Créé le: 11.01.2023
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Les Oubliés

Fantastique, Horreur, Nouvelle

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© 2023 Thibaut Barbier

Chapitre 1

1

L'ombre mortelle ne réside jamais très loin de la lumière vitale. Cassandre l'a bien compris, et elle voue sa vie à secourir ceux qui se sont perdus dans l'ombre. Et si cette perdition, au lieu d'être une fatalité, était volontaire ?
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La ville moderne attirait les âmes en quête de fortunes et de dynamisme. Les rues vivaient autant le jour que la nuit, seule la fréquentation changeait légèrement. La lumière ne faiblissait jamais disait-on, car les lampadaires diffusaient leur halo jaunâtre à blanc dans tous les recoins. Et les néons des enseignes complétaient le spectre des couleurs de la nuit pour le bonheur de ceux qui sortaient. Une grande ville comme tous s’accordaient à le dire, avec son lot d’histoires, de joies comme de drames. Bien entendu, la vie urbaine présentait des dangers, avec le crime organisé qui évoluait dans l’ombre ou encore les psychotiques qui sombraient dans de sanglantes démences. Les journaux relataient avec délectation de l’insécurité de fond qui rampait dans les ruelles tandis que le public s’abreuvait de ce poison sournois, polluant les pensées de peurs irrationnelles pour son voisin. Certains demeuraient plus sceptiques des accusions des médias, mais seule une poignée détenait un savoir effrayant.

Comme dans toutes les villes, certaines rues étroites et mal éclairées alimentaient les fantasmes de l’insécurité et les ragots de fréquentation criminelle circulaient à leur sujet. Les rumeurs s’avéraient véritables dans certains cas, soldées par la réussite d’une intervention policière. D’autres n’abritaient que des âmes en perdition. Ils survivaient tant bien que mal, noyant leur chagrin dans l’alcool et enfumant leur délire dans la drogue. Des agents s’intéressaient à eux pour les aider à retrouver une vie décente mais ils se heurtaient à la noirceur de la réalité. Ils glanaient simplement les histoires de la rue et la tristesse de cette existence recluse, espérant que cela suffise au moins un temps.

C’était le cas d’une certaine Cassandra qui vouait sa vie à la sauvegarde de celle des autres. La tristesse du monde l’insupportait et elle lutait pour défaire le joug qui emprisonnait ces pauvres gens. Malgré la difficulté, Cassandra tenait bon et conservait son équilibre en observant avec joie les fruits de ses missions de sauvetage. L’ampleur de la réussite lui importait finalement peu, ce qui simplifiait son effort d’appréciation. Elle connaissait les rues comme si elle les avait dessinées, et savait pertinemment lesquelles ne présageaient rien de bénéfique. Si bien qu’elle les évitait constamment, de peur de se retrouver dans une situation délicate. En réalité, la peur qui rodait dans les rues l’incitait aussi dans sa démarche altruiste. Elle ne la voyait pas distinctement, pourtant elle savait que quelque chose hantait les coins sombres et causait de grandes souffrances.

Elle fut confrontée pour la première fois à cette peur après avoir discuté avec un pauvre homme, survivant dans des quartiers délaissés. La misère se lisait dans ses yeux, et Cassandra décelait même une forme de noirceur voilant par moment le regard du malheureux. Il tenait des propos incohérents – comme beaucoup d’autres – et la solitude n’arrangeait pas ses délires. Elle partageait sa peine et écoutait les histoires de « la chose qui rode dans les ombres » avec philosophie, pensant qu’il s’agissait de visions provoquées par une quelconque substance. Elle s’étonna tout de même de la récurrence de son récit. Elle tenta de comprendre ce qui devait terroriser cet homme, mais ses propos restaient trop flous pour interpréter quoique ce soit. Elle se résigna à en apprendre davantage et se contenta de trouver un autre moyen pour l’aider dans sa détresse.

Le changement de luminosité indiqua l’heure avancée de la journée, et Cassandra décida de partir. Elle salua le pauvre homme et lui promit de trouver une solution pour lui. Soudain, il agrippa son bras d’une main et pointa de l’autre un recoin obscur. Ses tremblements parlaient pour lui et Cassandra tenta d’identifier ce qui causait cette panique. Elle distingua quelques vestiges abandonnés et des débris quelconques, mais rien qui justifierait l’état de l’homme. Elle se baissa pour le rassurer tandis qu’il répétait frénétiquement « Là-bas, c’est là-bas » sans lâcher les ombres du regard. Elle ressentait comme une altération dans l’air, sans pouvoir identifier distinctement son origine. Après de longues minutes, il finit par lâcher le bras de Cassandra et ses tremblements s’estompèrent. Elle attendit encore quelques instants pour s’assurer que la crise ne se reproduise pas et s’éloigna.

Elle traversa la zone abandonnée avec sa prudence habituelle, quoiqu’amplifiée par la crainte contagieuse de l’homme. Elle avançait seule dans le dédalle de ruelles et pourtant l’impression tenace d’être suivie l’accompagnait. Les lumières de la ville atteignaient faiblement les environs, rendant les ombres maîtresses des lieux. L’obscurité exerçait une influence oppressante, accentuée par le sentiment de claustrophobie des murs rapprochés. Cassandra ne distinguait plus rien autour d’elle et espérait ne pas être perdue. Chacun de ses mouvements devenait progressivement plus difficiles que le précédent, comme pour avancer dans une eau de plus en plus profonde. Elle se résigna à sortir sa lampe torche, même si elle ne voulait pas révéler sa présence à des individus mal intentionnés. Le faible rayon lumineux se perdait dans l’encre nocturne et mourait avant de toucher le sol.

Elle resta immobile dans les ténèbres envahissantes. Sans repère, l’obscurité s’étendait comme une mer noire stagnante. Aucun son ne brisait le silence, aucun mouvement ne signalait une quelconque présence. Pas même une odeur. Le néant absolu. Cassandra cria de toutes ses forces mais sa voix disparaissait dans le vide qui l’entourait. Elle sentit une force l’attraper par la jambe et l’attirer davantage dans les ombres. Elle se débattit en vain tandis que les ténèbres l’engloutissaient lentement. Elle perçut une sorte de grognement autour d’elle. Une larme perla le long de sa joue, rappelant qu’elle vivait encore. Alors qu’elle lutait une dernière fois en agitant les bras, elle sentit une surface solide sous sa main, puis sous son dos. Elle ouvrit les yeux et réalisa qu’elle était allongée sur le sol.

Chapitre 2

2

L’agitation de la ville déversait un flot humain dans les rues bombardées de lumières bariolées. Difficile de croire que des évènements aussi terrifiants qu’inexpliqués survenaient non loin dans un monde de tristesse et d’obscurité. Cassandra se noya dans la foule, encore sous le choc de son expérience dans les ténèbres. Elle arriva à son bureau dans le but de taper son rapport de la journée écoulée mais s’arrêta d’abord aux toilettes pour vomir. Elle retrouva un peu de vie qui recolorait ses joues d’un rose pâle. Elle reprit place à son poste alors que ses collègues l’interrogèrent sur son état de santé. D’aspect encore livide, tous se doutaient qu’elle avait vomi peu de temps avant. Ses tentatives pour rassurer ses collègues accentuèrent leurs inquiétudes et elle fut sommée de rentrer chez-elle. Elle évita soigneusement toute ruelle sombre et effectua des détours supplémentaires pour rester dans la lumière.

Cassandra se reposa durant plusieurs jours avant de retourner voir l’homme du quartier délaissé. Elle n’avait jamais connu son nom – lui-même l’avait probablement oublié – et l’avait baptisé spontanément « Felix ». Donner un nom ou un surnom à ces personnes aidait à les humaniser. « Felix » arpentait parfois la ville en quête de nourriture mais ne quittait que trop rarement le périmètre qu’il avait investi. Aussi, ce n’était pas difficile pour Cassandra de le retrouver. Elle voulait savoir si « Felix » avait vécu le même incident qu’elle, ce qui expliquerait sa crainte envers les ombres. A peine la question fut posée, « Felix » fixa un recoin du quartier et implora Cassandra de ne rien dire de plus.

« Allons, il n’y a rien à craindre, ajouta-t-elle. Vous voyez ? Il n’y a pas d’ombre ici.

–        Il y a toujours des ombres, trancha « Felix ».

–        Bien sûr … Je voulais dire, il n’y a pas … ces ombres. Vous voyez ce que je veux dire ?

« Felix » semblait tétanisé. Il fixait le sol sans rien dire.

–        Je pense savoir ce que les ombres vous ont infligé. Je pense que je l’ai vécu aussi.

« Felix » restait immobile, les yeux écarquillés.

–        Vous ne devriez pas rester ici … Cela pourrait se reproduire. Vous m’entendez ?

Un doute horrible traversa les pensées de Cassandra. Elle agita sa main devant le visage de « Felix » mais il ne réagissait plus. Elle prit son poignet à la recherche d’un pouls. Sans succès. « Felix » succomba subitement d’un mal invisible. Cassandra resta horrifiée à côté du corps sans vie. Elle était convaincue qu’il savait de quoi elle parlait. Son expression figée par la terreur servait d’aveux. Elle annonça la disparition du malheureux qui rejoignit la fosse commune. « Felix » n’était désormais plus qu’un corps parmi les autres, et il finirait par être complètement oublié.

Chapitre 3

3

La mort subite de « Felix » laissa une empreinte en Cassandra. Elle ne pouvait pas s’empêcher de se sentir fautive de sa mort. Les dernières secondes de la vie de « Felix » la hantaient jour et nuit. Epuisée par ce cycle infernal la forçant à revivre la tragédie, elle décida de suivre le conseil de son entourage et de se changer les idées avec une petite sortie « entre copines » pour une soirée. Elle se prépara avec enthousiasme, laissant loin les pensées noires. Les lumières de la ville gratifièrent le groupe de jeunes femmes d’un halo de vitalité alors qu’elles déambulèrent les rues avec insouciance. Les rires fusaient et les tenues colorées reflétaient les néons bariolés des enseignes. Les obscurités des ruelles paraissaient bien loin, mais leur simple souvenir atténuait subtilement le sourire de Cassandra. Elle les chassait mentalement et se concentra sur son plaisir personnel. Elle ne voulait pas ternir la soirée avec une ambiance maussade.

Le groupe décida collectivement de prendre un dernier verre en terrasse, sous les éclairages jaunes et verts d’un bar à ambiance tropicale. Elles prirent place et commandèrent des cocktails pour trinquer à cette soirée incroyable. Cassandra s’installa perpendiculairement à la route, et elle remarqua une ruelle sombre en face d’elle. Un frisson s’empara d’elle et elle détourna du regard le trou d’obscurité. Elle tentait de rassembler son attention sur les conversations enjouées de ses amies. Les néons et les ambiances tropicales l’aidèrent à faire abstraction des ténèbres qui s’imposaient à son esprit. Elle remarqua alors qu’un des néons vacillait, comme un défaut ou un mauvais contact électrique. Personne ne semblait remarquer la singularité, aussi elle déporta son attention ailleurs et croisa fatalement du regard la noirceur de la ruelle plus loin.

Cassandra perdit un instant le contact avec le monde autour d’elle. Les ténèbres exerçaient une influence trop forte pour être ignorée et les pulsations qu’elles généraient entrèrent en résonnance avec les battements de son cœur. Quelque chose l’appelait là-bas, elle pouvait le sentir sans problème. Un éclat de rire lui redonna le contact avec la réalité. Elle se mit à rire presque par réflexe, son absence devait être trop courte pour être aperçue. Elle but une nouvelle gorgée et reporta son attention sur le néon défectueux. Le rythme de vacillement s’accentuait, qui ne pouvait plus être ignoré par le reste du groupe. Soudain, il s’éteint complètement tandis qu’un autre présenta à son tour des signes de faiblesse. Les demoiselles éclipsèrent rapidement cette originalité, Cassandra resta troublée plus longuement.

Les réjouissances se poursuivaient indéfectiblement tandis que le malaise pernicieux s’engouffrait dans l’esprit de Cassandre.  Les rires du groupe s’éloignèrent lentement sous forme d’un écho étouffé et les couleurs faiblissaient pour laisser place à l’obscurité. Les ténèbres ne provenaient cependant pas de la ruelle comme Cassandra pourrait le croire mais elle sentait qu’elles émanaient d’elle. La pénombre répandait son poison sur la vie brillante et la suffoquait sous son voile épais. Cassandra se retrouva de nouveau seule dans ce néant accablant. Les larmes glissèrent sur les joues de la prisonnière dans ce dédale infini. « Cassandra, tout va bien ? »

La question arracha la jeune femme des serres noires, encore larmoyante et le souffle coupé. Ses amies s’inquiétèrent de ce virement soudain dans son comportement et hésitèrent à appeler de l’aide. Une d’elles, dans un élan de sympathie, apposa ses mains sur les siennes, espérant lui transmettre un peu de chaleur humaine. Les demoiselles décidèrent de terminer la soirée et de raccompagner leur amie à son appartement. Elles espéraient que l’air extérieur lui ferait du bien.

Le groupe attendait à un passage clouté que les feux de signalisation leur permettaient de traverser le flux encore dense de véhicules. Elles continuaient encore d’échanger sur les évènements du soir avant d’orienter rapidement la conversation sur un tout autre sujet. Le feu piéton passa au vert, et elles entamèrent leur traversée. Elles arrivèrent sur le trottoir opposé sans réaliser que l’une d’entre-elles était encore de l’autre côté de la rue, immobile. Ses yeux ne portaient plus leur vivacité d’antan et son esprit se perdait dans un néant d’obscurité. Elle vacillait faiblement et finit par perdre la vitalité dans ses jambes, l’obligeant à chuter sur la rue devant elle. Le monde se dissipa autour d’elle pour laisser place à un abime insondable.

Chapitre 4

4

Cassandra se réveilla le lendemain dans son lit, la langue pâteuse et un violent mal de crâne lui rappelèrent les excès de la veille. Des bribes de la soirée refaisaient surface dans sa mémoire tandis qu’elle sirotait péniblement un jus d’orange pour passer la gueule de bois. Elle lisait en diagonale les nouvelles du jour jusqu’aux Faits Divers, relatant les dernières tragédies. Elle se sentait encore responsable de la mort de « Felix ». Ses pensées revinrent aux ombres et la terreur qui avait emporté le pauvre homme. Elle qui souhaitait répandre le bonheur et la sécurité autour d’elle se retrouva impuissante face au jeu cruel du destin. Cette pensée atterra la demoiselle qui se rappela avoir touché la victime avant son décès. Elle repensa au contact qu’avait offert son amie et décida de ne plus toucher quiconque. Elle espérait ainsi ne plus subir cette scène à nouveau.

Sa vie se poursuivait aussi normalement que possible, quoique teintée du fardeau de sa résolution. Elle fuyait les contacts physiques et forçait des sourires pour ne pas inciter de nouveaux accès de sympathie. Pourtant ses précautions ne suffisaient pas toujours ; elle devait régulièrement bouger, ne pas rester longtemps au même endroit, de peur de laisser les ombres l’envelopper dans leur linceul. Elle commençait à comprendre cette anomalie mais une question subsistait perpétuellement en elle. De toutes les personnes sur Terre, pourquoi elle ? Bien des personnes abjectes ou malveillantes mériteraient cette punition selon elle. Cassandra souffrait de l’injustice de son sort et se tourna même vers les mediums et religieux pour se purifier du mal qui la rongeait. Ces manœuvres désespérées n’apportèrent aucune forme de soulagement ou de répit à Cassandra. Elle se demandait même si cela ne les aggravait pas.

Un jour, elle considéra atteindre une forme d’équilibre dans son isolement social et s’autorisa une petite excursion en journée dans le centre-ville. Elle planifia son parcours dans son intégralité et surestima l’affluence pour éviter toutes formes de contacts mais aussi pour ne pas stationner trop longtemps dans un même endroit. Elle déroula son plan sans anicroche jusqu’au moment du retour. Elle croisa une connaissance à elle qui l’interpella et lui proposa de se poser en terrasse pour prendre un café. Cassandra tenta de se dérober de cet imprévu mais se retrouva forcée de suivre. Elle réfléchissait à des stratagèmes pour écourter l’échanges, pour éviter tout élan de sympathie non désiré. Elle avait appris à savourer les moments de solitude et elle s’étonna à souhaiter une fin abrupte à cette rencontre.

Alors que la discussion embarrassante se poursuivait, elle repéra une lampe commencer à vaciller. Prise de panique, elle prétexta un rendez-vous que son interlocuteur ne crut pas. Cassandra insista, voyant les lumières commencer à faiblir. « Non, pas encore, pensa-t-elle. Laissez-moi tranquille. » Elle sentit l’air se modifier autour d’elle et comprit qu’elle se trouvait de nouveau dans le néant. Elle accepta la situation qui survenait régulièrement mais n’avait finalement que peu d’incidence. Elle attendait tranquillement que le voile se dissipe et pensait à son excuse pour quitter la terrasse. Mais cette fois, tout ne se déroulait pas exactement comme elle le connaissait. Elle scruta le néant et perçut une sorte de mouvement fluide dans les ombres. Alors qu’elle voulut étudier la chose, elle sentit une masse lourde l’enserrer avec des griffes et l’attirer vers elle. Comme lors de son premier contact avec les ténèbres. La force prenait davantage de consistance et exerçait un joug suffocant sur elle.

Cassandra sombra dans le néant oppressant. Le vide total contrastait avec l’écrasement de ses organes face à une force indomptable. Et par moments, une présence glissait sur sa peau, donnant l’illusion d’une créature vivante. Du moins, elle supposa que ça vivait car l’idée d’une force immatérielle la terrifiait plus encore. Face à ce torrent agressif de sensations et la solitude accablante, Cassandra ne put s’empêcher d’en vouloir au monde pour ce sort cruel. Elle avait tant donné pour améliorer la vie des autres et elle vécut ce néant comme un châtiment injustifié. Sa haine se transforma en désespoir et se cristallisa dans une larme perlant sur sa joue. Le contact humide réveilla ses sens tandis qu’elle reprit connaissance sur la terrasse du café qu’elle occupait auparavant. Elle jubila en comprenant l’importance de ses larmes et sa joie retomba tout aussi vite.

La terrasse du café était plongée dans la pénombre, comme si le soleil s’était couché trop tôt pour l’éclairage public. Quelques tasses vides attendaient sur les tables, indiquant des présences peu auparavant. Elle observa autour d’elle et remarqua la présence de formes vaguement humaines sur les tables ou sur le sol. Elle se demanda s’il ne s’agissait pas des personnes dans le bar qui se retrouvaient à leurs tours accablées par les ombres. Effrayée par cette perspective, elle quitta la terrasse à toute vitesse pour rejoindre son appartement, en se promettant de ne plus accepter ce genre d’invitation. Néanmoins, elle admettait que sa dernière virée lui apprit une défense et elle s’exerça à pleurer sur demande afin de sortir du néant cauchemardesque plus facilement.

Chapitre 5

5

Ses efforts ne suffirent malheureusement pas. Alors qu’elle se barricadait dans son logis, des voisins vinrent frapper à sa porte pour prendre de ses nouvelles. Elle n’eut pas le temps de répondre que les ombres l’enveloppèrent en un instant et Cassandra entendit comme un bruit sourd provenir de l’autre côté de la porte. Elle émergea dans son appartement comme plongé dans l’obscurité, la porte légèrement ouverte donnant sur deux silhouettes sombres. Les formes restaient immobiles face à la jeune femme terrorisée alors qu’une obscure singularité se répandait un peu partout. Le monde des ombres et son monde commençaient à s’entrelacer. Elle ne pouvait plus supporter cette situation et repensa à « Felix ». Elle comprit alors qu’il s’agissait de la seule solution possible. Elle rassembla quelques affaires à portée de ses mains et se rua hors de l’immeuble en direction du quartier abandonné le plus proche de sa localisation. Les voisins restèrent interloqués face à la réaction inexplicable de la jeune femme.

L’agitation constante des rues entrainait un flux constant de population, ce qui permettait à Cassandra de se mêler à la foule sans peine. Elle voulait disparaitre et surtout ne plus entretenir le moindre contact. La simple présence des autres dans la rue provoquait un malaise et une peur irrépressibles, tandis que leurs apparences fondaient parmi les ombres de la ville. La fuite représentait la seule solution à ses yeux, partir des quartiers hantés par les habitants devenus des ombres. Elle arriva aux limites du monde de la vie lumineuse et s’enfonça dans les méandres des quartiers délaissés. Le calme ambiant n’était déchiré que rarement par les quelques âmes isolées qui survivaient ici. Tels des spectres drapés d’ombres, les oubliés de la société glissaient dans les allées et se fondaient dans le labyrinthe de béton. Cassandra se perdit au plus profond de l’abîme terni, alternant entre les phases d’éveil et les voyages forcés dans le néant.

La notion du temps devenait approximative et ne considérait plus que les cycles du soleil et de la lune. Les échos de l’agitation des quartiers habités vrombissaient sur les parois des immeubles vides jusqu’à devenir un faible écho pour les occupants des rues abandonnées. Très peu de groupes s’organisaient dans le quartier, si bien que les individus restaient solitaires par défaut. Cette règle informelle convenait bien à Cassandra qui ne supportait pas l’attention qu’elle recevait des quelques âmes en perdition. Elle préférait largement purger sa peine, isolée, plutôt que de subir la présence d’un malheureux. Les épisodes dans le néant se rapprochaient toujours plus, la plongeant à intervalles réguliers dans les ténèbres. Son existence se diluait dans les abysses noires, perdues dans l’espace et le temps.

Et vint le jour où, comme « Felix » avant elle, Cassandra ne parvint plus à distinguer le monde obscur et la « réalité ». Elle sentait la présence persistante de l’entité tapie dans les ombres, dans les recoins de la rue, qui rampait dans sa direction et l’appelait à la rejoindre. Ses hallucinations – ou plutôt ce qu’elle espérait en être – lui faisait perdre le peu de santé mentale qui lui restait. Elle sombra dans une démence aussi profonde que le néant qui la convoquait sans cesse. Les jours, les nuits, la réalité, le néant, tout se mélangeait pour devenir une seule entité temporelle. Désormais, elle ne vivait plus mais survivait. Elle était devenue une de ces âmes qu’elle voulait sauver autrefois. Destinée à être oubliée de la société d’où elle venait.

Une fois, une des âmes errantes du quartier osa s’approcher de cette tragique adition dans le domaine. Il s’agissait d’un homme qui survivait depuis des années dans le quartier abandonné. Il s’attristait toujours de découvrir de nouveaux venus et voulait comprendre les motifs de chacun de se perdre en ces lieux. Il voulait engager une conversation avec cette femme, au teint pâle et l’allure pitoyable. Elle ne se rendait pas compte de la présence de l’individu. Il croisa alors son regard et recula par un réflexe de survie salvateur. Il connaissait cette noirceur, ce néant dans ses yeux. Il savait qu’il était trop tard pour elle et s’enfuit avant de se faire attraper à son tour.

La ville maintenait ainsi son équilibre précaire. La vie lumineuse et bruyante pulsait dans les artères urbaines, insouciante de l’autre face de la ville. Ou plutôt, la vie cherchait à ignorer cette partie obscure de la société. Car le bruit courrait que se rendre dans les entrailles des quartiers abandonnés constituait un voyage sans retour. Et que le châtiment pour défier les ombres s’avérait pire que la mort. Les habitants racontent l’histoire d’une femme qui côtoyait les ombres, pour soulager sa conscience en aidant les âmes perdues dans les recoins de la ville. Personne ne savait où elle se trouvait désormais, son nom et son avenir disparurent loin du flot vital de la ville. Il ne restait plus que la vague empreinte de son existence, à travers une anecdote floue, servant à dissuader les curieux.

Les ombres se répandaient inexorablement dans les allées obscures. Si par malheur une âme venait troubler leur équilibre, elles se serviraient d’elle comme un vecteur pour augmenter les rangs de ses serviteurs. Et étendre un peu plus leur influence sur le monde.

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