Créé le: 28.07.2026
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Les murmures du mycélium
Antoine croyait connaître la forêt depuis toujours. Mais lorsqu’un mystérieux carnet surgit à ses pieds, il découvre que certains secrets prennent racine bien plus profondément que les arbres.
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Antoine arpentait bois et forêts depuis son plus jeune âge, grâce à son père, naturaliste, qui le prenait souvent avec lui lors de ses sorties dans la nature, lui apprenant non seulement à reconnaître les différents arbres, champignons et plantes, mais aussi les méthodes de conservation et d’étude.
Très vite Antoine se passionna pour la nature. Il décida de suivre l’exemple de son père. Il suivit le cursus afin de devenir également un très bon biologiste.
Il se rendait régulièrement dans la forêt qui bordait son village où il trouvait silence et apaisement qui l’aidaient à réviser ses cours de biologie. Quoi de mieux, après tout, que l’immersion dans la nature pour se concentrer !
Ce matin-là, alors qu’il s’installait sur sa souche de chêne préférée, il sentit que l’atmosphère était différente. Les oiseaux ne chantaient pas. Il ne retrouva pas le sérénité habituelle. Il eut l’impression d’entendre des murmures, des bruissements, comme si quelqu’un marchait au milieu des feuilles et des branches en se parlant à voix basse. Il se retourna plusieurs fois, cherchant à savoir d’où tout cela pouvait venir. Il ne vit personne. Persuadé que son imagination lui jouait des tours, il tenta de se rassurer. Comme par enchantement, le silence revint. Même les oiseaux s’étaient tus.
Alors qu’il se baissait pour prendre dans son sac livre, carnet de notes et crayon, son regard fut attiré par un éclat lumineux au pied de l’arbre en face de lui.
Il déposa ses affaires sur la souche et alla voir de quoi il s’agissait. Il fut étonné de trouver un vieux carnet recouvert d’une reliure en cuir brun abîmée et fermée par une lanière. La brillance provenait d’une petite feuille de chêne dorée peinte au centre de la couverture À l’intérieur, les pages étaient jaunies et irrégulières. Du fait main, sûrement.
Antoine le ramassa et retourna s’asseoir. Très intrigué, il le feuilleta rapidement afin de voir si le nom du propriétaire y était mentionné quelque part. Il découvrit qu’il appartenait à un certain Ludovic qui y inscrivait ses mémoires. Celui-ci servait également de carnet de notes. Antoine s’émerveilla de la précision des dessins de la végétation qui accompagnaient le texte. Il décida de ranger le carnet dans son sac afin de le lire tranquillement une fois arrivé à la maison. Autour de lui, l’atmosphère était redevenue normale. Enfin presque. Il y avait dans l’air quelque chose d’indéfinissable. Comme une lourdeur.
De retour chez lui, il prit le carnet et commença la lecture.
Mars 1985
Je m’appelle Ludovic et j’ai 50 ans. Mais tout le monde m’appelle Ludo.
Je vais vous raconter mon histoire. Lorsque je n’étais qu’un jeune étudiant en biologie, j’allais souvent me promener dans la forêt, juste à la sortie de mon petit village. J’aimais y aller pour étudier dans cette atmosphère paisible et silencieuse.
Antoine s’arrêta de lire, profondément intrigué par la troublante similitude entre lui et ce Ludo, séparés par trente-cinq ans. Puis il continua sa lecture.
Je ramassais toutes sortes de choses: des plantes, des baies, mais surtout les champignons. J’aimais, une fois rentré à la maison, les étudier. Mon père m’avait arrangé un petit coin, bien à moi, dans son atelier de relieur.
Après l’obtention de mon diplôme, je suis parti vivre en ville. Là, j’ai rencontré celle qui est devenue ma femme, nous nous sommes mariés et nous avons eu un enfant.
Au décès de mon père, nous sommes revenus vivre dans la maison familiale. J’ai pu ainsi reprendre mes recherches dans la forêt avoisinante, comme lorsque j’étais étudiant.
Un jour, je découvris, sous un feuillage dense un groupe de champignons étranges. Je m’en approchai. Comme j’effleurais le dessus d’un des chapeaux, une goutte de liquide rouge coula sous mon doigt que je léchai. Et c’est alors que j’entendis une petite voix fluette me dire :
– Oh mon beau Ludo, tu n’aurais pas dû toucher à ce champignon. Tu vas le regretter.
Je cherchai d’où pouvait venir cette voix. Ne voyant personne, je demandai d’une voix sèche: “Mais qui êtes vous?” Il n’y eut pas de réponse. Je ne compris pas où la personne était cachée, j’avais passé l’âge de croire aux petits lutins.
Mais ensuite une autre voix, plus forte me parla : “Ludo, je suis le chêne derrière toi. Celui qui t’a parlé avait de bonnes raisons de te mettre en garde. Écoute-le. Laisse ce champignon”. Mon cœur se mit à battre violemment. Je fus incapable de bouger pendant un bon moment.
Enfin, je me résolus à me lever, complètement ahuri. Me demandant pourquoi j’entendais et comprenais ce que la nature me disait, je laissai les champignons où je les avais trouvés.
Je rangeai mes affaires dans mon sac et me préparai à partir. Mais, la curiosité et l’envie de passer outre les recommandations étant les plus fortes, je sortis une petite boite et un couteau et allai ramasser tous les champignons.
Suite à cette lecture, Antoine fut perplexe. Il était tombé sur le journal d’un illuminé. Il pensa que ce pauvre gars avait dû manger un de ces champignons hallucinogènes et qu’après coup il avait complètement déliré.
En tant qu’étudiant en biologie, il avait entendu parler de champignons qui sécrètent du liquide rouge. Il connaissait «l’Hydnellum peckii», plus communément appelé «l’hydnelle sanglante», qui n’est d’ailleurs pas hallucinogène. Il trouva ça étrange mais pas impossible, il ferait des recherches.
Il laissa le carnet dans un tiroir pendant un certain temps et retourna à sa vie de tous les jours.
Puis lorsqu’il retourna dans la forêt, il ressentit la même atmosphère que lorsqu’il avait trouvé le carnet. En s’asseyant sur sa souche, il aperçut, au même endroit, un vieux papier froissé. Intrigué il alla le prendre, le déplia et trouva un mot.
“Avez-vous fini de lire le carnet?”
L’histoire commençait à être vraiment étrange. Qui pouvait bien savoir qu’il venait dans ce coin de la forêt, régulièrement? Serait-il suivi? Et pour quelle raison? Et pourquoi lui laisser un mot ?
Antoine se sentit mal à l’aise. Le lieu n’était plus comme avant: des bruits, des voix, puis des silences… L’angoisse commença à monter, il fut pris de frissons. Il n’eut plus le courage de rester dans la forêt et décida de rentrer à la maison. Il remit le carnet dans le tiroir.
Quelques jours plus tard, le sentiment de curiosité le reprit. Il ouvrit le tiroir et extirpa le fameux cahier. La suite du récit était plus difficile à déchiffrer : l’écriture en était tremblotante, le papier rugueux taché.
De retour à la maison, je découpai quelques fines lamelles d’un de mes champignons. J’en mis une sous le microscope, afin d’en bien examiner l’intérieur. Rien de spécial, si ce n’était des petites spores. Je ne pus résister à en goûter un petit morceau. Le goût n’était vraiment pas bon.
Je mis à sécher les autres champignons, une fois tous découpés. Au bout de quelques instants, je me sentis très étrange, confus. J’avais l’impression d’entendre des voix résonner dans ma tête et autour de moi. Ma femme et mon fils devaient se parler dans le jardin.
Le lendemain, après avoir mangé encore un petit bout de champignon, je partis dans la forêt, continuer mes recherches. C’était impressionnant ! J’entendais tous les arbres me parler. Alors je leur posai des questions sur leur vie, leur ressenti, comment ils se comprenaient. Le chêne me répondit que grâce aux champignons ils arrivaient à s’entraider par la voie souterraine.
Ce qui m’intriguait, c’était surtout de savoir le pouvoir qu’avait cette espèce de champignon, en plus de me permettre de converser avec la nature. Je posai la question à qui voudrait bien me répondre. Je ne compris pas la réponse, car tous me parlaient en même temps. Tout ce que je compris, c’est que je n’aurais peut-être pas dû manger ces champignons.
Antoine, était tout à coup intéressé par ces quelques explications. Il avait bien lu quelque part, dans ses cours de biologie, que les arbres communiquaient par le biais des racines. Il reprit la lecture afin d’en connaître davantage.
Je suis têtu, curieux, je n’allais pas m’arrêter là, mais je remarquais qu’au fil des jours, chaque fois que je mangeais un petit bout de champignon, mon esprit, mes pensées devenaient floues. Et mon humeur changeait. Par moments, il me semblait comprendre mieux la forêt que les humains. À tel point que j’avais l’impression que ma femme et mon fils me regardaient comme un étranger. Du coup je passais encore plus de temps dans la forêt. Là-bas… tout était clair.
Antoine avait de la peine à déchiffrer ce qui était écrit, tant les caractères étaient mal formés. Il était très perturbé par toutes cette lecture, terrorisé à l’idée de retourner dans la forêt
Le lendemain, rentrant de ses cours, il alla chercher le carnet et s’installa sur le divan du salon. Vu qu’il était seul à la maison, personne ne viendrait lui poser des questions sur ce qu’il s’apprêtait à lire.
Je voulais m’excuser auprès de ma femme Léa, pour tout ce temps où j’étais absent, pour mon comportement. Je m’en veux également d’avoir laissé mon fils Léo, de 10 ans, sans père, de lui avoir fait croire que je l’avais abandonné.
Je sais, j’ai exagéré avec ces champignons, j’en paye le prix car je me trouve maintenant dans un état de non personnalisé, je suis et je ne suis plus.
Après quelques secondes, le téléphone d’Antoine sonna dans sa chambre. Il posa le carnet sur la table et alla répondre.
Il n’entendit pas son père rentrer. Lorsqu’il revint au salon, il le trouva avec le livre ouvert dans les mains. Son visage était blanc. Son père le regarda, regarda à nouveau le carnet, puis encore son fils. Il aurait voulu parler, mais les mots lui manquaient car l’émotion qu’il éprouva à ce moment-là était trop forte.
Antoine voyant son malaise lui dit qu’il avait trouvé l’objet quelques semaines auparavant, à l’endroit où d’habitude il s’asseyait pour travailler et réviser ses cours, qu’il l’avait lu et qu’il avait été très intrigué par le contenu. Il ne lui raconta pas qu’il avait eu la sensation d’être épié.
Retrouvant ses esprits, le géniteur lui demanda s’il savait qui l’avait perdu ou déposé à cet endroit précis.
Antoine nia.
Son père lui fit signe de s’asseoir. Il avait compris qui en était l’auteur, grâce à l’écriture très spéciale et au dernier paragraphe.
Il lui avoua que Ludovic, était son propre père. Qu’effectivement la dernière année avant qu’il disparaisse, il était devenu très étrange, il partait de longues heures et lorsqu’il rentrait on peinait à le reconnaître.
D’un commun accord, le père et le fils retournèrent dans la forêt avec le carnet. Antoine guida son père jusqu’à l’arbre où il avait trouvé le carnet. Ils le déposèrent au pied de l’arbre.
Pendant quelques secondes, rien ne se passa. Puis, lentement, la lanière de cuir se dénoua toute seule. Les pages se mirent à frémir, comme agitées par un vent invisible. Le carnet se referma brusquement… et disparut.
Antoine resta immobile. Il aurait juré avoir entendu une voix.
Ils rentrèrent alors chez eux, comme si rien ne s’était jamais produit.
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