A toi mon écrivain-phare dont je n’ai jamais cessé de sentir le souffle sur ma vie.
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LETTRE A ALBERT CAMUS

A toi mon écrivain-phare dont je n’ai jamais cessé de sentir le souffle sur ma vie.

 

Le jour où je suis venue me recueillir sur ta tombe est gravé dans mon cœur.

 

En me réveillant, ce matin-là, dans notre maison provençale, j’ai ressenti un appel. Tout mon être s’est tendu vers toi qui reposais là-bas, dans le cimetière de Lourmarin. Tu étais mort depuis plus de trente ans, mais pour moi, tu étais tellement vivant. Je te respire. Depuis toujours. Depuis le ventre maternel. Ma mère s’est nourrie de ton œuvre pendant qu’elle m’attendait. Tes espoirs, tes révoltes circulent dans mes veines. Adolescente, je me suis immergée dans « Noces » et, plus tard, je t’ai consacré mon mémoire de licence. Ta photographie est sur mon bureau. Un manuscrit dans ta main droite, tu pointes ton index gauche vers le ciel. J’aime à croire que tu veilles sur moi.

 

Ainsi, ce jour-là, tout au long de la route qui menait à Lourmarin, je songeais à ta vie, si éphémère et si pleine à la fois, à ta mort brutale. Quarante sept ans…J’avais le regard fixé sur la lumière dans laquelle s’assouplissait l’échine des champs éclaboussés de coquelicots. Je me grisais des senteurs vanillées des genêts.

 

Après Vénasque, nous prîmes la route en lacets qui passe par Sénanque. Pureté de l’abbaye cistercienne tapie dans le fond de la vallée parmi les rouleaux de lavandes, à l’abri des regards profanes.

Quand nous nous arrêtâmes, mon compagnon et moi, pour déjeuner, je me mis en quête d’un fleuriste. Je voulais t’offrir des roses blanches. C’était lundi. Je trouvai toutes les boutiques fermées.

 

De Bonnieux à Lourmarin, je demeurai silencieuse. J’aurais aimé suspendre mon souffle pour retrouver, auprès de toi, l’heure sacrée d’un premier respir.

 

Avant d’arriver à Lourmarin, je sortis un miroir de mon sac et me mis du rouge à lèvres. Cette coquetterie me fit sourire. Mort ou pas qu’importait. Je courais à un rendez-vous d’amour…

 

Mon compagnon gara la voiture à côté d’une maison jouxtant le cimetière. Je m’exclamai à la vue d’un rosier. Je me risquai à sonner à la porte au mépris de féroces aboiements. Une jeune femme apparut, la main crispée sur le collier d’un doberman. Je demandai la permission de cueillir quelques fleurs pour toi. On me l’accorda et on me tendit un sécateur.

 

Mon compagnon et moi pénétrâmes dans l’enceinte du cimetière. La chaleur se referma sur nous comme un piège. Le ciel était tendu au-dessus de cet embouteillage de destinées telle une âme sans plis. Quelle touffeur ! La mort était là, en suspension, se mêlant aux vapeurs de lumière, déposant quelques gouttes de rosée dans le cœur défraîchi des fleurs de porcelaine. Pourtant, au bout de quelques minutes, sous ce soleil décapant, elle se fit soudain lisse, presque soyeuse.

Mon compagnon et moi commençâmes à explorer le cimetière. Les noms défilaient. La tête me tournait. Jamais de ma vie, je n’avais ainsi cherché un mort parmi les morts avec autant d’ardeur, me frayant un chemin au milieu de ces voyageurs de l’autre monde. Je me sentais l’âme impie. Qu’aurais-tu pensé de cette femme éperdue d’amour, un bouquet de roses à la main, qui te poursuivait dans ce lieu fatal, toi que la mort révoltait tant ?

 

A marcher entre les tombes, j’étais un peu ivre. Ta sépulture m’avait-elle échappé ? Quoi de plus normal que toi, qui avais tant aimé la vie, te fis rare dans la mort . 

 

Arriva enfin le moment où je me trouvai face à une construction toute simple, bordée de pierres de rocaille et garnie de buissons de romarin. Sur une stèle, l’inscription « ALBERT CAMUS 1913-1960 « . A côté, ton épouse, Francine. Pour elle, des lavandes mêlées d’iris. L’émotion m’étreignit. Je m’immergeai dans un silence qu’aucune pensée ne vint troubler. L’amour s’était levé en moi. Il balayait les doutes et les peurs sur son passage. Il ouvrait dans mon cœur des espaces infinis. A chaque respiration, l’impression de me rapprocher du mystère qui lie toutes choses entre elles.

 

Le silence était traversé par les sifflements d’une scie mordant la chair du bois, par des éclats de voix, l’atmosphère ébouriffée par le parfum des romarins. La vie affleurait par vagues. Elle courait comme de la dentelle le long de la mort. Je me penchai pour ramasser une petite poignée de terre que je conservai un moment dans le creux de ma main. Elle était sèche. J’allai chercher un arrosoir.

Avant de repartir, je déposai les roses sur la stèle de pierre et en gardai une pour ton épouse.

L’amour que j’éprouvai alors pour toi me laissa au cœur un goût d’éternité.

 

Ce texte est protégé et enregistré à la Société des gens de Lettres de France à Parisut 

Commentaires (2)

Dominique Martin
02.08.2017

'Merci pour votre chaleureux commentaire et merci d'aimer Camus. Dominique Martin'

André Birse
27.07.2017

'Merci pour ces mots adressés à Albert Camus. En les lisant me sont revenues trois pensées, pour autant que les pensées soient chiffrables, ce qui n'est peut-être pas le cas (ou déchiffrables ce qui l'est moins encore): la force et la qualité de l'humain chez Camus, tant de fois chantées jamais tout à fait saisies; sa capacité de séduction sur l'instant comme allant de soi, lue dans le regard de la femme et décrite par lui dans "La Chute";et la beauté de son verbe aussi luisante que le souvenir qu'il avait de son pays. Nous sommes beaucoup à l'aimer et j'ai lu avec plaisir combien, chez vous, c'est fort. Votre lettre est là sur nos tables. André Birse.'

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