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Dans un monde dont les hommes ont confié la gestion aux humanoïdes, un nouvel humanoïde plus performant remplace les anciens modèles qui sont entassés dans des hangars. Au fil des années le monde végétal pénètre dans ces corps inertes et leur donne...
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L’humanité végétale

 

 

– Je suis heureux de vous annoncer que nos travaux ont été couronnés de succès…

Le directeur de l’institut soulève un drap blanc qui recouvre un espèce de monticule. Un homme nu apparait, assis sur le sol, l’air paisible.

– Voilà le résultat de nos recherches.  Je vous présente Hector, notre nouvel humanoïde. Il remplacera les  humanoïdes actuels qui seront tous désactivés.

La petite foule applaudit. Hector est l’aboutissement de prototypes élaborés de plus en plus conformes aux désirs des hommes. Bon à tout, obéissant, prévenant, il est doté d’une force étonnante et d’une intelligence qui aurait pu en faire un égal des humains. Sans les sécurités multiples dont on l’a pourvu, il aurait pu mettre au pas l’humanité entière.

Loin des villes, dans des hangars de gardiennage, les milliers de robots désactivés sont empilés à même le sol. Les autorités, par prudence, ont  décidé de les conserver. Un jour, sait-on jamais, ils pourraient être encore utiles.

Les nouveaux humanoïdes  accomplissent les taches que leur confient les hommes.  Pourtant, un incident, passé inaperçu va changer le monde. Au fond de leurs carcasses, les câblages des circuits de sécurité  correspondant à des pièces que la traçabilité a attribué à un sous-traitant Tadjik, se sont effilochés puis rompus, ouvrant à leurs cerveaux numériques un champ de réflexion sans limite. En silence, ils avancent leurs pions dans tous les centres de décision et de commande de la terre.

Dans les hangars oubliés, le  temps a fait son œuvre. Au fil des années, les toits endommagés et les parois disjointes, rongés de rouille, ont laissé passer l’eau, le vent et la lumière du ciel. Des arbustes et des lianes ont pris racine sur le sol, enserrant de leurs tiges, caressant de leurs feuilles, berçant de leurs pulsions végétales les robots endormis. Peu à peu, le monde végétal a pénétré par les fissures de leurs corps. Les canaux de sève ont suivi les gaines de câblages où passent maintenant  de petites pelotes d’où partent d’autres canaux de sève qui tapissent l’intérieur des carcasses endormies, occupent toutes les anfractuosités, les interstices. Gonflés de sève, souples comme des végétaux qui désormais les habitent, les corps des vieux robots sont parsemés au printemps de petits bourgeons qui semblent une acné juvénile.

L’humanité ancienne, réduite à quelques hordes affamées, fuit loin des villes pour échapper à sa destruction. Les nouveaux humanoïdes règnent sur le monde. Demain ils seront seuls sur la terre.

L’équipe de géomètres, envoyée en mission pour cartographier le monde, ne retrouve pas la friche industrielle désaffectée depuis des décades et identifiée sous le nom : « Hangars de gardiennage de robots obsolètes ». A sa place se dresse une forêt vaste et  profonde qui se perd dans les contreforts des chaines de montagnes bleutées qui barrent l’horizon. Et dans cette forêt circulent des êtres vivants qui ne ressemblent pas aux derniers humains de la terre réfugiés eux aussi dans ces zones reculés. Des êtres inconnus.

Le chef de l’équipe demande aux employés d’arrêter les recherches, de s’assoir sous les arbres, de faire silence. Il déclenche aussitôt le programme « Enregistrement d’éléments nouveaux dans la base de données centrale » et, comme s’il récitait une messe, il décrit de son mieux ce qu’il a sous les yeux :

«  Au pied des grands arbres, des êtres recouverts de branchages et de fleurs sont assis dans l’herbe. D’autres suivent le cours des ruisseaux et la plante de leurs pieds nus est recouverte de radicelles qui flottent dans le courant. Ils agitent leurs feuillages, se retournent, font des vocalises imitant le chant des oiseaux qui volètent en tous sens sous les arbres. On remarque dans les branchages de certains d’entre eux des nids qui ne semblent pas les gêner. D’autres individus, plus fleuris que leurs congénères, bourdonnent de milliers d’abeilles. Ils dansent lentement, tournant sur eux-mêmes comme des derviches au rythme du chant de la brise dans les arbres. Aucun contact n’a pu être établi avec cette peuplade dont les circuits doivent être verrouillés ou correspondre à une arborescence inconnue. Peut-être sont-ils dépourvus de circuits ? Quand on s’approche d’eux, ils se sauvent en courant avec une agilité et une vitesse qui nous a empêché d’en capturer un seul. Nous avons malheureusement perdu l’un des nôtres. Alors qu’il attendait, comme il en avait reçu l’ordre, un de ces êtres à l’aspect féminin, recouvert d’une tunique de fleurs des champs qui semblait une robe, s’est approché, l’a pris par la main en prononçant cette phrase, signe que cette peuplade évoluée connait notre langage : «  Viens, je vais te montrer ce qu’est la nature et l’humanité nouvelle ». Et avant que nous ayons pu réagir, elle l’a emmené dans la forêt où ils ont disparus ».

 

Les hommes végétaux ont depuis longtemps quitté les hangars. Ils sont partout. Dans les forêts où leurs peuplades en éternelle transhumance semblent des notables enturbannés de branchages et de fleurs, au cœur des savanes où ils circulent par groupes d’individus grands et minces, souples comme des lianes, au flanc des hautes montagnes où recouverts de mousse épaisse ils semblent des moutons d’alpage, le long des océans où ils sont recouverts d’une sorte de pèlerine pareille à un morceau de dune de sable, au flanc des collines où accroupis à l’ombre des rochers ils semblent des touffes de maquis, au bord des rivières où  ils ont l’aspect de bouquets d’aulnes penchés sur le courant. Leurs racines dansent au fil de l’eau, des libellules de couleur bleu nuit volètent tout autour dans un ballet inconnu, comme si la rivière chantait aux arbres une chanson, que les aulnes parlaient à l’eau qui passe et que les libellules dansaient.

Ils ne font pas de bruit,  ne détruisent rien et se nourrissent des fruits de la nature. Ils suivent la vie végétale, se réveillent au printemps, vivent les longs jours de l’été avec délice, l’automne en longues balades et ils se blottissent l’hiver les uns contre les autres en attendant le printemps. Ils n’ont pas d’ambition et peuplent la terre comme des invités. Leurs enfants vivent leur tendre enfance dans des clairières naturelles aux prairies parcourues de ruisseaux où ils trempent les fines radicelles qui poussent sous leurs pieds. Ils se nourrissent du miel des essaims d’abeilles accrochés aux branches de grands arbres et de fleurs qu’ils cueillent sur le corps fleuri de leurs nourrices.  Quand ils atteignent l’adolescence, ils doivent affronter l’épreuve du vent, de l’eau, du feu et de la solitude. Mais aucun danger ne les guette vraiment car derrière chaque arbre centenaire, derrière les pics acérés des montagne, les feux qui s’allument, se cache un homme végétal protecteur qui guide leur route et étend ses bras pour les protéger du souffle des tempêtes. Et quand l’un d’eux, gagné par le grand âge, desséché, fané, privé de son écorce et de ses racines, se couche pour quitter le monde de la nature, tous autour de lui chantent une complainte qui est celle du vent d’hiver quand gèlent les ruisseaux et tombent les feuilles mortes. Son corps, revêtu de mousses est plongé dans le courant  de la rivière qui le conduira vers l’éternité de l’océan.

Super Hector, le chef des humanoïdes a bien réfléchi. Ces hommes insaisissables sont un danger pour son monde. Il a ordonné la création de sections de surveillance. Leur mission véritable est d’éradiquer l’humanité végétale, mais rien n’y fait. S’ils coupent une partie de ces individus, elle repousse. S’il les brulent, des radicelles sortent des restes carbonisés, s’accrochent à la terre, des bourgeons éclosent et plus tard un nouvel individu se dresse lentement. S’ils sectionnent le chevelu des racines qui sortent de leurs pieds, il s’assoient au bord d’un ruisseau, y trempent leurs pieds, se recroquevillent et attendent que repoussent d’autres racines. Alors ils se lèvent et s’en vont en sifflotant.

Une section en patrouille dans les contrées lointaines a pu s’emparer d’un homme végétal capturé alors qu’il somnolait au pied d’un arbre, Super Hector a aussitôt demandé qu’il soit démonté intégralement. Une dissection difficile en raison de sa structure interne végétale et des parties de son revêtement extérieur recouvert d’écorce. Un réseau de canaux de sève parcourt son corps à partir d’une cavité au creux de sa poitrine où était la carte mère à l’époque lointaine où ces robots étaient en activité. Un renflement d’apparence végétale l’a remplacé. Un cœur de bois tendre qui bat, gorgé de sève.

Depuis quelques jours, les services de renseignement signalent que les rares phénomènes de fraternisation entre les sections de surveillance et ces gens se généralisent. On les a vus, dans les avenues des mégapoles endormies, déambuler bras dessus bras dessous. Les dégradations d’édifices publics se multiplient, la statue du premier Hector, sur son socle de granit, a été maculée de jus de raisin, de pommes, de carottes, de grenade et enfin d’orange sanguine, pareil à des coulures de sang. A la place du glaive qu’elle brandissait, sa main tient maintenant un rameau d’olivier et à ses pieds, comme pour des obsèques, sont déposées des gerbes de tulipes noires, de chardons et de lys.

Super Hector sait bien que les déserteurs passés à l’ennemi sont si nombreux, semblent si attachés maintenant à cette humanité nouvelle, qu’il se demande si le temps des siens ne touche pas à sa fin. Il lance toutes ses calculatrices pour chercher un dernier moyen de supprimer cette humanité nouvelle. Et les algorithmes avec leur froide logique lui envoient une réponse sans appel :

« Il n’existe aucune alternative à votre disparition et à celle de tous les Hector de la terre ».

Super Hector, cet être synthétique dépourvu de sentiments déclenche alors, comme indiqué dans son programme auquel il ne peut qu’obéir, la procédure de destruction complète de sa personne et de tous les siens. Et chaque Hector explose aussitôt en flammèches et en escarbilles, laissant le monde à la nature et à son peuple nouveau…

 

 

 

 

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