22.05.2013 4987 1 LETTRE AU VIN

Correspondance

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© 2020 Dominique Martin

On t’aime charpenté, frais, fruité. Enfant béni, les vignerons t’élèvent et en vieillissant, loin de te décrépir, tu te bonifies.
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LETTRE AU VIN

Tes tanins sont soyeux, veloutés ou encore assagis, fondus, équilibrés et l’on te qualifie de charnu, de capiteux mais aussi de court et même d’acide. On t’aime charpenté, frais, fruité. Enfant béni, les vignerons t’élèvent et en vieillissant, loin de te décrépir, tu te bonifies.

Comme nous tu as un corps et un caractère, tantôt bien trempé, parfois agressif, tantôt docile et généreux. Et puis tu as une âme qui flirte avec la nôtre.

Vieux frère, tu nous ressembles et ton humanité fait de toi un compagnon de route aux multiples visages. Dans nos têtes tu allumes des étoiles mais il t’arrive aussi d’y semer brouillard et nuages, de déchaîner des tempêtes, quand, à trop te fréquenter, nous perdons un peu la boule. Tel un ami, tu nous réjouis, tu nous embellis, mais quel traître tu deviens quand, un soir habillé de nos rêves, tu nous renvoies, le lendemain, notre réalité.

Tu as tissé avec les hommes une amitié séculaire. Les femmes, bien que Bacchantes, prêtresses de Dionysos, ont longtemps été tenues à l’écart des désirs et des paradis que tu pouvais réveiller en elles. Oui, tu as longtemps été une affaire d’hommes. Parce que tu portes une robe et que parfois tu dévoiles ta cuisse?

Déjà féminin par certains attributs, tu t’es de nos jours beaucoup féminisé. Avec talent des vigneronnes s’affirment et, au contact des femmes, te voilà léger, subtil, en harmonie, porteur de saveurs de fleurs et de fruits.

J’aime ta mère, la vigne, surtout celle de Provence avec ses touffes de roses, sentinelles du mildiou. Palper une grappe gorgée de soleil enflamme tous mes sens. Grains de raisin et graines de poésie. J’aime les mots qui ont tes rondeurs et n’appartiennent qu’à toi.

Celui que je préfère et qu’à mon avis tu habites le mieux est «gouleyant» ce mot boule qui roule dans la bouche sur un tapis de soie.

Quand on te dépose au centre d’une tablée, les regards brillent, des sourires s’esquissent. Ta présence est promesse. Complicité. Aussitôt tu crées un lien. Quelle déception quand tu n’es pas au rendez-vous d’un repas. Il y manque alors le meilleur des convives.

J’aime, en préambule, le bruit net du bouchon qui signe ta délivrance et puis cette impression que tu vas surgir un peu comme le génie de la lampe d’Aladin.

Suit le joyeux glouglou de ton liquide rouge, rose ou bien doré, qui s’épanche, – si j’ose- lascivement dans nos verres. Avant de tendre mes lèvres vers toi, j’aime, comme une amoureuse, vibrer de cette attente tissée de ton mystère. J’agite le pied du verre. Tu tressailles. Tu danses pour moi. Je t’admire, te contemple, te respire. Je t’accueille. Je m’imprègne de toi, de tes arômes, tandis que pour moi tu soulèves déjà quelques uns de tes voiles. Et puis je te sens sur ma langue, tu folâtres dans mon palais. Tout en caresses, tu t’insinues. Tu coules en moi. Si intime. Glissement de bonheur. Je t’explore. Tu m’explores. En moi tu répands ton monde et sa géographie, ton histoire, ton soleil et ta terre, sa lumière et son ombre, des hommes et des femmes, les mains et l’amour qui t’ont donné la vie. C’est magique. Alchimique. Et aussi fraternel. À te découvrir, je me découvre aussi. Au-delà d’Epicure, du pur plaisir des sens, ma vie, quelques instants, se mêle à la tienne. Mes frontières s’estompent, mon cœur se dilate. Je suis en expansion. Je n’ai plus de limites. Et soudain tout devient possible.

Te déguster, c’est aussi effleurer nos profondeurs, c’est goûter au mystère, c’est frôler le sacré. Quel privilège! En conclusion, montrons-nous dignes de ce cadeau royal. Ne nous abaissons pas à te vulgariser, à te galvauder, et parfois même à te transformer en cauchemar éthylique. Te respecter, cultiver ton côté précieux, noble, rare, modérer notre consommation fera de toi, en tout temps, un hôte de marque et le plus flatteur des miroirs. 

 

Ce texte est protégé et enregistré à la Société des gens de Lettres de France à Paris

Commentaires (2)

ro

root
24.06.2016

On t'aime comme tu écris. Ce texte plairait à Omar Khayam...

We

Webstory
29.09.2015

"Quand elle écrit, elle s'appartient. Les autres n'ont plus d'emprise sur elle." Extrait de L'Oiseau-Tempête, de Dominique Martin, Les Editions JCL. Webstory a aimé cette phrase qui définit si bien le rapport intime de l'auteur et et l'acte d'écrire. En lisant les histoires des webwriters (papier ou virtuel), Webstory découvre et partage leur talent. Cher lecteur, faites-en autant. Explorez, découvrez, partagez.

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