Cette lettre personnelle montre à quel point les blessures de rejet peuvent amener à une certaine résilience. Les expériences passées auprès des autres ont été parfois douloureuses mais ne sont pas restées "lettre morte"... J'envoie par l'occasion toutes mes condoléances à ma peur d'être rejetée.
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Je me suis heurtée à vos âmes. J’ai cru perdre mon temps avec vous. Vous, les personnes que j’ai croisées sur mon passage, vous m’avez autant fait avancer que souffrir. Vous étiez présentes lors des moments d’égarement et vous n’avez fait qu’appuyer sur le mal-être préexistant.

 

Certains hommes m’ont blessée. Mais jamais un homme ne m’a autant blessée qu’une femme. Les hommes ont toujours été honnêtes avec moi. Ils jouaient franc-jeu et ça m’allait. Ils ne m’ont pas tant apporté mais ils ne m’ont jamais fait autant de mal. A croire que tout est une question d’équilibre. Le dosage du négatif et du positif qui diffère sur la balance. S’éloigner du point d’équilibre pour tester les extrêmes. Découvrir la limite par la souffrance et la profondeur. La douleur comme expérience. On va toujours un peu plus loin avec le côté féminin.

 

Toi, Clarisse, et mon enfance. Ton mépris, ta hauteur, tes moqueries. Je me suis tellement sentie rejetée par toi. J’ai souffert de tes comparaisons. J’ai souffert du manque de considération. J’attendais ce dont tu n’étais pas capable. Prendre en compte l’autre, tel qu’il est, et pas forcément comme toi, tu étais. Quand on est une enfant, on ne se rend pas compte des conséquences sur l’estime de soi. On réagit spontanément en rejetant par défaut la différence. L’ignorance totale. Une éducation émotionnelle aurait pu enrayer ce triste phénomène. Seul un cœur ouvert et généreux peut sentir la force dévastatrice du rejet. Seul un cœur ouvert peut vouloir éviter tout cela à l’autre. Je n’ai pas eu besoin de leçons pour arriver à faire cela avec mon amie Kathie, rejetée par tous.  Cela me paraissait naturel de ne pas réduire une élève à ce que ces parents font… Cela me paraissait évident de ne pas exclure une personne à cause de son apparence….

 

Vous, les adolescentes dans toute leur splendeur. Nos crises existentielles. Ma timidité fondamentale. A cause de votre intolérance, je me suis forgée une carapace en argent massif, toute pleine de carats.  Pour éviter d’entendre à nouveau des reproches, j’ai adopté la meilleure attitude pour moi à ce moment-là : la fuite par la cachette. L’enfouissement de ma vraie personne dans une sacrée armure. Pour être transparente, çà, je l’étais ! En plus de l’armure, j’ai même parfois eu recours au trou inaccessible. Afin de me sentir davantage protégée, j’en suis arrivée à prouver aux autres que je n’existais pas. Il était alors bien normal de me faire exclure de tous les groupes. C’était juste logique. J’ai fait en sorte d’être rejetée, mais vous n’avez rien fait pour changer cela. C’était plus facile pour vous de cautionner. Tout le monde a le droit de ne pas vouloir s’amuser pour les mêmes choses que vous. Tout le monde a le droit de trouver que ce que vous faites est ridicule, risible, inutile.

 

Vous, les snobs des classes prépa’. C’est sans doute pendant ces deux années où je me suis dit que le mépris était vraiment universel, tous sexes confondus et toutes catégories sociales confondues. Je m’adresse à vous, les professeurs qui m’ont dit que je n’irai jamais loin, que je ne savais pas approfondir…. Je m’adresse à vous, les fils à papa qui trouvaient que je manquais de « classe »… Je m’adresse à vous, les geeks qui m’ont harcelé au téléphone en utilisant ma naïveté… Je vous remercie tellement !! Grâce à vous, j’ai compris que je préfèrerai toujours l’isolement sain au troupeau de moutons. La qualité à la quantité. L’ouverture à la fermeture. L’idée que l’on peut y arriver par d’autres voies, moins bien tracées certes, mais si intéressantes à emprunter. La folie de la découverte face à l’ennui abyssal de la réussite.

 

Toi, Eudoxie. Avec l’âge, on se rend compte que le rejet prend des formes bien plus fourbes et mesquines. Moi, « pauvre fille », je pensais vraiment pouvoir m’intégrer dans une telle bande, dirigée par une bombe sexuelle ? Sérieusement ? Merci de ne plus avoir voulu de moi. Sans ce rejet, je n’aurais jamais connu l’amour de ma vie. Sans ce rejet, je n’aurais pas découvert qu’il existait ailleurs davantage d’ouverture et d’acceptation inconditionnelle. Sans ce rejet, je n’aurai pas su qu’un monde de bienveillance et de tendresse était possible.

 

Vous, élèves de la prof que j’étais. Est-ce que le manque de confiance en soi se voit comme le nez au milieu de la figure ? Je pense que non, mais il se sent dans les tripes, surtout si on est un adolescent aux hormones en folie ! Vous n’avez pas su quoi faire de cette information confuse…Vous vous êtes sûrement dit inconsciemment : « Bon, y’a un truc qui cloche avec la prof ? Je vais la tester car je ne sais pas ce que c’est… »… Et c’est ainsi que je me suis « retrouvée », pendant une dizaine d’années, à revivre le rejet avec vous, tous les jours de classe que la vie faisait. Vous, élèves qui m’avaient testé, vous aviez senti ma fragilité. Avec votre instinct d’animal, vous avez fait selon vos tripes. Et moi, je faisais avec mon cerveau. Et personne n’avait fait avec son cœur. On n’était pas sur le même plan, cela ne pouvait pas coller. Je me suis tellement sentie peu respectée par vous. J’ai tellement vécu le rejet et l’impression d’être transparente, lorsque vous parliez pendant que je parle. Je me suis tellement sentie rejetée lorsque vous ignoriez le savoir que je voulais vous transmettre…J’ai divorcé de vous. J’ai divorcé du rejet. Je pense enfin à moi. Je ne pense plus à l’image que je projette, et que les autres reçoivent par conséquent. Je pense à connaître qui je suis derrière cette barricade.

 

Vous, les pseudos amies du Web. Quand on se retrouve sans activité, et seule la plupart du temps, il est très facile de rechercher une présence, ne serait-ce que virtuelle. Les réseaux sociaux sont un vivier de vous. Vous, les personnes qui pensent que l’on est juste un contact écrit. Derrière la personne qui écrit, il y a une âme avec ses sentiments et ses blessures. Ce n’est pas juste une personne flexible dont on peut se séparer comme d’une vieille chaussette.  Je me suis investie auprès de vous. Certaines d’entre vous m’ont apprécié à ma juste valeur. D’autres n’ont vu qu’une personne qui n’était pas à sa place. Moi, je vois désormais plus une personne qui n’a pas osé prendre sa place. Je vous remercie aussi de m’apprendre à plus m’aimer. Par votre rejet, je suis bien obligée d’apprendre à m’aimer toute seule, sans appui ni validation des autres…

 

J’ai bien conscience qu’en écrivant tout cela, je joue le jeu que je dénonce. Je vous méprise, vous les personnes qui m’ont méprisée. Et on n’en sort plus de ce marasme identitaire.

 

J’ai décidé que désormais, je devais vous voir, vous, mes ennemies, comme de simples miroirs. Vous reflétez ce que je fuyais avant et ce que je réprime en moi. Vous me montrez ce que je me refuse à faire, mais qui parfois est tout de même en moi. Et c’est finalement réciproque…

 

Je n’ai pas la prétention de dire par cette lettre que je suis meilleure que vous ! Oh que non… Par cette lettre, je tiens à vous montrer que je nous trouve tous parfaitement humains. Je nous trouve incroyablement imparfaits. Je ne peux plus vous en vouloir. Sans vous, je n’aurai jamais découvert qui j’étais vraiment.  Vous êtes mes miroirs fleurissants. Ces miroirs qui montrent une part de moi, qui est en vous. Ces miroirs qui me font voir les fleurs de ma vie. Les fleurs grandissantes de ma conscience, les fleurs égayant mon âme.

 

J’ai cherché à vous plaire. Sacrées rivalités d’égos.  Je vous ai laissé penser à ma place et j’ai cherché votre validation.  Je sais maintenant que cette quête est bien futile.

 

Et si l’ennemi parfois, c’était moi ?

 

Merci à vous. Merci d’être vous…

Commentaires (2)

IC

Isabelle Chatillon
11.05.2021

Merci beaucoup, ça me touche !

André Birse
11.05.2021

Ecriture directe et fine. Bien vu, bien fait. Votre lecteur et concurrent. Lecteur surtout. Un témoignage que l'on croît d'abord avoir déjà expérimenté et qui, lecture faite, apporte un vrai plus. Bonne chance, mais le fait d'avoir écrit ce texte en était une déjà.

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