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© 2021 Elise Vonaesch

Une femme, une injustice, une déchirure... puis une lettre de vengeance.
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A toi qui m’as trahie,

 

J’ai travaillé toute la journée et toute la nuit. Je n’ai pas arrêté de suer, ni de crier. Mais quand j’ai regardé ce qu’on m’a mis dans les bras, c’était toi. J’ai vaguement entendu « félicitation, c’est un garçon » ; rien à faire, tout était flou. J’ai cru que je te lâcherais. Mes mains ne devaient pas te tenir. C’est simple : tu viens à peine de naître et déjà je vois en toi le prédateur que tu seras.

 

Je sais qu’il n’y a pas de raison que tu sois différent. Les monstres ont tous des mères. Il fallait bien des ventres pour les mettre au monde.

Pleure.

Pleure encore.

Je veux te voir souffrir avant que tu meurtrisses les autres. Je veux te voir souffrir tant que tu souffres. La vie des mâles est rarement douloureuse. Pourquoi la tienne serait-elle différente ?

Tu as mal et ta douleur me guérit. L’air que tu m’as pris m’est rendu. Le bout de corps que tu m’as volé me revient. S’il te plaît. Ne t’arrête pas de montrer ta souffrance. Elle me fait tant de bien. Et c’est si rare. Je n’aurai sûrement plus l’occasion de voir ça.

C’est terrible de ressentir autant de joie devant un petit corps inoffensif qui se tord de douleur. Mais elle est là. J’ai l’impression d’être à nouveau moi.

Je n’ai jamais vu un mâle pleurer. Tes larmes me redonnent de la force. Peut-être même en aurai-je assez pour te rendre innocent à jamais…

 

Je sais qu’on me traitera d’hystérique criminelle, la pire des mères, que je n’aurais pas dû vivre. Mais je sais aussi que, plus tard, une femme, deux femmes, plusieurs peut-être, me remercieront de t’avoir empêché de respirer. C’est à elles que je transmets ta vie. Je sais que, grâce à moi, jamais elles ne croiseront ton chemin ; jamais tu ne viendras piéger le leur. J’aurais aimé être l’une d’elles. J’aurais tant aimé que la mère du monstre qui a pénétré ma vie de force l’ait étouffé à la naissance.

J’aurais aimé qu’elle retire la vie mortifère qu’elle venait de lui donner.

On sauve tant d’existences en en sacrifiant une seule.

 

C’est vrai, je ne mérite pas de vivre. Mais rassure-toi, mon enfant. Cela fait bien des années que je ne vis plus. Mon cœur bat car c’est automatique, mes poumons aspirent l’air sans rien me demander. Pourtant, même eux sont loin d’être intacts. Je suis détruite de l’intérieur. Mon meurtrier m’a retiré la vie pour un plaisir. Son plaisir. Un plaisir qui, pour lui, n’a duré que quelques instants.

Il faut croire que mon existence valait moins que ça.

Sinon, il aurait été condamné.

Mais les criminels se baladent librement dans le monde. Alors, toi, puisque tu es à ma merci, je te condamne déjà. Je te condamne avant l’heure. Je te condamne pour les autres. Puisque tu es sans défense devant moi, et ça, ça n’arrivera plus jamais.

Je ne te demande pas pardon ; on ne pardonne pas à ceux qui tuent.

 

Et si des personnes – tu sais, les rares qui ne m’insulteront pas de tous les noms – demandent avant tout pourquoi j’ai fait ça, j’espère qu’on leur répondra que j’ai mal. J’ai tellement mal que je fais du mal à mon tour. Son intrusion de force en moi m’a démolie. Et on en veut aux femmes hystériques de souffrir…

Le monde est mal foutu.

Mais je n’ai pas la force de me battre. Ni de t’aimer. Je ne t’aimerai jamais assez pour te sauver. Mais tu ne peux pas m’en vouloir. Surtout, ne me reproche pas ce que j’ai subi. Ce que je fais, c’est pour que les autres ne le subissent pas. Pour que ces femmes que j’épargne puissent se battre à ma place, et aimer l’enfant qu’elles mettront au monde. Un monde qu’elles sauront changer.

 

Peut-être es-tu arrivé trop tôt. Peut-être que, quelques dizaines d’années plus tard, je t’aurais laissé la vie sauve puisqu’on ne laisserait pas impunis tous les porcs qui règnent dans ce pays. Et même moi, peut-être que personne ne m’aurait touchée. Mais ça, c’est déjà trop difficile à imaginer.

 

Tu n’as qu’à te dire que tu ne connaîtras pas la souffrance des humains. Pas la mienne en tous cas. Dis-toi que j’aurais aimé échapper à tout ça. Il faudrait que toutes les mères agissent de la sorte. Ne laissez pas respirer vos enfants.

Et puis…

Les monstres ne s’en prennent pas qu’aux femmes et aux petites filles. Jusqu’à un certain âge, les garçons sont dans le rang des proies. Si on ne veille pas sur eux, ils se font attraper et laminer comme les fillettes. Mais la différence, plus tard, c’est qu’eux ils reproduisent.

 

Toi, futur prédateur, criminel avant l’heure : ne sois pas triste de partir si vite. Ta mère est une femme qui va mal. Très mal. Elle ne pourrait pas s’occuper de toi. Elle ne pourrait même pas t’aimer. Elle ne s’aime pas elle-même et n’a jamais su se défendre. Elle ne pourrait rien faire de toi. Mais, surtout, elle a une rancœur qui lui tient le cœur depuis des années. Une rancœur envers la vie, envers celui qui la lui a brisée. C’est tout ce qui reste d’elle. Elle a peur de tout le monde. Le petit monstre que tu es est le seul qu’elle peut combattre. Si cela peut adoucir sa peine, si cela peut lui permettre de se relever, du moins de se mettre à genoux et avancer, alors, cela vaut la peine de te sacrifier. Sans toi, les femmes oseront marcher dans la rue sans se retourner. Sans toi, elles ne risqueront pas d’être humiliées, violées, niées. Elles ne vivront pas le supplice de voir leur agresseur parader en liberté. Parce que je t’aurai déjà tué.

Tu comprends, mon enfant ?

Tu comprends que c’est à cause des autres que tu t’apprêtes à mourir ?

Que c’est à cause des mâles que je vais commettre un infanticide ?

Sans eux, je ne penserais pas qu’il faut se méfier de tout le monde, qu’ils ne savent qu’anéantir, que dans ce monde, une femme est toujours en danger. Si tu dois en vouloir à quelqu’un, il faut t’en prendre à eux. Va les persécuter, instaure en eux la même peur qu’ils ont implantée en moi, accroche leur une douleur à chaque souffle, et n’oublie pas de leur rappeler à chaque seconde qu’ils ne valent rien, qu’ils sont là pour être humiliés, que de toute façon, personne ne viendra les croire, les défendre, ni même les consoler.

 

Mon enfant. Si tu retrouves celui qui aurait dû mourir comme toi à sa naissance, celui qui s’est octroyé un plaisir au détriment de ma vie, va et…

Dis-lui…

Dis-lui que…

Non, ne dis rien…

Suis-le simplement et commets sur lui les mêmes tortures qu’aux autres. Tous les prédateurs méritent les mêmes châtiments. On ne compare pas les vies des victimes. Souviens-toi seulement que celle de ta mère est en bien triste état, et qu’elle ne s’en est jamais remise. La douleur peut entraîner des choses terribles.

 

Adieu, mon enfant. Un jour, peut-être, tu comprendras…

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