourèrent parfois Alfredo alité aux soins intensifs. La vie demeura toujours la plus forte. Toutefois une question hanta longtemps les esprits : où et comment le virus invisible avait-il été attrapé ?

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