Créé le: 14.08.2026
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Les racines de l’adversité
Genève, Histoire de famille, Nature Environnement — Aventure botanique 2026
Avez-vous déjà eu le sentiment que votre vie déraillait ? Que le train continuait d’avancer avec ses passagers, vous laissant sur le quai ? Si tel est le cas, je suppose que vous n’imaginiez pas que cela était votre destin. Et pourtant… Seul l’avenir pourra le dire.
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« Bienvenue au Jardin botanique de Genève ». C’est peut-être le seul endroit où je suis la bienvenue, me dis-je en passant la grande arche en fer forgé qui marque l’entrée du jardin. Cette frontière entre le vivant et le non-vivant. Le mercure a atteint des sommets. L’herbe sèche et orangée craque sous le poids de mes pas. Il y a quelques semaines tout allait bien. Je prenais ma pause de midi ici, dans le gazon frais, entourée de plantes venues d’ici et d’ailleurs. Le chant des oiseaux me mettait du baume au cœur. Aujourd’hui, le vide, le silence. Il n’y a presque personne au jardin. Les plantes, malgré toute l’attention de leurs dévoués jardiniers, semblent en fâcheuse posture. Ce paysage qui m’était pourtant si familier me paraît étranger. J’observe attentivement les rocailles et buissons à mesure que je progresse dans le jardin, en direction de mon emplacement favori. Tout semble différent. Tout est différent. La nature a changé, et moi aussi.
Avant, je venais tous les jours. Le contact avec les plantes m’apaisait, le calme reposait mon âme de toute la frénésie de la ville. Je m’installais toujours au même endroit, le lac Léman en toile de fond. Ce cadre idyllique servait de théâtre à mes repas et mes lectures, me permettant d’être requinquée pour l’après-midi de travail qui m’attendait. Les voix de mes collègues, mêlées aux crissements des pneus sur la route d’à côté, formaient un tintamarre si violent que je sentais ma tête sur le point d’exploser. La pause au jardin me permettait de désamorcer la bombe.
Malheureusement, un jour, c’est moi tout entière qu’on a désamorcée. Je n’oublierai jamais les mots qu’on est venu me dire un vendredi après-midi du mois d’avril : « Jade, tu sais, les restrictions budgétaires sont plus graves que prévu, cela pousse la direction à prendre des décisions regrettables… Personne ne le souhaite mais on va devoir se séparer de toi. J’espère que tu comprends. » Je ne comprenais pas du tout. J’avais tout donné à ce job, ma vie, mon temps, mon âme. Et tout s’est écroulé en quelques secondes.
Les semaines suivant mon renvoi, je me suis tapie chez moi, voulant éviter tout contact avec « la vie active ». J’ai essuyé une multitude de refus et j’ai failli à informer mes parents de ma situation. Ils étaient si fiers que je trouve un travail qui me plaise. Ils se vantaient tout le temps des grands exploits de leur fille à leurs amis, voisins, médecins… toute personne qui possédait un canal auditif finalement. Ils me répétaient souvent que j’allais devenir comme ma grand-mère : une femme à qui tout réussit, un modèle.
Toujours en route, trois petits pots contenant de jeunes Ginkgo Biloba retiennent mon attention. Cette espèce d’arbre est réputée particulièrement solide. On raconte même qu’un spécimen a survécu à la bombe atomique s’étant abattue sur Hiroshima en 1945. D’ailleurs, selon le petit panneau informatif à côté d’eux, ces trois juvéniles sont des descendants directs de ce vétéran.
— Tiens, eux aussi sont ramenés à leurs aïeuls. J’espère qu’ils vont tenir le coup ici sinon on se rappellera d’eux comme les maillons faibles de la famille, dis-je à voix haute.
— C’est une drôle de façon de voir les choses, je n’y avais jamais pensé.
Je me retourne et aperçois un jardinier, tout vêtu de vert militaire, une paire de ciseaux et des gants usés à la main. Sa peau est rougie et son front est luisant : il souffre autant de la canicule que ses patients. Je lui souris et m’éloigne. À vrai dire les uniques mots que j’ai échangés avec d’autres individus de mon espèce, depuis un nombre de jours trop humiliant pour l’énoncer, sont d’insipides « Bonjour » et « Merci beaucoup ».
Le jardinier, semble, à mon plus grand regret, assez loquace. Il enchaîne, brandissant sa main que je reçois à contre cœur :
— Lucas, jardinier responsable de la serre tropicale.
— Jade, usagère du jardin en recherche de calme.
Ses mots, sortis plus vite et plus tranchants que je ne l’aurais voulu, ont au moins le mérite d’être clairs… ou pas.
— Vous venez ici souvent ? Je peux vous faire visiter ma serre…
— Non, merci, ça ira, je connais les lieux, l’interromps-je en pensant de plus en plus que ce jardinier se prend pour le propriétaire de ce site.
Malgré mon désintérêt manifeste, il poursuit sa phrase :
— Il y a de la nouveauté… surtout du côté des orchidées.
Sur le point de tourner les talons, je fais volte-face. Les orchidées sont mes fleurs préférées. Ma grand-mère en possédait une quantité phénoménale dans son si petit trois pièces. Quand elle est partie, j’ai hérité de la majorité de ces plantes, qui sont elles aussi parties une à une. Je m’en voulais beaucoup de ne pas avoir su les maintenir en vie. La survivante est une Peristeria elata. Ses fleurs sont arrondies et blanches, mouchetées de violet en son centre. Elle a la particularité de laisser percevoir en son sein une colombe en vol. Ma grand-mère avait l’habitude de me répéter depuis petite que cette orchidée permettait d’entrer en contact avec les morts.
En l’absence de réponse de ma part, Lucas a entamé une marche en direction de son fief.
— Attendez, vous avez dit orchidées ? Je vous suis, lancé-je à près de cinq mètres derrière lui. Comme si mes mots avaient pressé sur un bouton invisible, son sourire s’est illuminé.
Alors que j’entre dans la serre tropicale, je suis aussitôt prise de nostalgie. Cette serre m’a été d’une grande utilité lorsque j’ai hérité des orchidées de ma grand-mère. J’avais pris des photos des miennes et les avaient comparées avec celles du jardin botanique. Un petit jeu des sept différences qui m’a bien aidée dans ma quête d’identification des onze espèces qui trônaient dans mon appartement.
Lucas commence la visite et je fais mine de ne pas connaître absolument tous les spécimens qu’il me montre pour ne pas lui enlever le plaisir de partager ses connaissances avec moi. Nous arrivons au bout de la serre quand il s’arrête net.
— Oh non, pas encore ! s’exclame-t-il d’humeur maussade.
En lieu et place de la nouvelle acquisition, il ne reste que de la terre et un pétale. Il le saisit et le brandit sous mes yeux comme pour me prouver qu’il y avait bien une orchidée plantée là.
— Je vous promets que je ne suis pas fou ! Elle était là, avec ses pétales blancs et sa jolie colombe au centre ! Le jardin botanique est la cible de vols. Nous avons déjà perdu plusieurs orchidées et la semaine dernière, c’était un de nos fruits du jacquier, rétorqua-t-il.
— Je vous crois. J’ai déjà observé les panneaux installés à l’endroit où des plantes ont été subtilisées, réponds-je pour le rassurer.
Lucas, passé de l’étonnement à la colère, s’est maintenant mis en tête de lister les causes possibles derrière ces vols. De simples particuliers voulant décorer leur intérieur gratuitement au crime en bande organisée, il n’y avait qu’un pas. Lorsque j’ai suggéré de simplement se procurer un nouveau spécimen, il m’a regardé comme si je collaborais avec l’ennemi.
Afin de me rendre utile, je suggère d’interroger les visiteurs du jardin pour savoir s’ils ont vu quelque chose d’anormal. Sans un mot, Lucas acquiesce. En bons enquêteurs du dimanche, nous cherchons également des preuves potentielles comme un sac à dos volumineux ou une petite pelle. J’avoue que je me suis rapidement prise au jeu et ai passé le reste de la journée aux côtés de Lucas. Les résultats ne sont pas concluants, comme je l’ai imaginé, mais au moins, cette nouvelle mission a le mérite de m’avoir distraite.
Quelques jours plus tard…
Ce matin, comme tous les précédents, je me lève avec la tête lourde et le corps en sueur. Je n’arrive pas à me reposer. Chaque nuit, je rêve. Mes rêves sont toujours très agités. Le seul fil rouge est l’apparition systématique de Peristeria elata. En décoration sur des tables de restaurant, dans un laboratoire, portée en bijoux, signe d’une armoirie… omniprésente. Là, mais de manière silencieuse, comme pour me dire « Ne m’oublie pas ». Je sors enfin du lit et me dirige vers la salle de bain pour faire ma toilette. Cette orchidée volée au jardin, je ne l’ai pas oubliée. À vrai dire, ce qui était à la base une distraction est devenu une réelle obsession. C’est ma première et ma dernière pensée le matin. J’ai commencé à effectuer des recherches sur des sites de contrebande pour voir s’il existe un marché autour de cette espèce. Puis, j’ai contacté près de la moitié des jardins botaniques de Suisse afin de savoir si le problème est local ou régional. Enfin, je me suis entretenue avec plusieurs employés du jardin pour avoir leur point de vue sur la fréquence des disparitions et le type de plantes volées.
En sortant de chez moi, je me demande si nous ne sommes pas en pleine éclipse tant la luminosité est faible. En effet, le ciel est rempli de nuages. Un orage est prévu dans l’après-midi. J’ai rendez-vous pour dîner avec Lucas au restaurant du jardin. Nous nous retrouvons un jour sur deux pour partager l’avancement de nos recherches. Il a déjà commandé les boissons quand j’arrive.
— Eh bien, tu n’as pas l’air en forme, me dit-il d’un ton mi-moqueur, mi-inquiet.
— Ne t’en fais pas, c’est la chaleur, je dors mal, lui mens-je.
Je ne veux pas lui parler de mes cauchemars. Je ne sais pas moi-même comment les interpréter, ni si les symptômes qu’ils me provoquent doivent me préoccuper. De plus, Lucas apparaît souvent et il ne lui arrive jamais rien de bon.
— Viens-en aux faits, s’il te plaît. Qu’as-tu trouvé ? insisté-je.
— Sur des forums, les gens disent que la Peristeria elata permettrait de communiquer avec les morts, ce à quoi je ne crois pas du tout, évidemment… Mais, comme on a épluché toutes les pistes logiques, je me dis qu’on peut se renseigner afin de savoir s’il y a des sectes dans le coin qui les utiliseraient dans des rituels…
— Je ne crois pas que ce soit affilié à une pensée sectaire, mais au point où nous en sommes…
Je suis déjà en train de me lever avant même d’avoir fini ma phrase. Lucas me regarde d’un air incrédule. Alors je mets mes idées en mots et lui dis :
— Nous allons au cimetière.
Le cimetière le plus proche se trouve à environ un quart d’heure à pied. Les premières gouttes commencent à tomber quand nous arrivons. Probablement en raison du temps, le cimetière est vide. Évidemment, cela dépend de quel côté du sol on se trouve. Je chasse cette sombre idée de ma tête rapidement. Nous avons une mission : trouver n’importe quel indice qui puisse nous mener à notre disparue.
— On se sépare. Appelle-moi si tu trouves quelque chose, j’ordonne à Lucas, qui manifestement ne se réjouit pas d’arpenter seul le cimetière.
Cinq minutes plus tard, je l’entends crier. Je cours en sa direction. Il a certainement trouvé quelque chose.
Bingo.
Une tombe, remplie de pétales blancs étincelants, avec au centre la Peristeria elata. Un frisson me parcourt. Cette tombe ne m’est pas inconnue.
— Augustina… Ferrara…, prononce lentement Lucas au fur et à mesure qu’il écrit ce nom dans son carnet.
— Ma grand-mère, réponds-je, sans quitter ce spectacle incongru des yeux.
Je m’accroupis face à la plante, voulant l’examiner, quand j’aperçois entre ses tiges une lettre. Lucas est debout derrière moi prononçant un nombre incalculable de mots à la minute. Il tente de trouver une explication à tout cela, mais je ne l’écoute plus. Avec précaution, je sors la lettre de son enveloppe, gondolée par la pluie. Elle m’est adressée. Mes mains commencent à trembler quand je reconnais son écriture.
« Ma chérie,
Félicitations, tu as résolu la première épreuve. Je suis impressionnée par tes sens affûtés ! J’aurai préféré te laisser tranquille plus longtemps, mais j’ai besoin de toi au plus vite. Si tu savais de quoi ton destin est fait ! Tu te battras pour une cause noble, à mes côtés. Nous défendrons Orchidae et la Terre.
Avant toute chose, tu dois réussir les quatre épreuves restantes.
Tu as retrouvé la Peristeria elata, sauras-tu retrouver ton ami ?
Mamie Augustina »
Lorsque je me retourne, Lucas n’est plus là.
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