Créé le: 07.08.2026
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Les gnomes des chausettes

Contes, Humour, Nouvelle

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© 2026 a Joben Kali

Récit circonstancié par Bastet, chatte écaille de tortue, maîtresse autoproclamée des lieux.
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Je somnolais.

 

Ce qui, chez un humain, relèverait de l’oisiveté coupable, constitue pour une créature de mon rang un exercice spirituel de haute tenue.

 

Étendue de tout mon long sur les lattes chaudes du parquet — mon royaume horizontal — je méditais sur l’ineptie fondamentale de mes esclaves bipèdes. Le soleil découpait sur ma robe d’écaille de tortue des reflets chatoyants qu’aucun peintre n’aurait su capturer.

 

Parfait.

 

Ils s’agitaient, bien entendu. L’un retournait frénétiquement des piles de linge en maugréant :

 

« Mais où est-elle, cette foutue chaussette ?! »

 

L’autre, visiblement égarée, fouillait dans les entrailles métalliques du tambour à laver.

Pathétique.

 

Quelle étrange manie que celle de ces bipèdes : vouloir posséder, trier, appareiller, ranger. Comme si l’univers tout entier devait se plier à leur désir maladif de cohérence. Ils se croient maîtres du monde mais tremblent devant l’absence d’un vulgaire morceau de coton.

 

Depuis longtemps, je les observe, avec cette indulgence distante qu’on réserve aux chatons inexpérimentés. Leur course infinie après le manquant est le plus absurde des jeux. Et pourtant… je leur reconnais une forme de noblesse dans cette quête inutile. Leur attachement à ce qui leur échappe les rend délicieusement touchants.

 

Leur esprit, incapable d’embrasser la beauté du chaos, réclame l’ordre artificiel des paires. Mais ils refusent de comprendre que le monde n’est pas fait pour être complet. Il est fait pour manquer. C’est le manque qui fait battre le cœur du désir, et c’est le désir qui fait avancer les êtres. Tenter de combler le manque revient à colmater les brèches du vent. L’effort lui-même engendre un chaos plus vaste. Je les vois s’épuiser à chercher des paires parfaites, des ordres factices, alors que la sagesse véritable consiste à danser dans l’imparfait.

 

Moi ? Je me contentais de savourer l’instant, vibrisse au vent, paupières mi-closes.

 

C’est alors qu’un mouvement imperceptible troubla le ballet paresseux des poussières en suspension. Une ombre minuscule glissa le long de la plinthe, aussi fluide qu’un courant d’air. J’entrouvris un œil, dardant un regard paresseusement acéré.

 

Un gnome. Charmante petite créature, à peine plus haute que mes moustaches les plus longues. Il avançait d’un pas furtif, un minuscule sac en bandoulière battant contre son flanc, le regard vif. Son but ne faisait guère de doute : il était sur le sentier du chapardage.

 

Voilà qui allait mettre un peu de sel dans mon après-midi languide.

 

Sans un bruit — car malgré leur fatuité, les dieux m’ont dotée d’une grâce inégalée — je me redressai avec toute la lenteur étudiée d’une souveraine offensée qu’on dérange en pleine révérence solaire.

 

Le gnome, quant à lui, avait déjà localisé sa cible : une chaussette orpheline, abandonnée là sur le dessus de la corbeille à linge, comme une offrande.

 

D’un geste expert, il tira de son sac une pincée de poudre d’oubli, qu’il souffla en direction du plus proche de mes humains — déjà passablement égaré dans sa quête textile. Le nuage, invisible pour leurs yeux myopes, agissait à merveille. L’humain s’interrompit net, l’air hébété.

 

Profitant de cette fenêtre magique, le gnome se hissa sur le tas de vêtements et empoigna la chaussette avec la solennité d’un grand prêtre s’emparant d’un reliquaire. Puis il repartit, aussi prestement qu’il était venu.

Je ne fis qu’un bond souple pour le suivre — à distance respectueuse, bien entendu. On ne dérange pas un rituel aussi ancien.

 

Qu’on se le dise : ce manège dure depuis des siècles. Les humains ne veulent rien voir. Moi, Bastet, témoin suprême des mouvements du monde, je vais donc rétablir la vérité par cette humble confidence.

 

Il faut dire qu’en ces affaires, les Gnomes ont saisi mieux que quiconque le talon d’Achille humain : leur incapacité chronique à lâcher prise.

 

Chaque chaussette manquante devient, pour eux, un miroir cruel de leur propre servitude aux choses. Une chaussette manquante, c’est un jour de contrariété. Une contrariété devient un drame domestique. Le drame s’étend à la maisonnée entière. Et le chaos — cet art que nous autres chats savourons — reprend ses droits.

 

Ô que je les admire, ces petits voleurs d’inutile, pour la précision chirurgicale avec laquelle ils déséquilibrent le fragile édifice humain.

 

Vous êtes curieux ? Parfait. Installez-vous confortablement, mais sachez que je le fais par pure condescendance. L’enseignement que je m’apprête à délivrer dépasse de loin ce que vos petits cerveaux bipèdes sont capables d’embrasser.

 

Les Gnomes des chaussettes, donc. Peuple discret, espiègle, amateur de tissus odoriférants. Ils ne volent jamais une paire entière, c’est interdit selon leurs codes déontologiques secrets. Une seule chaussette suffit à semer la zizanie chez les humains, et tel est leur plaisir.

 

Pourquoi ? Plusieurs hypothèses circulent dans le monde félin, bien mieux informé que le vôtre :

 

Les Gnomes vénèrent le chaos visuel. À leurs yeux, l’obsession humaine pour les paires est une aberration cosmique. Ils militent activement pour que chaque pied affiche une couleur et un motif différent. Un manifeste radical du dépareillage, que je trouve, ma foi, assez séduisant.

 

Mais réduire leurs larcins à une simple revendication esthétique serait une erreur de bipède. Car les chaussettes, une fois soustraites à vos tiroirs, connaissent des destins d’une étonnante diversité.

 

J’ai vu, de mes propres yeux, de jeunes gnomes tendre des chaussettes d’enfants sur de minuscules cadres de bois afin d’en faire des filets à papillons. Ils couraient ainsi sous les meubles, les bras levés, poursuivant des moucherons avec une gravité de chevaliers en croisade.

 

D’autres, plus voyageurs, nouaient à leur ceinture des chaussettes de sport dont l’élasticité leur permettait d’emporter miettes, boutons, fils de laine, fragments de biscuits et autres trésors dont les humains ne soupçonnent jamais la valeur.

 

Les plus frileux se taillent dans les chaussettes de laine des tentes d’hiver, épaisses et confortables, qu’ils dressent derrière les plinthes lorsque souffle le grand courant d’air de janvier. Les plus téméraires, eux, préfèrent les matières synthétiques : ils les découpent, les tendent, les cousent en toiles de parachute, puis se jettent du haut des étagères avec une inconscience admirable.

 

Quant aux bas de nylon, ils sont réservés aux expéditions printanières : rien ne protège mieux les voies respiratoires d’un gnome lors des raids contre les armées de pissenlits.

Enfin, et c’est là la motivation la plus savoureuse : ils adorent vous voir pester.

 

Votre frustration est leur festin spirituel. Rien ne les ravit tant qu’un humain errant d’une pièce à l’autre en criant :

 

« Tu n’aurais pas vu ma deuxième chaussette rose ?! »

 

À chaque plainte, un gnome rit. Et moi aussi, dans ma moustache.

 

Mais ce que bien peu soupçonnent — et que je n’ai moi-même entrevu qu’à la faveur de certaines veilles profondes, lorsque la lune découpe ses griffes pâles sur le parquet — c’est que les Gnomes ne sont pas de simples chapardeurs espiègles.

 

Il est des nuits où, lovée entre ombre et silence, il m’a semblé percevoir, sous le vrombissement lointain des canalisations, un chuchotement ténu. Un fil. Une vibration presque inaudible. Une trame invisible.

 

Alors… quelque chose en moi comprit, au delà du langage, par ce frisson que les félins réservent aux mystères véritables. Ils œuvrent à un art plus ancien que vos empires, plus subtil que vos philosophies : le Tissage du Vide.

 

Car voyez-vous, dans les replis cachés de leurs cavernes, loin sous vos planchers grinçants, s’étend une tapisserie infinie. Une broderie que nulle patte, nulle griffe, nul œil mortel ne saurait contempler en entier.

 

On dit qu’elle est tissée à partir des choses manquantes du monde. Les chaussettes orphelines n’en sont que la partie la plus visible — mais il y a là aussi des clés oubliées, des souvenirs effacés, des amours inachevés, des rêves égarés.

 

Les Gnomes ne font que prolonger l’œuvre des tisseuses anciennes : de Neith, qui tisse le monde ; des Moires, qui filaient la destinée ; des Nornes, qui tressaient les fils de l’avenir. Mais eux, ils tissent les failles qui vous habitent.

 

C’est dans le creux du manque que le vivant prend appui.

 

Mais prêtez-moi une oreille attentive, mes chers valets à deux pattes, car il est temps pour vous de recevoir une révélation…

La chaussette manquante n’est pas un accident — c’est une invitation. Une faille ouverte dans le tissu trop tendu de votre quotidien. Une mèche tirée qui vous rappelle que tout peut se défaire. Et que c’est bien ainsi.

 

Il est temps de comprendre : le vide n’est pas un échec. Il est l’espace de la naissance. Certains de vos sages parlent d’un vide primordial, comme les moines de l’Est qui nomment Śūnyatā cette vacuité d’où tout procède. D’autres parlent du Chaos originel, ou du Ginnungagap.

 

Sans le manque, pas de désir. Sans désir, pas de mouvement. Sans mouvement… vous n’êtes que poussière qui stagne.

 

Acceptez l’incomplétude.

 

Aimez les choses qui vous échappent.

Dormez au bord du doute.

 

Riez de ce que vous ne comprendrez jamais.

C’est là, et là seulement, que commence la sagesse.

 

Et si, dans vos vies trop pleines, vous laissez une place vide — une vraie, creusée par le silence, tendue d’absence — peut-être entendrez-vous alors le murmure du Tissage.

 

Les Gnomes, eux, ne discourent pas. Ils tissent. Ils maintiennent ces trous dans le tissu du monde, pour que le désir ne se dissolve jamais.

 

Et vous, pauvres bipèdes, lorsque vous pestez contre le chaos, vous jouez votre rôle dans cette grande farce cosmique. Vous éprouvez la morsure du manque — et dans cette morsure, vous vous souvenez que vous êtes vivants. Si seulement vous saviez que pour vous libérer enfin de vos frustrations, il n’y avait qu’un secret que nous les chats sommes seuls à connaître…

 

Cling.

 

Le bruit distinct de la pâtée tombant dans l’écuelle. Une odeur familière, tiède, presque indécente.

 

Je restai un instant figée avant de rescendre, d’un mouvement fluide, de mon trône d’idées vers le carrelage. Mes griffes effleurèrent à peine le sol. Chaque révolution mérite une pause stratégique.

 

Une bouchée. Deux. Puis je relevai la tête. Le gnome avait disparu depuis longtemps. Mon esclave bipède en était encore à retourner le panier à linge, l’air hagard.

 

Moi, je m’étais réinstallée sur le parquet tiède, l’œil à demi clos, la queue battant lentement comme un métronome de sagesse ancienne.

Et pourtant… une question sournoise me frôla l’esprit — je la chassai du bout d’une oreille, sans y croire tout à fait. Et si, moi aussi, je poursuivais des fils invisibles ? Et si ce rayon de soleil fuyant que je guette chaque matin sur le parquet n’était qu’un écho du Tissage du Vide, une faille subtile où se tapisse l’inassouvi ?

 

À cet instant, un frisson imperceptible me parcourut. Entre mes griffes entrouvertes, je crus sentir un fil ténu, plus froid que l’air, plus souple qu’un cheveu. Je le perçus, juste un instant, tendu entre le parquet et le néant. Puis il disparut.

 

Je demeurai figée, l’oreille battante, incertaine de ce que je venais de frôler. Et parfois, dans mes rêves félins, je contemple le Tissage du Vide — et songe qu’il serait, ma foi, un fort bel endroit pour y faire la sieste.

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