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© 2021 Nathanaelle

Je commence par toi, chère mère, mon amie, ma confidente, ma petite fille, rivale de toujours.
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Chère Mère,

Tu m’as mise au monde il y a de cela une quarantaine d’années. Tu m’as appelée cadeau et je ne te remercie pas. Il est de bon ton aujourd’hui d’exprimer ses gratitudes. Gratitude, parce que, si on écrit là, ici, maintenant, connectés et en bonne santé, c’est qu’on a au moins un toit sur la tête, un corps qui nous porte dans l’élan de la vie et à qui on se doit de dire « merci » puisque, malgré ses imperfections, sans lui, on ne pourrait pas faire grand chose. Gratitude pour notre famille et nos parents qui nous ont ouvert les portes du monde et nous ont poussés à nous y accomplir. Je t’écris cette lettre, maman, la première, la dernière j’espère, pour partager avec toi ce que je n’ai jamais pu te dire, en espérant te voir partir, enfin. Tu l’as compris, je t’écris aujourd’hui pour me débarrasser de toi. Pour cela, dois-je vraiment te dire merci? Dois-je exprimer de la gratitude pour tout le bien que tu m’as fait et tout le mal que j’ai reçu? Et si je ne pouvais pas le faire, si je trouvais l’exercice vain?

J’ai un nouveau projet, tu le sais: une série de lettres à écrire. Un projet un peu retro comme ça. Le recueil s’intitulerait Lettres d’amour et de haine, et je commence par toi, le commencement. L’amour infini d’une mère, expérience unique d’amour inconditionnel. A cet acte fondateur, à ce début, je reviens toujours. Tout mon travail d’écrivain retourne vers toi, vers le souffle que tu m’as transmis, ce râle incessant. Je respire, sur tes pas, un air vicié dont la fraîcheur nous fait oublier la toxicité. L’art répare le monde, c’est ce en quoi je crois. Je croyais, du moins. Apporter quelque chose, à l’humanité, à soi. Quelque chose de doux et de salvateur. L’embellir, le monde. Inspirer, être inspirée. Puis, je me mets à mon bureau, je tapote mes quelques 6 000 signes sur word. Je n’ai pas le syndrome de la page blanche; j’ai la page agressive, striée de mots et blanche de haine, glaçante, insipide, régurgitant miasme et marasme. C’est laid, d’une laideur sans beauté, seulement vide. Toutes ces lignes pour n’évoquer rien. Une fée m’a soufflé ce néant. Toi. ça, c’est toi qui me l’a insufflé.
Quand je te le demande, quand je viens quémander ta reconnaissance, tu me dis, inlassablement, que ce que je fais est toujours bien. Mais quel est le sens de ce que je fais? Pourquoi y a-t-il toujours cette colère en moi, maman? Dans mon travail, aussi. Pourquoi tout m’irrite-t-il tout le temps? Pourquoi les mêmes plaintes reviennent-elles inlassablement? Je suis fatiguée d’essayer de trouver de la joie dans ce monde et en moi. Il me faut une raison, je t’ai demandé des explications, je t’ai demandé des conseils et tu n’as rien répondu. Aujourd’hui je t’accuse et me sers de toi.

Je te laisse entourer la phrase qui convient.
La littérature est la haine – la littérature et la haine – la littérature hait la haine.
Trop facile.
Je sais. Je t’entends. Je te sens plutôt, je sens ton corps, discret, m’envelopper, me proposer des alternatives, poser un refus. Des limites afin de coller aux règles du monde, d’une société dont tu ignores les règles, dont tu ne vois pas évoluer les codes. Je connais ton désir d’y parvenir. En théorie, j’ai appris ces règles qui ne m’intéressent pas, que je refuse même. Je m’y essaie chaque jour, pour toi, malgré moi. Je suis tellement désolée. J’ai tellement souhaité voir ta lumière. Jamais je n’aurais pu te faire de l’ombre. Qu’est-ce qui m’a pris? Tu étais déjà dans l’ombre et je m’y suis nichée avec toi, sous toi, ma mère qui m’a protégée du soleil. Merci. Il fallait que ce soit propre et joli. Nous avons eu le droit d’être parfaits. Nous attendions ta permission pour grandir. Regarde-nous: nous attendons toujours.
Aujourd’hui, tu n’es plus là et je te porte en moi. A chaque pas que je fais, je pressens ton pincement de lèvre; à chaque opportunité que je tente de saisir, j’entends tes paroles. Mon saboteur.

Je me passe en boucle le film de ma vie et je chercher à retrouver un instant où je t’ai aimée, un instant où je t’ai admirée. Tu m’as racontée mille fois cet épisode où, alors que tu étais enceinte, je te serrais le ventre très fort, très fort et te disais « Je t’aime, je t’aime, je t’aime. » Je n’ai aucun souvenir de cela, ni d’aucun autre d’ailleurs. Je me souviens des trajets, des bains, des diners. Je me souviens de la nuit, des maisons de brique où on se perdait dans les rues inconnues des corons. Tes pleurs. La routine. Tes pleurs. Tes pleurs étaient rares, liés au travail surtout, et aux moments où on se perdait. Pas à nous. Tes non fréquents. Ton irritabilité masquée par ton égalité d’humeur et par la force de ton courage, démasquée aujourd’hui par mes expériences de toi. Je me souviens du jour où j’ai commencé à te trouver moche; je n’aimais pas ton grain de beauté. Tu étais très jolie. Du reste, je ne retiens rien.

Plus loin, je revois ces photos en noir et blanc, dans la campagne où tu jouais, petite fille. Aux pieds de ta mère, elle, assise sur son transat, toi, le corps légèrement de trois quart, les jambes pliées, le visage face à l’appareil, joli carré, chemisier clair, jupe plissée. La main, caressant le chien. « Nous n’avions pas grand chose, mais nous étions heureux. » Combien de fois m’as-tu répété ce mensonge? Je vois bien une douceur, un bonheur dans ces photos. Ton sourire, les dents de travers. Un bonheur né du tempérament d’une femme sauvage et rayonnante mais cet amour n’était pas pour toi, pauvre petite chose dont on ne savait que faire. Cet amour était pour le père, le frère. Si j’avais pu, je t’aurais protégée de cette mère mais je lui ressemble sur bien des points. Contrairement à elle, je n’ai pas su ni te protéger complètement, ni te mépriser tout à fait. Et je balance depuis tout ce temps dans une sorte de néant qui m’efface. Ce vide m’épuise, et me pousse à vouloir partir moi aussi. Pas pour te rejoindre mais pour n’avoir jamais existé, ne plus supporter cette vie, incomplète.

Je fais cet exercice, aujourd’hui, cette lettre de gratitude, ce travail sur moi, pour être quelqu’un de meilleur, pour trouver bien-être et plénitude, pour accéder à la vie dont j’ai toujours rêvée et cette lettre, censée être une lettre d’amour et de rédemption, se transforme et finit gorgée d’amertume. Fille ingrate. Avec tout ce que tu as fait pour moi. Dans cette lettre bancale et trop vite construite, je te dirais merci pour ta contribution à ce que je suis, mais je ne m’aime pas, merci pour cette envie salvatrice qui m’inspire ces lignes, et j’ai si peu de talent – douloureux constat.

Je te laisse. J’entends ma fille; elle joue. Je t’entends; je la scrute. Jamais je ne te pardonnerai.

Sincèrement,
Ta fille qui t’aime,

Nathanaëlle

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