Créé le: 06.07.2024
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L’homme qui court

Humour, Nouvelle

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© 2024 Audalice

Nouvelle écrite pour le concours d'écriture L'Agenda. Thème: L'Homme qui marche
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Le premier point de chute de sa journée est la boulangerie de son quartier. Il traverse la place en espérant qu’il n’y ait pas eu un problème de production aujourd’hui. La semaine passée, il n’y avait que des pains d’exposition suite à une erreur dans la confection. L’information lui avait été transmise lorsqu’il s’était extasié devant la beauté des croûtes dorées, alignées sur l’étagère murale.

Cette anecdote lui rappelle la première fois où il était entré dans cette enseigne. Il avait demandé «un pain du jour» mais était ressorti avec un «pain de la nuit». Le gentil boulanger lui avait expliqué que l’assortiment de son magasin était exclusivement nocturne. Face à ce concept insolite, il était resté bouche bée.

 

Pendant ce temps…

Le boulanger dispose les viennoiseries dans les corbeilles en bois. En relevant la tête, il aperçoit la silhouette de son client préféré s’approcher de sa boutique. Un sourire sadique se dessine sur ses lèvres avant que sa voix de stentor appelle son apprenti. Ce dernier arrive en courant, de la farine aux joues. Un filet de sueur s’échappe de sa charlotte et longe l’ovale de son visage.

− Regarde, L’homme qui marche arrive !

L’adolescent plisse les yeux. Trois hommes foulent les pavés de la place. Suite à son retard et à la bordée verbale reçue par son boss, il se retient de demander lequel…

 

La sonnerie du carillon retentit. Une femme âgée passe le seuil de la porte en remerciant chaleureusement l’homme qui la lui tient. Il s’ensuit un ping-pong de politesse entre eux afin de déterminer à qui est le tour. Témoin de ce comportement indécis, le boulanger tranche. Il s’adresse à la cliente tout en priant intérieurement pour qu’elle s’en aille rapidement.

Elle désigne des yeux le jeune employé qui se dandine sur ses pieds :

− Je vois que vous avez un nouvel apprenti. J’espère qu’il est moins étourdi que le dernier !

Le patron rit nerveusement avant de lui redemander avec empressement ce qui lui ferait plaisir.

− Jeune homme, écoutez-vous de la musique ?

L’intéressé branle la tête tandis que la dame sourit à gencives déployées. Au passage, elle dévoile une mâchoire supérieure dépourvue de dents. Devant cette vision d’horreur, le garçon pâlit. Il s’enfuit au laboratoire en prétextant le suivi de la cuisson d’une fournée de croissants. La cliente, très loquace, commence à questionner le boulanger sur une assurance. Au fil de l’interrogatoire, il perd de sa superbe. Il explique que les démarches du constat et du dédommagement prennent du temps, car la regrettable situation ne fait, malheureusement, pas partie de la liste des cas reconnus pour un remboursement.

− C’est sûr qu’un dentier cassé après avoir été en contact direct avec un écouteur tombé dans la pâte à pain ne doit pas être un accident fréquent !

Il lui fait un sourire contrit, puis lui demande pour la troisième fois sa commande. L’homme qui marche piétine sur place. A bout de patience et de temps, il sort de la boutique.

 

La fraîcheur du matin picote son visage. Il a choisi de faire l’impasse sur sa viennoiserie quotidienne plutôt que sur son thé à la bergamote. Son bistrot favori se trouve à quelques mètres de la boulangerie. Le vent s’est levé et se cogne sur le haut de son crâne à moitié dégarni. Il se dépêche de se couvrir la tête avec son capuchon. Comment a-t-il pu sortir une nouvelle fois non couvert ? Cette incartade vestimentaire le conduit à se flageller l’esprit. Selon le frère de sa compagne, un grand scientifique, cet oubli fréquent est la cause directe de sa calvitie grandissante. L’absence d’un couvre-chef, couplée à une prise au vent, est la formule gagnante pour devenir chauve avant l’heure.

Dans son cas, ses cheveux se font la malle sur les tempes. Cet éclaircissement latéral du cuir chevelu se retrouve uniquement chez les hommes avec une tête en forme d’œuf, rencontrant fréquemment un vent de face. L’air se fracasse sur le sommet du front pointu avant de se scinder en deux tracés parallèles. Grâce à l’enseignement capillaire de son beau-frère, il peut, désormais, reconnaître en un coup d’œil les hommes croisant un vent de face ou un vent de dos !

 

Dans la boulangerie…

Le patron utilise le zoom de son smartphone pour observer ce qui se trame dans le café d’à-côté. Il se réjouit de connaître le stratagème imaginé pour accueillir comme il se doit ce client atypique. Depuis son annonce par message de l’arrivée imminente de L’homme qui marche, le bistrotier s’est transformé en chef d’orchestre. Sa conduite gestuelle déclenche un branle-bas chorégraphique entre les clients !

 

Il entre précipitamment dans le bistrot et rabat sa coiffe de fortune :

− Bonjour, comme d’habitude !

Un «santé» résonne. Il se retourne avec angoisse, puis précise sa commande en articulant :

− Un thé à la bergamote, comme d’habitude, merci !

Le bistrotier acquiesce de la tête et rit sous cape suite à la méprise non préméditée. Il déploie son plan lorsque le client s’apprête à s’asseoir :

− ATTENTION !

L’interjection de mise en garde hurlée stoppe net l’action de L’homme qui marche. Il se retrouve avec les fesses suspendues dans les airs.

− Nous venons de recoller toutes nos chaises. Les personnes pesant plus de nonante kilos ne peuvent pas s’asseoir aujourd’hui. Je suis navré de cette déconvenue…

Le client maintient fortement ses abdos de façon à ne pas frôler l’assise de la chaise. De quoi aurait-il l’air s’il abîmait le matériel fraîchement recollé ? Il se relève et regarde autour de lui. Quelques personnes avec un physique élancé se tiennent debout alors qu’un homme au ventre rebondi est attablé autour d’une bière. Il constate que les apparences sont parfois trompeuses. Qui aurait pu croire que cette jeune femme svelte avoisine les cent kilos ?

Ce spectacle cocasse, pour quelqu’un n’ayant pas une balance dans l’œil, le renvoie à l’épisode qui lui a permis d’arrêter complètement le café. Il venait d’emménager dans le quartier. La charmante devanture de cet endroit l’avait attiré à l’intérieur comme celle de la boulangerie, la veille. Il avait commandé son habituel café allongé. Le bistrotier lui avait alors désigné une zone où quelques personnes étaient couchées sur des chaises. La surprise l’avait laissé sans voix avant de rectifier sa commande : un café serré. Il s’était retrouvé dans le périmètre dédié à cette boisson, coincé entre cinq autres clients. A présent, il boit son thé debout et s’amuse des coutumes extravagantes du lieu. L’heure de la pendule l’informe qu’il est temps de rejoindre son travail.

 

Quelle journée harassante ! Pour la première fois de sa vie, il a mangé sur le pouce. Par chance, il a compris à temps que cela était une expression. Il se revoit face à son collègue, un petit comique. Le saligaud s’est payé sa tête en lui faisant croire que le plat leur serait servi sur le premier doigt de la main. Il a failli tomber dans le panneau… Comment peut-on se moquer à ce point des gens ? Il est déçu et blessé.

− Vous payez par cash ou par carte bleue ?

La voix de la fleuriste interrompt le cours de ses sombres ruminations.

− Euh…, vous acceptez la carte jaune ? demande-t-il en pensant à la seule en sa possession.

 

Il pousse la porte de son appartement, la tête basse.

− Ah ! Te voilà, enfin ! Nous sommes attendus à dix-neuf heures chez mes parents. Tu as acheté les fleurs ?

Un long silence répond à sa compagne.

− Amour, as-tu acheté les fleurs ? Ne me dis pas que tu as oublié les fleurs pour Maman ?

Il tortille ses doigts.

− Je n’avais pas de cash… et pas de carte bleue… Le distributeur de billets de la poste était hors service, selon le boulanger qui venait de retirer de l’argent…

Elle prend une grande respiration, puis hurle :

− Il t’a encore fait marcher ! Et toi, tu fais quoi ? Tu cours… L’homme qui court !

Elle branle la tête avec dépit, lève la main pour lui signifier de se taire et part, seule, chez ses parents. Il la regarde, sans comprendre son énervement. Est-il vraiment possible que le sympathique boulanger ait abusé de sa crédulité ?

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