21.08.2013 6140 0 L’ìle aux Mille Lueurs

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© 2021 Lili

Dans quoi me suis-je embarquée? les mots ont été plus forts que moi et m’ont entraînée dans cette aventure! Et maintenant,Lili est en train de mourir de faim sur son île aux Mille Lueurs, île dont elle avait tant rêvé. Va-t-elle pouvoir s’en sortir?  Emportée par sa curiosité, elle n’a pu résister à l’appel de ce monde merveilleux…
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J’aurais dû faire marche arrière. Mais il était trop tard, les mots m’emmenaient à toute allure vers l’île maudite et je ne pouvais plus les arrêter.

Tout commença quelques semaines plus tôt, lorsque parut dans le journal local la mise au concours de la meilleure nouvelle de l’année. Je m’inscrivis avec enthousiasme, sans imaginer les conséquences de cette décision.

Du moment où mon esprit se branche sur la première phrase, le cauchemar commençe: première nuit blanche. Impossible de dormir tant les mots se bousculent dans ma tête comme des cailloux qui dévalent un ravin lorsqu’une voiture prend un virage trop serré en haut de la pente. Je n’ai plus d’autre choix que de me laisser entraîner, mettre de l’ordre dans leur avancée chaotique et les laisser m’emmener là où ils ont décidé.

Elle s’appelle Lili et a 15 ans; elle s’apprête à quitter la maison pour plusieurs mois, voire une année. Tout est prêt, sa petite valise est bouclée et l’attend sagement à l’entrée. Elle vérifie que les documents nécessaires au voyage se trouvent bien dans son sac à main et s’assied à table pour prendre son dernier petit déjeuner avec ses parents.

Il est 3 heures du matin: «stop», dis-je aux mots, «calmez-vous et taisez-vous, je dois vraiment dormir maintenant. Je vous écouterai demain, c’est promis. Quelle indiscipline! impossible de stopper le courant.»

Pour l’occasion, la maman de Lili lui a préparé un quatre quart au chocolat blanc et noir, des céréales sucrées au sirop d’érable et un chocolat chaud parfumé à la cardamome dont elle seule a le secret. C’est quand même la première fois que la jeune fille part en voyage toute seule.

Tout avait commencé il y a 5 ans, lorsqu’elle avait déniché un livre étrange à la bibliothèque qui ne ressemblait aucunement à ceux qu’elle lisait à l’époque, dont la plupart étaient signés Enid Blyton et appartenaient à la bibliothèque verte. Non, celui-là l’avait attirée d’emblée par sa couverture bleutée, par le nom mystérieusement cabbalistique de son auteur, Alpha Mago, et surtout, par son titre: «L’île aux Mille Lueurs». Sur la première page figurait une carte géographique indiquant son emplacement au coeur de la Mer d’Ivoire.

Les mots se taisent et disparaissent soudainement. Les quelques phrases qui traînent encore et dont je compte bien me souvenir s’évanouissent dans les méandres de mon cerveau.

Ils mettent plusieurs jours à réapparaître; là encore, je pourrais arrêter le courant et faire marche arrière, mais ma curiosité m’en empêche: où veulent-ils bien m’emmener?

Lili avait dévoré le livre, elle n’en dormait plus la nuit. Même Harry Potter ne lui avait pas provoqué autant d’insomnies. Elle n’avait pas le choix, il lui fallait continuer à lire. L’histoire se passait sur cette île lointaine, habitée uniquement par un garçon et une fille qui pouvaient faire tout ce qu’ils désiraient.

Leur vie semblait si extraordinaire que Lili s’était jurée qu’un jour, elle irait à leur rencontre et visiterait cette île si particulière. Pour s’y rendre, elle avait appris qu’il fallait faire appel à l’Aigle Blanc, seul capable d’amener des visiteurs à bon port.

Et la voilà, le matin du départ, évidemment très impatiente de découvrir ce nouveau monde dont elle n’avait pressenti le goût qu’à travers les mots. Ses parents l’accompagnent à l’aéroport, croyant qu’elle part pour le Pays de Galles. Au moment de passer la sécurité, elle les embrasse et leur envoie un dernier sourire aussi vaste que l’océan qu’elle s’apprête à traverser. Puis, elle prend la sortie A 333, comme indiqué dans le livre d’Alpha Mago.

Là, elle attend l’Aigle Blanc qui va l’emporter sur l’île aux Mille Lueurs.

Le voilà! Il est somptueux ! Il lui fait un clin d’oeil amical pour l’enjoindre à monter à bord après qu’elle eût arrimé sa valise sous son aile; puis, elle s’accroche solidement à son cou. Dans un immense déploiement d’ailes immaculées, ils s’envolent joyeusement vers ce lieu dont elle a tant rêvé.

Bientôt, le monde connu disparait de ses yeux. Lili se retrouve dans un univers empli de couleurs lumineuses qu’elle n’avait jamais encore contemplées : elle est au milieu d’une multitude d’aurores boréales aux teintes orangées et pourpres qui forment des sortes de fleurs géantes, des tourbillons de feu éclairant les ténèbres.

Le temps n’existe plus. Lorsqu’ils aperçoivent au loin un petit point scintillant par de-là les aurores, l’Aigle Blanc commençe à descendre doucement. Peu à peu, le petit point grandit et le coeur de la jeune fille se met à battre de manière effrenée : ils s’approchent à toute allure de l’île aux Mille Lueurs.

Les mots, que peuvent les mots pour essayer de dire la lumière, le châtoiement des ombres, l’intangibilité des formes? de quels stratagèmes vont-il user pour dire l’indicible?

Le grand aigle se pose délicatement sur les bords d’un lac aux eaux moirées et profondes et aide la jeune fille à descendre de sa belle encolure. Lili pose un pied sur le sol à la fois doux et spongieux, mais curieusement sans réelle consistence; elle sent alors des frissons traverser tout son être. La lumière alentour est bleutée, avec des reflets d’or et d’ivoire, et semble émaner du sol. L’aigle s’efface de sa vue. Etonnement: elle ne voit que le lac et la lumière, mais rien d’autre n’apparait à ses yeux; il n’y a rien de ce qui était décrit dans le livre.

Un peu désemparée, elle ne sait ni où aller ni que faire. Soudain, une petite voix logée à l’intérieur d’elle-même, lui sussurre à l’oreille : «que veux-tu voir?» Très étonnée, la jeune fille lui répond: «je ne sais pas…j’aimerais voir des arbres aux couleurs de l’arc en ciel, des fleurs argentées, des oiseaux du Paradis…» A son immense surprise, sa vision surgit devant ses yeux! tout est sublime, comme dans un rêve.

Elle décide alors de continuer à imaginer ce qu’elle veut voir apparaître : des pélicans aux larges becs vert émeraude prenant un bain dans l’eau iridescente, quelques zèbres paissant dans une clairière située à sa droite, au-delà des bords du lac, et puis, oh magnifique, une girafe rouge au taches dorées, gigantesque, dont le cou atteint la cime des plus hauts arbres, et qui la regarde avec une douceur adorable.Quel bonheur, comme elle s’amuse! c’est fantastique! tout ce qu’elle désire émerge devant ses yeux éblouis.

Cependant, lorsqu’elle cherche à toucher les arbres ou les fleurs, cela lui est impossible: ils sont composés de lumière pure et n’ont aucune densité. Elle est frappée par un autre détail: cette île merveilleuse est silencieuse, aucun son n’émane de la nature ou des animaux qu’elle observe.

« Tiens, je n’entends aucun chant d’oiseaux» se dit-elle, «et pourtant je les vois virevolter ou se chamailler au coeur du laurier tin. Pas d’odeurs non plus, je ne sens pas l’essence si particulière du cèdre imposant qui s’élève à ma gauche, ni le parfum doux et chaud des roses orangées ou l’odeur à la fois fraîche et un peu âcre du lac».

Un peu déçue, elle se dit que ce n’est pas si grave, tout est tellement beau que ça la remplit de joie.

Après quelque temps, elle ressent l’envie de partager ce bonheur avec quelqu’un. Elle réfléchit à la personne idéale pour vivre ensemble cette aventure extraordinaire. Serait-ce une fille ou un garçon? Avec une fille, elle pourrait vivre une belle complicité, mais si elle choisit un garçon, peut-être qu’une histoire d’amour pourrait se tisser entre eux?

 

Les mots se créent, s’effaçent, se rajoutent, s’accolent, s’amusent…je n’ai qu’à suivre leur fil, attendre qu’ils apparaissent…

Elle se décide pour un garçon: elle n’a pas d’amoureux ces temps-ci et se sent donc très libre de commencer une nouvelle histoire. Réalisant qu’elle pourrait créer le garçon de ses rêves, elle se sent pousser des ailes! «Qu’est-ce que j’aimerais ?» se dit-elle, « un grand blond romantique, un beau noiraud aux yeux pétillants? Je préfèrerais être avec quelqu’un de gentil ou avec quelqu’un qui me fasse rire, ou les deux? Comment s’appellerait-il?» Après avoir longuement réfléchi, elle voit se dresser devant elle un jeune garçon aux cheveux blonds en bataille, dont l’air coquin la séduit immédiatement. Elle est sûre qu’il lui ferait visiter son île, qu’elle pourrait ainsi découvrir d’autres merveilles. Elle s’approche timidement de son nouveau compagnon et lui dit : «salut, comment t’appelles-tu?». Il ne répond pas. Lili ne comprend pas: «pourquoi ne parle-t-il pas? Est-il muet, timide?» se demande-t-elle. Il lui sourit, mais aucun son ne sort de sa bouche. Lili, un peu réconfortée par son sourire, s’enhardit à faire un pas vers lui et lui tend la main. Il lui tend la sienne, mais lorsqu’elle veut la saisir, elle ne sent que de l’air un peu chaud entre ses doigts.

Malheur! elle commence à comprendre: sur cette île si merveilleuse, tant rêvée, tant désirée, tout n’est qu’illusion, image virtuelle d’une réalité qu’elle crée au gré de ses fantasmes.

Bien sûr, c’est follement amusant, c’est aussi un espace magnifique pour s’évader de temps en temps et surtout pour projeter avec ravissement ses univers intérieurs et ses désirs les plus secrets, mais ce lieu devient un piège mortel pour qui cherche à en faire sa demeure.

Son ami virtuel est hélas aussi inconsistant qu’un nuage; comment pourrait-elle partager quelque chose avec lui? Jamais elle ne pourra vivre la belle histoire d’amour qu’elle a imaginée.

Et puis, Lili porte son attention sur une sensation bien connue: la faim. Au début, ce n’est qu’un petit creux à peine perceptible qu’elle aurait bien aimé combler avec une madeleine, «juste une petite madeleine, moëlleuse et légèrement sucrée: je la vois, sa forme dodue, sa couleur dorée» rêve-t-elle en salivant d’envie. Elle la sent s’écraser dans sa bouche, exhalant un royaume de saveurs de vanille, de sucre glace et d’oeufs frais. Mais non, il ne s’agit que d’un souvenir, d’une idée de madeleine qui ne fait qu’agrandir l’espace qui se creuse dans son estomac.

Plus le trou grandit à l’intérieur de son ventre, plus ses papilles gustatives se souviennent du goût de mets plus exquis les uns que les autres: apparaissent d’abord les lasagnes de sa grand-mère, tout juste sorties du four, fondantes et onctueuses à souhait : un équilibre parfait de viande juteuse, de béchamel veloutée, de tomates parfumées au romarin et surtout, surtout, de fine couche croquante de vieux parmesan râpé qui recouvre le tout, élevant ce plat divin au statut d’oeuvre d’art culinaire.

Ensuite, les meringues à la crème font leur entrée, mettant le palais en état de grâce par le mélange de textures à la fois suave, croquante et friable.

A ce stade déjà, l’estomac de Lili devient une crampe douloureuse et des jets de salive insipide jaillissent dans sa bouche.Elle commence alors à délirer : au-dessus de sa tête, il pleut des barres de chocolat au lait et noisettes; à sa gauche, s’élève une colline de petits sandwichs au pain de mie, fourrés de concombres frais et de fromage blanc aux fines herbes, ou de saumon fumé luisant à souhait; à sa droite, s’étend une mer intérieure de crème vanille, d’où émergent, tels des mirages, quelques îles flottantes caramélisées, vaporeuses et parfumées.

«Je ne sais plus où donner de la tête, je deviens folle et j’ai faim, Faim, FAIM !!! Aigle, Aigle Blanc, viens me chercher, je veux rentrer chez moi» crie-t-elle.

Les mots se bousculent, se cherchent, m’empêchent à nouveau de m’endormir, ils attrapent mon cerveau et cognent à la porte, m’intimant l’ordre urgent de les laisser sortir. Je n’ai pas le choix, je dois continuer.

L’aigle ne vient pas. Lili commence à désespérer et à maudire le jour où elle a voulu découvrir l’île aux Mille Lueurs. Elle n’aurait jamais dû partir et elle essaye maintenant de faire marche arrière à tout prix. A bout de forces et à moitié morte d’inanition, elle lance un dernier appel, venant du tréfond de son corps et de son âme, et l’Aigle Blanc apparaît.

 

Les mots s’apaisent, retrouvent leur calme; finalement, sans avoir dû rebrousser chemin, ils me conduisent vers une issue salvatrice qui me permet enfin de me reposer. Leur mission s’achève alors que l’expérience de la réalité recommence : ils se savent bien impuissants à la relater et déclarent alors forfait, me laissant à nouveau goûter la douceur du soleil sur ma peau, un après-midi de plein été.

Lili se retrouve dans la fraîcheur de ses draps de lin blanc, une tasse de chocolat chaud fumant, chatouillant ses narines; elle entend avec ravissement la voix de sa mère qui lui demande: «alors, c’était comment ce premier voyage?» «C’était magnifique, mais il faut savoir rentrer à temps» sourit-elle, trempant avec délices ses lèvres dans le breuvage parfumé aux senteurs du Mexique.

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