Créé le: 30.09.2019
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Lessivée

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© 2019-2021 Alexandra Bolea

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Marie rêve. Mais elle est bloquée dans un mariage qu’elle n’a pas voulu, avec un homme qui la détruit chaque jour.Objet : ETHEU 10700, Battoir à linge, Arles, 1814
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C’était vers la fin du mois de septembre. Ce jour-là le vent lançait un chant mélancolique à travers les arbres. Au bord du Petit-Rhône, plusieurs femmes s’affairaient à laver le linge. Elles trempaient, frottaient, frappaient, rinçaient, sans mots. L’odeur des pins se mêlait à celle du savon. Une femme âgée s’essuyait le front en expirant d’une fatigue bien justifiée, une autre appuyait son dos contre le tronc d’un gros mélèze. Marie, la plus jeune, regardait les montagnes, rêveuse. Lessivée, elle s’assit dans l’herbe. Marie venait de fêter ses vingt printemps. Une beauté incompréhensible émanait de son visage enfantin et aux airs provençaux. Elle ne se montrait pas très souvent sous son meilleur jour, comme le faisaient remarquer les aînées, qui l’observaient sans lui causer. Elle avait un corps voluptueux, tout en courbes, qu’elle cachait difficilement sous sa large robe blanche, parfois froissée par quelques tourments nocturnes. Son fichu couleur chair tombait sur ses épaules en donnant l’illusion qu’elles étaient dénudées et couvrait ses longs cheveux plus noirs que du charbon. Elle se rendait tous les jours à la rivière, même si le linge était propre. En s’installant, la jeune femme regardait au loin. Elle prenait son baquet de linge et le remplissait d’eau, y déposait quelques cendres, ou frottait son pain contre les vêtements entremêlés. Ses journées fades se suivaient les unes après les autres, pendant qu’elle s’imaginait dans un monde où elle pouvait être seule et libre. Le clocher sonnait seize heures. Elle sentait le vent caresser ses joues et soupirait. Elle rangeait ses outils avec lenteur et se levait. En arrivant à sa bâtisse, elle poussait la porte, doucement, pour qu’aucun son ne trahisse sa présence, pour qu’elle puisse souffler un instant. La porte décidait souvent de grincer. Des pas se faisaient entendre et elle voyait son mari, Jean, qui était encore chaussé. Il était rentré des champs depuis peu mais il sentait la gnôle.  

Jean avait une décennie de plus qu’elle. Ils avaient été mariés quelques mois auparavant car leurs parents avaient des terrains à conserver. De taille très moyenne, son corps était tout de même musclé par le travail aux champs bien que sa bedaine commençât à apparaître, même sous ses vêtements flottants. Les cheveux qui couvraient sa tête devenaient clairsemés, formant un petit nid d’oiseau au sommet de son crâne. Il avait le visage rouge et bouffi, et des yeux de poisson mort. Elle ne l’aimait pas et il la répugnait. Cependant, elle n’avait pas peur. Elle testait ses limites tous les jours, et c’était sa seule source d’amusement. Il n’avait jamais osé la frapper. Il ne l’avait jamais forcé à faire ce qu’elle ne voulait pas. Il n’avait que des mots. Mais il est dur d’en être sûr, quand on connaît quelqu’un depuis quelques mois, n’est-ce pas ? Et si maintenant, il se dégonflait comme un ballon ? Et si maintenant, il mourrait ? Elle sentait un rire monter dans sa gorge et elle ne pouvait plus le retenir. Elle pouffait et Jean la regardait, sans ciller.

 

– Pourquoi ris-tu, ma petite Marie ?

– Rien, c’est la fatigue Jean, excusez-moi.

– Dis-moi. Tu ne te moquerais pas de ton mari quand même ?

– Non, jamais Jean, jamais je ne vous manquerais de respect. Après tout, je suis votre petite femme, non ?

– Tu… tu baisse d’un ton et enlève ce comportement de suite si tu veux pas que ça rigole moins ici. Je vais t’apprendre à rire moi !

– Tout ce que vous voudrez, Monseigneur.

Elle lui disait ces mots en faisant une courbette, sans lâcher son regard. Son visage s’empourprait et ses poings se serraient si fort que les phalanges étaient devenues blanches. Marie gloussait encore. Jean s’avança comme une ombre et prit le battoir posé sur la cheminée. Elle tomba à terre. Elle riait, et il frappait encore. Elle n’avait jamais été frappée et elle s’étonnait de sa faciliter à se détacher de la douleur lancinante qui l’assaillait. Puis, tout était devenu flou, et rideau.

 

Marie observait longuement l’objet de sa douleur. C’était un cadeau de mariage de sa mère, qui était morte. Marie avait été une enfant entêtée que la mère n’avait pu dompter. Étant devenue veuve à un très jeune âge, la mère gardait une idée forte de la dépendance d’une femme envers l’homme et décida donc de faire en sorte que sa seule enfant soit choyée sans affection. Elle enduisait Marie d’huile, la nourrissait et la brossait comme un pur-sang de compétition. Marie ne pouvait pas jouer avec les autres enfants, elle devait éviter de comprendre ce que l’amour et l’amitié voulaient dire. Quand elle fut en âge de se faire marier, la mère décida de trouver un bon parti. La famille des Auberti, qui étaient des paysans assez influents à Fourques, avait un fils plus vieux que Marie et qui n’avait toujours pas la bague au doigt. Sa mère, très forte en commerce, avait su convaincre le père et la mère Auberti des nombreuses qualités de Marie, notamment ses hanches faites pour pondre plusieurs héritiers aisément. Cet argument avait permis d’oublier le caractère borné de la jeune femme, qui se cachait derrière son calme apparent.

 

Ce simple battoir en bois était certainement l’objet qui était le plus mis en valeur dans cette bâtisse. Déposé au centre de la cheminée, il était entouré de deux grands vases remplis de fleurs séchées, aux couleurs pastel.Comme il était destiné à être décoratif, on voyait dans les minutieuses gravures

du bois, un poisson en train de se faire dévorer par un serpent. Dans les croyances provençales, cet objet avait valeur de porte-bonheur pour la santé, mais surtout la fécondité. Elle resta allongée sur les dalles froides et observa le plafond se transformer en un trou béant où elle était aspirée. Son corps devenait léger et elle volait jusqu’au soleil. Elle brûlait et souriait. Le coq annonça que la journée avait repris. Soupirs. Elle avait oublié de fermer ses yeux. Jean dormait encore quand elle se leva. Une flaque de bave se formait sur son oreiller et un grognement sourd sortait de ses entrailles. Marie le dévisagea, avec dégoût, puis cracha en son honneur. Encore vêtue des habits de la veille, elle partit sans attendre à la rivière avec son attirail de lavandière. Pour la première fois, elle remarqua le balancement de ses jambes, sa langue qui touchait son palet, sa respiration, le clignement de ses yeux, son nez qu’elle voyait sans cesse. Elle marchait avec peine, elle avait oublié comment. Il fallait qu’elle dorme. Elle s’assit au bord de la rivière, enleva ses chaussons pour mettre ses pieds dans l’eau. Au loin, des nuages s’approchaient, menaçants. On pouvait sentir l’humidité s’installer, traversant le corps tel une lance. Elle lava quand même son linge, plein de tâches brunies. En battant le linge, il devenait propre. En battant le linge, il serait sage. En battant le linge, il finirait par se taire.

 

Après la lessive, Marie s’en allait dans les bois et décidait de se perdre. Elle marchait, en s’aidant des troncs jeunes ou secs. Elle grimpait, grimpait, jusqu’à ne plus savoir son nom, jusqu’à oublier que ce soir-là, quelque chose avait changé. Il lui avait montré qu’elle n’était rien pour lui. Elle n’était pas mieux qu’un chien errant qui braillait un peu trop fort. Sa peau était marquée sur ses bras et son ventre, sous ses vêtements. Il n’avait cependant pas franchi la limite de trop, du moins pas encore.

Le soleil se couchait. Il était temps de rentrer. Marie marchait en écoutant le son des clochers et trouva sa route plus facilement qu’elle le croyait, déçue de ne pas s’être véritablement perdue. Elle rentrait seulement parce que bien qu’elle ne se sentît pas chez elle, elle avait faim. Elle arriva et la lune était bien pleine. Elle prépara plusieurs légumes et des pommes de terre, trouva un bout de pain sec et un pichet d’eau, puis se mis à table seule. Peut-être était-il à l’auberge avec les autres, puisqu’il était samedi. Elle mangea tranquillement.

Elle frotta sa robe qui portait encore les traces de la forêt et mis sa robe de chambre. La porte d’entrée craqua et elle sursauta. Elle vit son mari, ivre mort, et il se mit à la siffler et à l’appeler à lui. Elle l’avait déjà auparavant et avait su le déjouer. Mais aujourd’hui, elle entendit aussi de la rage dans la voix de Jean. La jeune femme resta inerte, silencieuse, jusqu’à voir qu’il s’approchait d’elle. Elle se réanima avec peine. Son cœur battait dans ses oreilles mais elle était calme. Elle vit le battoir qui gisait encore sur le sol. Son mari se délesta de ses vêtements et son corps luisait de sueur. Il s’approcha d’elle et la jeune femme, dans un geste furtif, ramassa le battoir et leva le bras d’un air incertain.

– Tu crois me faire peur avec ça, toi qui n’as que du gras sur tes bras ?

– Ne t’approche pas de moi, gros porc.

– Eh bien, tu en utilises des beaux mots. C’est pas très fleuri tout ça.

– Je ne ferais pas ce que tu veux, jamais.

Il s’avança, et lui pris le bras qui tenait l’objet. Elle vu que son front perlait de sueur. Il plissait les yeux d’une douleur invisible.

– Je ne t’avais jamais entendu me tutoyer, tiens. Il va falloir que tu calmes tes ardeurs. Hier, tu sais que je t’ai simplement remis à ta place. Et tu sais aussi que ce mariage existe pour qu’un héritier naisse. Qu’est-ce que tu attends pour me donner ce corps qui n’attends que d’être engrossé ?

– Je ne rigole pas, j’en ai assez de toi.

– Ferme là.

 

Il se jeta sur elle de tout son poids et elle se retrouva là, dans la cuisine, écrasée sur le carrelage. Il releva sa robe et elle ne put se débattre tant elle suffoquait sous ce corps disgracieux. Quand il la prit de force, elle ferma les yeux. C’était la première fois. Pourquoi comme ça ? Tu verras, l’amour c’est comme ça, ça n’existe pas vraiment ma fille. Pendant que Jean dégoulinait sur elle et s’agitait violemment, il lui tenait les bras et elle ne pouvait rien faire appart attendre que cela se finisse. Elle se demanda si c’était tout le temps une sensation si désagréable ou s’il ne savait pas s’y prendre puisqu’il ne cherchait qu’à lui faire du mal.

Et il réussit à l’engrosser. Mais son ventre grossissait dangereusement. Si elle avait eu une amie, elle l’aurait aidée. Peut-être était-ce un jeu savant des hormones animales qui lui faisait croire qu’elle voulait sa progéniture. Son corps gonfla et elle devint de plus en plus gentille, et perdit toute sa répartie, son insolence. Elle faisait tout pour son mari, qui était devenu très gentil avec elle puisqu’elle portait peut-être un petit héritier. Elle continuait à faire les corvées et profitait d’être à la rivière pour se reposer. Au bout de plusieurs mois, l’enfant commença à donner des coups et Marie vivait un supplice de chaque instant.

Elle restait alitée et voyait les pieds de l’enfant tenter de sortir par son ventre. C’était insoutenable. Un après-midi, alors que Jean était aux champs, elle décida de sortir, cachant sa douleur sous son fichu. Elle alla jusqu’aux champs, à l’abri des regards. L’air était lourd et électrique. Elle se coucha dans l’herbe et frappa son ventre, en réponse à l’être qui la détruisait de l’intérieur. Elle devint folle, cria et cogna, pleurant. Elle se jeta au sol. Elle gémissait de douleur et sût que le supplice allait prendre fin car ses muscles se mirent à se contracter. Son corps se convulsa et elle perdit le contrôle de sa respiration. Dans un ultime spasme, quelque chose glissa hors d’elle. Elle regarda plus bas et vu une masse visqueuse violette et elle régurgita tout ce qui trouvait dans son estomac. La chose était muette.

 

Quand un paysan vit Marie ainsi, il courut jusqu’au médecin du village avec l’enfant en main mais il était né endormi. Elle fut accueillie par des yeux ébahis et le médecin regarda Marie avec désolation. Il l’ausculta et ne mentionna pas les contusions sur le ventre de la jeune femme.

– Ma chère, vous avez tenu le coup jusque-là. Je suis très désolée pour votre mari et vous. Reposez-vous s’il vous plaît. Ce n’est pas votre faute. Mais votre corps ne s’en remettra pas de sitôt.

Marie acquiesça doucement puis rentra chez elle. Son corps était plus léger mais la douleur n’était pas partie. Elle avait envie de pleurer mais elle ne pouvait s’empêcher de sourire. Elle avait réussi à combattre son instinct de mère, avant qu’il ne soit trop tard. En arrivant, Jean était là, et il vit le ventre rétréci de sa femme et ses cheveux en bataille. Il comprit.

– Marie, où est mon enfant ?

– Mon cher, il a voulu dire bonjour au monde, mais il n’a pu le voir qu’un instant. Il est mort-né et le médecin est arrivé trop tard

– Quoi ? Mais comment ? Où es-tu allée ?

– Je suis fatiguée, je ne veux pas en parler. J’étais aux champs.

– Marie, pourquoi ?

– Tu veux vraiment savoir ? Je me suis rappelée qui tu étais, comment était venu à exister cet enfant et je ne pouvais pas l’accepter. Toutes ces transformations m’étaient montées à la tête mais c’est faux. Je ne t’aime pas et je ne veux pas d’enfant, surtout pas de toi. Alors je l’ai tué.

 

Jean se rue sur elle, mais il trébuche. Marie le voit se tenir le cœur et ses yeux se révulse. IL suffoque et elle l’entend murmurer « meurtrière ». Il se crispe jusqu’à s’affaisser. Marie ne fait rien. Il ne bouge plus et, en écoutant, elle remarque que son âme l’a quitté. Curieusement, elle ressent une sorte de pincement au cœur, de voir cet homme couché là, sans vie. Elle vomit à nouveau. Que faire pour se sauver ? Elle avait enfin la liberté de ne plus être mariée car elle était veuve. Mais il fallait vite qu’elle s’innocente. Elle alla au plus vite trouver le maire pour lui annoncer la mort de Jean. Il se mit à pleuvoir et elle avait froid. Elle se dépêcha et arriva trempée dans le bureau du maire.

– Monsieur le Maire, bonjour.

– Madame Auberti, que vous est-il arrivé ? N’étiez vous pas en train d’attendre un heureux évènement?

– Monsieur, il m’est arrivé un grand drame. Tout d’abord, j’ai perdu mon fils dans l’après-midi. Et plus tard, en l’annonçant à mon mari, celui-ci est tombé du choc et je n’ai rien pu faire pour le ramener.

– Mais…mais quel drame madame ! Et tout ça en une journée ? Pourquoi être venue me voir ?

– Eh bien, je voulais vous l’annoncer avant que l’on ne m’accuse d’avoir tué mon enfant ou mon mari.

– Mais madame, jamais vous n’entreriez dans les suspects, vous ne feriez pas de mal à une mouche ! Être entêtée ne signifie pas être capable de tuer ! Et vous n’êtes qu’une femme vous savez… Jean résisterait à dix petites comme vous.

– On est jamais trop sûr monsieur et vous m’en voyer rassurée.

 

– Rentrez digérer tout ça, vous n’avez rien à faire d’autre que de prier pour que le ciel les ai bien accueillis. Prenez ce parapluie, et allez vous sécher, et dormez. Que Dieu vous garde !

Marie, en passant par la porte, applaudit le génie de cette situation car puisqu’on la considérait comme faible, elle n’avait même pas besoin de se justifier. Elle détestait les enfants et les hommes, mais personne ne pouvait s’en douter, personne ne lui demandait son avis. Elle rentra sereinement, se vêtu de noir, et bu en l’honneur de sa nouvelle réussite. En regardant sur la cheminée, elle vit que le battoir était toujours là. Il avait donné fécondité et santé, mais elle avait battu les deux. Elle le prit et le lança si fort contre terre qu’elle le brisa. Elle ramassa les morceaux éparpillés et les lança dans le feu. Demain, tout serait simple.

 

FIN

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