Créé le: 15.08.2026
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Lichens
Lichens
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Une fois que la surface se dévoile à lui, il s’apprête à couvrir. S’épanouir lentement mais sûrement au-dessus de ce qui est. Il enveloppe, maquille, dissimule toutes les peaux de son costume de grisaille étrange. Irrégulière. Aux regards, aux touchers, le reste est caché. Masqué par sa langue.
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I
Les rosiers fleurissent autour de la maison. Des centaines de bourgeons timides, pressés de fouiller le ciel à la recherche du soleil. Le plastique des chaises ramolli par la chaleur colle à ma peau. Comme un léger bruit de succion lorsque je me tourne et retourne pour fuir la lumière aveuglante. Je parcours le jardin, le regard attiré par ces couleurs vives et harmonieuses qui varient si vite. La grande serre se dresse comme une cage floue, où l’humidité grimpe sur les vitres et opacifie l’intérieur. Pour entrer, il faut pousser la lourde porte, y mettre tout son poids et sa vigueur curieuse. Il faut s’attendre à ce qu’elle résiste, puis lâche d’un seul coup, vous portant à un déséquilibre majeur. Mon corps ne s’y est jamais fait pleinement. Sans mémoire, ni trace ancrée dans ma chair de ce même mouvement de retenu puis de laisser-aller. Sans réflexe. Je vacille inlassablement au moment de l’ouverture, une presque chute lorsque la bouffée humide et chaude me prend le visage. L’air y est dense, les odeurs âcres et terreuses se mélangent et ma peau devient moite. Immédiatement. Je plonge toute entière dans cette forêt emprisonnée de verre. Cette bouteille au jardin remplie d’espèces qui ne vivent qu’ici, qui brûleraient sans doute si elles étaient simplement plantées dans la terre sèche craquelant autour de la maison.
II
Je n’ai pas le droit de rentrer à l’intérieur. C’est son lieu. À elle. Son donjon. À elle. La pièce secrète en plein air, comme celle de Barbe Bleue, m’est interdite. Formellement interdite. Depuis toujours. J’ai le droit de regarder, de passer mes mains sur les vitres, de me cacher derrière. La fragilité des espèces est la raison officielle. Je toucherais trop, je casserais quelque chose. Je ne résisterais pas à la curiosité impétueuse et qui m’assaille sans arrêt, de gratter, fouiller, sentir à même ma peau l’étrangeté de ce monde-là. Celui des fleurs et des feuilles contraintes, taillées, rempotées, nourries dans une maison de poupée grandeur nature. Je ne résisterais pas à l’envie évidente de les sortir, leur donner à boire l’air frais et direct du ciel hors de l’épaisseur du verre. À les voir pour une fois, se pâmer sous un soleil ardent qui ferait de leurs feuilles et leurs pétales, les lieux de son ravissement.
Lorsque j’imagine ces plantes, ces cactus, ces nénuphars cultivés dans le bassin en mosaïque, je suffoque sans attendre. Je me prends à refermer la porte de la serre derrière-moi, à y être emprisonnée tout le jour et toute la nuit. À ne plus rien voir de l’extérieur qu’un semblant qui se réduit au sombre. J’imagine que l’air me manque, que les aérations au plafond sont des trous d’aiguille dans un sachet plastique. J’imagine que je suis seule, que les cris et les larmes ne pourront rien contre ma condition d’immobile, enracinée dans une terre qui n’est pas celle que j’ai choisie. Je ne peux rien, elles ne peuvent rien, contre ceux qui les enferment et profitent de leur semblant de silence. Jusqu’à ce que quelqu’un tende son oreille attentive, ouvre la porte sans choir sous sa rébellion, et se prête à l’énigme des survivants.
III
Je suis entrée. Autrefois. Souvent. Régulièrement. Quelques minutes seulement, jusqu’à ce que je sente que le temps à l’intérieur s’étirait trop. On allait bientôt me chercher, se diriger vers le lieu de l’interdit et me trouver là, contemplative malgré moi des prisonniers du verre. J’inventais des stratagèmes méthodiques. Ouvrir quand le voisin passe la tondeuse pour camoufler le crissement de la porte. Ne jamais déplacer quoi que ce soit. Je m’accroupissais pour traverser les petites allées, blottie entre les grandes feuilles pour qu’on ne puisse pas me voir de l’extérieur. J’étais silencieuse et souple comme un chat. Mes fouilles réfléchies se résumaient à m’assurer que les plantes ne croupissaient pas dans la vase, que les épines des cactus restaient vives et acerbes. Parfois je me laissais à rêver, briser les carreaux épais d’un coup de pieds, libérer ces fleurs-miroirs dont le stoïcisme m’enrageait. J’étais comme elles. Empotée ça et là, déplacée, enfermée dans une belle cage dans l’attente de mon éclosion délicieuse. Je caressais parfois les pétales doux et souples de certaines fleurs dont je ne connaissais même pas le nom. À me demander dans le creux des racines débordantes et des dalles, ce qu’elle pouvait bien y faire toute l’après-midi. Ce qu’elle pouvait aimer dans cet enfermement choisi et définitif. Les soirées à y rester des heures entières, la porte fermée, une petite lampe frontale pour seule luciole. À en ressortir au petit matin, la peau burinée, étrangement recouverte d’une fine couche de terre. Je n’ai jamais osé lui demander. Je crois que j’avais peur de sa réponse.
IV
La nuit mord dans le jour ses joues roses de sommeil. La chaleur retombe lentement, glissant du ciel pour se mêler aux herbes du jardin. Les invités ont déserté la maison. Ses habitants n’y vivent plus. Il ne reste plus que moi. Et ce silence oisif des fins de journée d’été. Je fermerai. Je reste encore un peu. Je me lève, m’étire en poussant un gémissement de soulagement. Les membres engourdis de cette immobilité pensive qui m’attrape dès lors que la nature me paraît plus intéressante que les conversations des gens. Je me dirige vers le fond du jardin, profitant des dernières lueurs du soleil pour observer ce qui attrape mes yeux depuis plusieurs heures. La serre trône encore. Quelque chose a changé depuis la dernière fois. Des semblants de petits organismes semblent sortir des montants en métal, comme s’ils avaient trouvé un moyen de se faufiler vers l’extérieur. Une fuite lente et méticuleuse vers la respiration. J’essaie de définir ce que je vois mais rien de ce que je connais ne ressemble à ces feuilles presque trouées, comme grignotées par de toutes petites dents. Je me souviens de ses petits gestes acharnés, arrachant ces mêmes feuilles en les jetant à terre. Elle me parlait parfois de ce qui pousse sur les surfaces mortes, ce qui s’imprègne du vivant ou non, pour s’y superposer. Du lichen. Oui. C’est cela que je vois partout, aux interstices, aux parois. Entre l’intérieur et l’extérieur. À la fois frontières et seuils. Partout. L’intérieur de la serre ne se distingue plus du tout. Une couche grise semble recouvrir l’entièreté de la serre, lécher le verre comme une matière collante. Je passe ma main sur la surface externe, le toucher et ma paume cherchant à sentir une chaleur particulière. Rien. Le jour tombe davantage et les deux lampadaires aux ampoules rondes et jaunes s’allument autour de la serre. Je distingue quelques masses informes à l’intérieur, et la condensation qui coule le long des parois. La porte semble soudée aux portants de métal et je tire de toutes mes forces pour la faire glisser sur ses rails, si lentement à présent que la chute d’autrefois ne me surprend pas. Avant de rentrer à l’intérieur, je laisse l’air du soir pénétrer le premier, s’enrouler autour des tiges et embrasser le sol humide. Lorsque je franchis le rebord, ce que je trouve me laisse sans voix.
V
Je ne peux presque pas marcher sans écraser cette plante étrange. Les parois de verre, les pots, la terre et certains plantes sont entièrement recouverts d’une espèce grise, presque bleutée ou argentée. Celle que je voyais sortir par les interstices depuis l’extérieur. La mousse est aussi prise par cette couche cisaillée, irrégulière et qui semble plus sèche que n’importe quelle autre espèce présente dans l’enceinte de la serre. Je suffoque davantage et des démangeaisons incontrôlées me prennent dans la nuque et sur le visage. Dans mes yeux, cette plante qui avale et emprisonne les autres tout en essayant de briser de sa pousse partiellement arbitraire, la cage qui les enferme. Ma peau me semble soudain poreuse, moite et mes ongles ne cessent de gratter, comme si cette plante grimpait déjà le long de mes joues et cherchait à se loger dans mes yeux. Dans une angoisse frénétique, j’empoigne les pots les plus légers et me presse à les sortir de la serre. Le feu de l’urgence brûle à l’intérieur de moi tandis que je découvre un écosystème qui survit comme cela depuis des années. Le poids des plantes use mes forces et je transpire allègrement tandis que la nuit a fermé complètement les yeux du soleil. Les géants d’écorces et de feuilles assoiffées assistent au spectacle. Leurs ombres projetées au sol par les lampadaires, dansent sous l’effet d’un filet de vent. En silence. Seule ma respiration saccadée persiste à percer le calme nocturne. J’arrache avec colère ces feuilles qui ne crient pas de se voir délogées. Je plonge dans le bassin, ma main tout au fond ramasse les morceaux de vase. La peau de mes bras se couvre à présent de terre humide, mon visage se burine sous le coup de l’effort, est-ce seulement l’effort ? Un tas de cette plante étrange qui ressemble à une algue se forme dans un coin de la serre et j’arrache par plaques entières. Le verre respire à nouveau et je sens soudain que l’inverse se produit dans ma poitrine. Ma respiration se coupe et je chute à l’intérieur de la serre, désormais vidée de sa substantifique flore.
VI
Une démangeaison me tire de ma torpeur et tandis que la nuit couvre encore le ciel, mes yeux s’habituent à la pénombre presque totale de la serre. Ça et là, les marques des pots au sol, jonchés de feuilles, de bulbes et de tiges arrachées. Le bassin au centre où la vase s’est laissée tomber tapissant les couleurs bleues de sa matière dense et visqueuse. Mon regard se coule vers la porte. Soudain. Je la vois. La porte fermée de la serre et mon corps alors se relève sans attendre. Ce corps engourdi de chaleur lourde se presse contre la porte d’un élan de condamné. Je tire de toutes mes forces, à moi cette porte qui se refuse à s’ouvrir. Je passe mes yeux tirés, paniqués autour de moi, dans cet espace réduit où je suis désormais prisonnière. Il n’y a rien qui reste, rien dont je puisse me servir pour briser ce verre épais insensible à mes cris. Il n’y a rien que le lichen qui reste, m’assaillant de reproches silencieux. Au sol ce qui tentait de faire exploser la cage et que j’ai tenté de prendre de ma main volontaire. Je lève le regard vers le ciel encore sombre. Il y a des heures à attendre encore que quelqu’un vienne, si quelqu’un vient. Assise dans les reste de terre, je m’aperçois que le lichen se cherche lui aussi une porte de sortie. Il cogne contre la surface qui lui permet de ramper, vivre, se développer vers d’autres ailleurs. Le lichen, lui aussi, cherche à s’échapper comme la plante contrainte. Ce que le lichen recouvrait n’était pas simplement la lumière, mais un autre battant plus petit, dissimulé autrefois par les pots et les sacs de terreaux. Je me rapproche de lui, passe mes mains sur ses feuilles rugueuses et presque réfléchissantes, avant de pousser d’un seul coup cette trape. Sortir. Retrouver à nouveau le souffle du dehors, cette liberté si précieuse que l’on ne peut connaître et chérir que lorsqu’on a manqué de la perdre.
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