Créé le: 09.07.2021
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Lettre à Chessex

Correspondance

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Le 8 Novembre 1996, giflé par Chessex dans le café de La Bossette à Lausanne, non loin de la cathédrale. Le 04/04/1997 parution du pamphlet "N'avez-vous jamais giflé un rat?" aux éditions Bernard Campiche. Cette lettre est la réponse du rat.
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Cher Monsieur Le Professeur Chessex,

 

En date du 13 Janvier 2015, je vous ai fait parvenir un dossier complet répondant à une offre d’enseignant de français et de philosophie du secondaire. Je m’en réfère à vous car nous nous connaissons bien. Après avoir contacter le secrétariat de votre établissement, je me suis de nouveau adressé à vous, Maître, par courriel, comme Madame La Cerbère Secrétaire, sourire aux lèvres, m’y invitait. Une semaine plus tard, sans nouvelles de votre part, Monsieur Le Professeur de Gymnase et Ecrivain, le ton monte.

 

Monsieur Le Doyen, êtes-vous tant protégé par votre institution – et les institutions lausannoises en général – qu’il vous soit dispensé du minimum de civisme et de respect? Quel exemple donnez-vous, dans ce cher établissement où vous officiez, si vous n’entendez faire vibrer, et ce même hypocritement, le peu d’altruisme qui vous sied? Qu’il vous soit inopportun de dénier répondre à une candidature sérieuse vous installe dans le giron insupportable des privilégiés. Oh! je vous entends déjà rétorquer l’aigreur et la victimisation. Monsieur le Licencié es Lettres (je suis Docteur) gardez ces défenses pleines de condescendance pour les salles de professeurs où l’on pérore sur le niveau des élèves. La plainte est glorieuse là où rien ne change.

 

Mes invectives résonnent d’une vérité franche et massive. La victime est un potentiel d’insurrection. Oui je suis victime. Victime de personnes de votre calibre qui mesure la vie à l’aune de leurs petits privilèges d’écrivains régionaux et n’ont aucun scrupule à rester indifférent à ceux qui souhaitent transmettre autrement. Il en va de ce mépris social sans cesse reconnu dans les silences et les attitudes du « petit fascisme ordinaire ». Cette expression vous est étrangère. Elle est issue d’un domaine que vous méprisez: La philosophie. Pourtant, et vous en êtes un exemple tout à fait probant, notre époque n’a jamais eu autant besoin de philosophie.

 

Vos écrits, n’en déplaise, ne trouvent aucun écho dans cette époque et sur ce territoire. Ils résonnent pourtant en moi tel votre silence. Mon adresse empreinte de morgue vous aura mordu: morsure de rat affamé. Mais ce sont vos déjections que je retrouve dans les sous-sols que seul Dostoïevski connaissait: « Je suis un homme malade. Je suis un homme méchant. Je crois que j’ai quelque chose au foie. » Il n’est aucune comparaison possible entre le génie russe et l’auteur goncourisé de L’Ogre. Et pourtant malgré vos frasques et vos comportements violents votre désir de Dieu me traverse et les vils sentiments qui m’habitent aujourd’hui n’y pourront rien face à l’admiration que je vous porte. Votre main s’est arrêtée sur ma joue un hiver, je n’avais que 16 ans. J’ai toujours envisagé ce moment telle une révélation, un réveil, comme dans la fable de Milarepa et le coup de sandale de Tilopa qui le réveille définitivement. Il y eût un avant et un après. Mon aspiration à enseigner aujourd’hui ferait-elle de moi le rat manifeste de votre talent? Gardez vos condescendances pour un autre temps, dont jouissent ceux qui n’ont point de demeure. Qu’est-ce que le talent M. L’Auteur? Un peu de ce critique littéraire qui vous suit depuis vos débuts? Un peu de ces lecteurs, plus tournés vers vous par désir vaudois que désir de dieu? Un Goncourt surcoté? Suis-je le pestiféré par qui seule la « Mano de Dios » est arrivée jusqu’à moi dans sa fulgurance?

 

L’idolâtrie est mère de toutes les haines et de tous les ressentiments. Ma vengeance s’abreuve à la source de l’exclusion qui n’est rien de moins qu’un suicide collectif. Vous ne vous sentez pas même le devoir de me répondre, tellement vous côtoyez les cimes. Sauf qu’une cime n’est que le creuset tréfond vu d’un autre point de vue. Il n’y a pas de cime à qui ne voit la hauteur qu’en fonction de l’absence de repères, qu’en prenant en compte l’espace infini dans lequel chacun d’entre nous s’ébroue. Vous mourrez, tout comme moi, aimé et haï, adulé et détesté, l’arme à gauche et pieds devant dans un costume de bois que seuls les rongeurs ouvriront afin de venir sur votre corps en putréfaction se délecter de vos chairs.

 

M. Chessex votre silence est symptomatique. Notre époque tue la singularité en lieu et place de la reconnaissance. Vous êtes de ceux qui, soutenus par les loges maçonniques et les groupuscules ténébreux et mystiques, s’arrogent autant de privilèges qu’ils balaient d’un revers de main les adresses des demandeurs, dans le même mouvement. Mais sachez, Maître, que la reconnaissance des pairs n’est en rien celle de l’histoire. Et c’est en regard du Temps que nous jugeront votre œuvre en écho de votre vie; car il n’est plus d’œuvre sans biographie. C’est ainsi. Il n’est plus de livre sans les choix de vie qui lui sont associés.

 

De ce fait, et pour cela, soyez certain, Monsieur Le Professeur et Ecrivain Chessex que votre nom parcourra mes écrits.

 

Avec les humbles salutations d’un être humain blessé.

 

Lilian Schiavi

 

P.S. Je n’ai pas de rancune, j’ai prévu une belle bouteille d’Yvorne intitulée « Le Chant des Resses », comme vous l’invitiez dans Carabas, à verser sur votre tombe.

 

N. B. Tombe où il est inscrit: Jacques Chessex 1934 – 2009.

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Epitaphe: Dieu est-il muet ou est-ce moi qui suis sourd?

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