Contexte de la création des Douze Légions : IIème siècle, sous le règne de l’empereur du paradoxe, à la fois chef militaire et philosophe, persécuteur et bienfaiteur : Marc-Aurèle ! Coïncidence ou pas : c’est là que douze Portes rares sont découvertes en différents endroits du monde.
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CHAPITRE 5

 

Bienvenue sur Foudre

 

 

Après quelques poussées de coudes dans un virage, Gert découvrit une grande ouverture dans la roche. Ce grand trou donnait sur une grotte gigantesque, aussi imposante que l’intérieur de quatre cathédrales entassées les unes sur les autres. Ma sœur se trouvait tout en haut de la grotte. Sur sa droite, une cascade souterraine s’écoulait et chutait dans l’immense caverne. Mais l’eau de la chute n’atteignait pas directement le fond de la grotte. Elle tombait dans un bassin naturel qui ressemblait à une piscine à débordement faite de roche. Puis, au bord de ce bassin, s’écoulait à nouveau une chute d’eau jusque dans une autre piscine naturelle située un peu plus bas, et ainsi de suite. Chaque bassin était à débordement et l’eau poursuivait sa route dans le bassin suivant jusqu’au bas de la grotte, où se trouvait une ouverture qui semblait donner sur l’extérieur. C’était de là que venait la lumière. Gert se dit qu’elle n’avait pas le choix. Il lui fallait sauter dans le premier bassin et suivre le mouvement de l’eau jusqu’en bas pour enfin atteindre une sortie. Et c’est ce qu’elle fit. Mais le premier bassin se trouvait à deux mètres sous elle. Heureusement, elle était plus sportive que moi et n’hésita donc pas à sauter simplement les pieds en bas, et le nez pincé entre son pouce et son index.

L’idée de ma sœur était bonne. Cependant, un petit détail lui avait échappé : la température glaciale de l’eau ! Lorsque Gert s’en aperçut, elle était déjà allée trop loin. La seule solution pour survivre et ne pas mourir d’hypothermie[1], c’était de rejoindre au plus vite le bassin situé un peu plus bas. Elle n’avait pas pied. Elle nagea donc frénétiquement jusqu’au bord, et se laissa emporter par le débordement. Puis, elle fit de même pour entrer dans le troisième bassin. À ce stade, ma sœur ne sentait déjà plus son corps. L’espérance de vie dans une eau à deux degrés Celsius est d’environ deux minutes. Une minute de survie par degré. C’était ce que j’avais lu dans une revue sur le naufrage du Titanic. Au-delà, c’est la mort. Mais Gert était bien déterminée à ne pas mourir. À ce stade, elle ne pouvait penser qu’à une seule chose : sortir au plus vite de cette eau. Elle atterrit finalement dans le quatrième et dernier bassin qui couvrait tout le fond de la grotte et elle se laissa emporter par la chute qui menait vers l’extérieur. Gert se retrouva dans les airs et chuta cinq mètres plus bas dans un petit bassin naturel extérieur, très profond et tout aussi glacial que le reste.

Totalement transie par le froid et poussée profondément sous l’eau par la pression et la vitesse de la chute, elle tenta dans un dernier élan de remonter à la surface un peu plus loin. Elle réussit à sortir sa tête de l’eau et à se hisser sur l’herbe qui bordait le bassin. Même si elle était parvenue à sortir vivante de cette eau glaciale, Gert sentit son corps une nouvelle fois la quitter. Mais elle prit encore son courage à deux mains pour se relever et marcher le plus vite possible. Elle savait que si elle restait immobile, en quelques secondes elle allait s’endormir et mourir de froid, allongée sur le bord de ce lac inconnu. Elle ne pouvait accepter de mourir ainsi après tout le chemin parcouru. Elle tenta par tous les moyens de se mettre en mouvement pour se réchauffer. Elle ne savait pas où aller, mais elle devait absolument trouver un endroit chaud au plus vite pour sa survie. Ses lèvres étaient bleues. Ses dents claquaient presque au point de se briser les unes contre les autres. Ses vêtements ressemblaient à des haillons. Du côté droit, les restes de mon jean à moitié emporté par le courant pendaient le long de son bras.

De l’autre côté, elle avait perdu les morceaux de pantalon qui avaient servi à protéger son autre bras. Ses membres étaient en sang et un énorme lambeau de peau pendait jusqu’à sa main. Mais elle souffrait tellement du froid, qu’elle n’y fit même pas attention. Son nez coulait jusqu’au menton. Elle était dégoulinante et trempée et les jambes à moitié nues à cause des coupures qu’elle avait faites dans son propre jean pour me fabriquer des bandages. Ce n’était plus qu’un véritable zombie, presque plus morte que vivante.

Soudain, totalement abattue, en larmes et à la limite de se laisser tomber et d’abandonner tout espoir dans cette forêt, elle aperçut un panneau de bois, surmonté, encore une fois d’une flèche. Ce panneau se trouvait sur la berge du lac, mais du côté opposé de l’endroit où elle était sortie. Elle s’y rendit le plus vite possible et put lire en dessous de la flèche : « Quartier Général de la Légion Foudroyante ». Tout cela était-il donc vrai ? Elle n’en revenait toujours pas, et tout comme moi, s’attendait encore par moments, à se réveiller bien au chaud dans son lit. Gert ne pouvait perdre plus de temps. Elle était en train de geler sur place.

Elle s’élança alors dans la direction indiquée le plus vite possible, en titubant et en manquant de tomber à plusieurs reprises. Un peu plus loin, elle découvrit une autre flèche, indiquant toujours le Quartier Général de la Légion Foudroyante. Puis, elle en repéra encore une autre qu’elle suivit également. Et finalement, la dernière flèche la mena tout droit vers ce qui ressemblait à un immense campement.

Était-ce le Quartier Général indiqué par les flèches ? Si au moins Gert avait vraiment su ce qu’était une Légion, elle aurait sans doute été un peu rassurée. Mais jusque-là, ni elle ni moi n’avions la moindre information nouvelle à ce sujet.

De mon côté, je n’étais pas encore parvenu à atteindre la sortie de mon tunnel, et j’étais également à bout de forces, toujours plongé dans la nuit la plus totale. Je n’avais plus personne à mes côtés pour m’encourager. Pourtant, je poursuivais mon avancée, déterminé à voir le bout de ce sombre tunnel.

Ma sœur, elle, se tenait dressée, prête à s’écrouler, en appui contre le tronc d’un immense sapin. Elle n’était pas sûre de vouloir être vue. Le côté militaire et bien rangé de ces tentes alignées par dizaines l’effrayait quelque peu. Mais après tout, elle n’avait plus le choix. La nature semblait extrêmement hostile autour d’elle. La forêt de sapins était profonde et dense. Le courant d’air glacial qui passait entre ses cheveux et ses vêtements mouillés la fit avancer désespérément en direction du campement. Les lieux ressemblaient beaucoup aux images des forêts canadiennes qu’elle avait pu observer dans de nombreux films d’aventure ou dans des documentaires nature. Soudain, les propos de tante Susanne lui revinrent également en mémoire : « Vous êtes tous les deux très attendus sur vos Légions ». Ce détail lui donna la force d’utiliser la dernière miette de courage qui lui restait.

Gert s’élança alors vers le campement en puisant dans ses toutes dernières forces. Elle était véritablement à bout, car après quelques pas dans la direction choisie, elle fit un malaise qui la projeta lourdement au sol. Elle releva brièvement la tête, regarda désespérément le campement et s’écroula à nouveau. Elle fut même incapable d’articuler le faible « À l’aide » qu’elle voulait hurler.

Quand ma sœur reprit conscience, elle se trouvait dans ce qui ressemblait à une grande et haute tente qui devait faire office d’infirmerie. Elle était allongée dans un lit simple, mais confortable, sous plusieurs couvertures qui lui arrivaient jusqu’au-dessus des épaules. D’autres lits se trouvaient sous la vaste tente, mais personne ne les occupait. Elle ressentait, tout autour d’elle, un dégagement de chaleur agréable et plus intense que ce que pouvaient procurer les couvertures. En soulevant ses grands draps, elle constata qu’elle était entourée de quatre bouillottes et qu’elle portait des bandages propres autour de ses avant-bras torturés.

Ce fut à cet instant qu’elle reprit totalement confiance en tante Susanne et grand-père. À sa droite se trouvait une table de nuit sur laquelle était posée une grande tasse fumante. L’odeur qui s’en dégageait avait quelque chose de très réconfortant. Gert devina que la tasse lui était destinée, mais il n’y avait malheureusement personne dans la pièce pour le lui confirmer. Comme elle était tout aussi affamée qu’assoiffée, et que personne ne pouvait la renseigner, elle prit l’initiative de se redresser un peu dans le lit, empoigna la tasse de ses deux mains, et but l’entier de son contenu en un temps record. Le liquide la réchauffait progressivement. Elle reconnut vite son arôme. Il s’agissait d’un lait chaud agrémenté de miel.

La tasse à peine engloutie, elle voulut en redemander, mais la tente était toujours vide. Elle entendait tout de même des bribes de paroles à l’extérieur, mais ne pouvait distinguer ce qui était dit. Soudain, une jeune femme en blouse blanche, de taille moyenne et grand sourire aux lèvres, entra et s’approcha directement de ma sœur. Celle-ci était encore craintive et ne savait quoi dire. La femme parut soulagée en voyant la jeune fille réveillée.

– Ah enfin ! Bonjour Gert, comment te sens-tu ? demanda-t-elle en se saisissant du thermomètre posé sur la table de nuit pour prendre sa température.

– Je …je …, sanglota ma sœur. Comment vous savez mon nom ?

– Allez, allez jeune fille, la rassura la femme que Gert prenait pour une infirmière. Tu sais, tu as fait preuve d’un très grand courage pour arriver jusqu’ici. Nous t’attendions depuis longtemps. Et te voilà enfin ! Nous t’avons récupérée dans un très sale état. Tu auras besoin de beaucoup de repos pour te remettre de toutes tes émotions. Malheureusement, nous avons peu de temps devant nous. Tu te reposeras sur Terre. Mais avant de repartir, tu as encore deux ou trois petites choses à faire ici. Je crois qu’on va commencer par une douche, et ensuite tu iras à la rencontre du commandant Aziz Bols, il va tout t’expliquer.

– Je me reposerai sur Terre ? s’exclama ma sœur d’un ton catastrophé. Est-ce que vous êtes en train de me dire qu’ici, nous ne sommes pas sur Terre ? Vous plaisantez j’espère ? insista-t-elle toujours en sanglotant.

– Oh, je suis désolée. Je parle bien trop vite, excuse-moi Gert. Ne m’en veux pas. Oui, je sais qu’entendre tout cela après ta mésaventure, ça fait beaucoup, surtout pour une jeune fille de ton âge. Mais, je ne vais pas te raconter d’histoires. Ici, en effet, nous ne sommes pas sur Terre. Pour tout te dire, nous en sommes à la fois très proches et très éloignés. Mais grâce à nos techniques, si tu le souhaites, tu peux rejoindre ta planète, et même plus précisément ta maison, en moins de temps qu’il n’en faut pour faire un clin d’œil. Ne t’inquiète pas pour cela, même si nous sommes à des années-lumière de la Terre. Tu es ici sur une planète tout à fait habitable et dix fois plus petite que la tienne. Cette planète se trouve encore dans la Voie Lactée, ta galaxie, mais elle est extrêmement éloignée de la Terre. Elle ressemble à certains paysages terrestres. L’endroit ne te fait-il pas penser aux majestueuses forêts du Canada ? Ou alors, plus proche de chez toi et plus modestement, à la chaîne du Jura ?

– Je voudrais voir mon frère, confia Gert encore tout affolée par ce qu’elle venait d’entendre.

– Gert, ton frère se trouve sur une autre Légion. Mais tu le reverras bientôt. Ne sois pas si inquiète.

– La Légion du Temps ? se risqua ma sœur, totalement abasourdie.

– Oui, exactement. Tu as tout compris. Les Légions sont toutes en orbite autour d’un même soleil. Elles font donc partie d’un même système solaire. Et toi et ton frère avez été choisis pour intégrer deux de ces Légions.

– Ah, parce que vous voulez dire qu’il existe encore d’autres Légions ?

– Écoute Gert. Je sais que tu es très curieuse et que tu as besoin de comprendre ce qui t’arrive. Une fois prête, tu iras à la rencontre du commandant Aziz Bols, dans la tente numéro 15. Il sera plus en mesure de répondre à tes questions. Mais avant, tu as besoin de te laver un peu. Il s’agit de te redonner un peu d’allure. Je vais donc te montrer où se trouvent les douches et des vêtements à ta taille.

– Non, je suis désolée mais je suis trop fatiguée. Je n’ai qu’une envie, c’est rentrer chez moi pour prendre ma douche à la maison et retrouver mon lit, mes parents et mon frère. Dites-moi comment rentrer, je vous en supplie !

– Gert. Je comprends tes inquiétudes, mais tu es une grande fille maintenant. Tu as le droit de refuser tout ce qu’on te propose ici, mais tu dois d’abord rencontrer le commandant Bols. Tu n’as pas le choix. Il faut que tu sois encore un peu patiente et dans quelques heures tu te retrouveras chez toi, c’est promis. Le pire est derrière. Laisse-nous encore un peu te guider et tout se passera bien. Fais-moi confiance.

– Depuis combien de temps je dors dans cette tente ? J’ai l’impression que ça fait plusieurs jours.

– Non, pas du tout. Nous t’avons trouvée à l’entrée sud du campement il y a à peine une heure. Si tu as le sentiment d’aller déjà un peu mieux, c’est parce qu’on t’a injecté un récupérateur rapide, qu’on appelle Voldrap. C’est un liquide qui permet de récupérer pas mal d’énergie assez rapidement.

– Merci de me dire où sont les douches, enchaîna froidement ma sœur dans l’idée de quitter au plus vite cet endroit et cet individu qui s’était permis de lui faire une piqûre sans lui demander son accord.

La femme qui accompagnait ma sœur était en réalité médecin. C’était la doctoresse Sullivan. Elle avait pris en charge Gert à la suite de son malaise au pied du sapin et suturé ses nombreuses plaies.

Elle indiqua à sa jeune patiente où se trouvaient les douches et lui tendit des vêtements propres, repassés et pliés. Gert les saisit sans même regarder s’ils étaient stylés ou pas. Elle se rendit aux douches qui étaient sous une très grande tente juste à côté de la tente « Infirmerie ». Elle trouva tout ce dont elle avait besoin : des sachets pour emballer ses bras bandés afin de ne pas les mouiller, du produit de douche, des lavettes propres et du shampooing. L’eau était chaude et Gert se demanda brièvement comment il était possible d’avoir une eau aussi agréable dans un coin pareillement froid et sauvage. Une fois sortie de la douche, Gert s’habilla. Les vêtements reçus étaient très simples. Il s’agissait d’un jean bleu et d’un T-shirt blanc, ainsi que d’une polaire bleu foncé. Elle remit ses propres chaussures, qui avaient l’air d’avoir été nettoyées par quelqu’un, et sortit de la tente des douches. Gert se sentait déjà un peu mieux. C’était peut-être grâce à la douche et au Voldrap que la Doctoresse Sullivan lui avait administré pendant son sommeil, ou alors grâce à la vue d’autres enfants et adolescents à l’extérieur de la tente. Ils portaient tous les mêmes vêtements. Le fameux jean et la polaire bleu foncé. Beaucoup de gens de son âge étaient en train de discuter et de la regarder discrètement. Gert se précipita vers la première personne qui se trouvait à proximité d’elle. C’était un jeune garçon aux yeux bridés qui devait avoir à peu près le même âge qu’elle. Elle accourut pour le saluer, mais fut immédiatement retenue par un homme à la stature très imposante. Gert était la plus grande de sa classe du haut de son mètre 70. Mais cet homme-là devait faire le double en largeur comme en hauteur. C’était une masse de muscles mobiles, portant une barbe parfaitement taillée. Au contraire des enfants, il portait, comme les autres adultes, une tenue vert kaki.

– Gertrude Gigon ? demanda-t-il à très haute voix sur le même ton que celui des enseignants les plus autoritaires que ma sœur ait pu avoir.

– Euh oui, répondit timidement Gert, de peur que les autres enfants n’aient entendu son prénom entier.

– Commandant Aziz Bols, lança l’homme. Veuillez me suivre s’il vous plaît. Par ici !

Gertie n’eut pas d’autre choix que de faire ce qu’il demandait. Il s’adressait à elle d’une manière extrêmement intimidante et lui donnait presque envie de pleurer. Il faut dire que ma sœur était si épuisée à ce moment-là, qu’un rien pouvait l’effrayer ou l’attrister.  Elle aurait voulu que d’autres enfants de son âge les suivent également, mais personne ne se joignit à eux. Elle était seule avec le commandant. Ils traversèrent le campement qui lui rappelait étrangement ses sorties avec les scouts. Gert s’étonnait de la très grande taille des tentes, dont certaines semblaient même avoir un étage en plus. La couleur était la même pour chacune : un vert kaki militaire. Derrière le campement se trouvait une rivière au courant assez fort. La forêt de sapins avait l’air de s’étendre à l’infini.

À cette pensée, Gert ressentit un nouveau tressaillement d’angoisse la traverser de la gorge jusqu’au nombril et retour. Elle devait se faire à l’idée de ne plus être sur la seule planète qu’elle connaissait. Tout cela avait de quoi donner le vertige. Et elle espérait surtout que la Doctoresse Sullivan n’ait pas menti au sujet de son retour à la maison. À ce moment précis, je manquais à ma sœur autant qu’elle me manquait.

Le commandant Bols et Gert finirent par entrer dans une tente de taille moyenne, située à l’autre bout du camp. Elle portait le numéro 15. Ma sœur fut rassurée rien qu’à la sensation de chaleur ressentie à l’intérieur de la tente. Une grande cheminée de pierre se dressait au milieu et traversait la toile qui servait de plafond. Un grand bureau et une immense bibliothèque se trouvaient à gauche de la cheminée. La tente était aussi grande que notre salon. Le commandant se dirigea vers le bureau et indiqua à Gert de s’asseoir sur l’une des deux chaises qui se trouvaient en face de lui. La jeune fille s’exécuta et prit place. Des biscuits et une tasse de lait, encore du lait au miel de sapin, se trouvaient devant elle. Le commandant fit un nouveau signe de la main pour lui indiquer de se servir.

– C’est gentil, merci, mais j’aurais surtout besoin de dormir. Je suis si fatiguée, répondit Gert en baillant grossièrement.

– Jeune fille, si j’ai demandé à ce qu’on vous prépare ce petit ravitaillement, c’est parce que vous en avez besoin. Alors, buvez et mangez pendant que nous discutons. Nous n’en aurons pas pour longtemps et vous avez déjà récupéré pas mal d’énergie depuis votre mésaventure. Ne vous inquiétez donc pas pour votre sommeil. Vous vous reposerez bien assez tôt. Mais pour l’instant, nous avons quelques détails à régler pour nous assurer que notre décision de vous attirer jusqu’ici était la bonne. Je ne vous oblige pas à m’appeler Commandant, mais actuellement, tout ce que je vous demande, c’est de ne pas m’interroger, car il est inutile de poser des questions auxquelles vous aurez bientôt des réponses. Gertrude, j’ai demandé à vous rencontrer avant la séance d’informations de tout à l’heure. Je tenais à vous voir de mes yeux.

– Je … essaya d’articuler Gert, souhaitant lui indiquer de ne pas l’appeler Gertrude.

– Je … pense, la coupa le commandant en haussant le ton, que vous prenez sans doute la parole pour me poser une question, c’est pourquoi je préfère vous arrêter tout de suite. Dans dix minutes, vous rejoindrez la grande tente des réunions et vous y rencontrerez tous les jeunes gens que nous formons ici, ainsi que certains professeurs. Vous verrez également de jeunes élèves qui, comme vous, sont complètement perdus et viennent d’atterrir ici entre hier et aujourd’hui. Cette séance a pour but de répondre à toutes vos interrogations. Avant et pendant la séance, il vous est catégoriquement interdit d’entrer en contact avec toute personne qui n’est pas un adulte. À la fin de la séance d’informations, chaque nouvel élève passera auprès de moi, à l’endroit même où vous vous trouvez en ce moment et devra répondre par un OUI ou un NON très clair à la question que je poserai. La moindre hésitation à ce moment-là pourrait entraîner une réaction inattendue de ma part. Ensuite, vous rentrerez directement chez vous.

– Sur Terre ? Chez moi ? ne put-elle s’empêcher de demander.

– Pas de questions ! N’ai-je pas été assez clair, Mademoiselle ?

– Si, si. Oui, bien sûr, désolée.

Gert se réjouissait déjà à l’idée de rentrer bientôt à la maison. Elle maudissait ce commandant ainsi que les Légions et n’attendait qu’une chose, que cette ennuyeuse séance d’informations commence et se termine.

Elle n’eut pas longtemps à attendre puisque le commandant Bols se leva et lui indiqua la sortie, à nouveau d’un signe de main. Gert quitta les lieux, et se mit en quête de la tente des réunions. C’était sans doute une grande tente puisque, apparemment, tout le monde devait s’y retrouver. Elle n’eut pas de peine à la localiser, de nombreuses personnes étant déjà agglutinées en plein milieu du campement. Gert s’approcha pendant que des gens de tout âge commençaient à prendre place dans une immense tente dont l’entrée était largement ouverte. Ma sœur osa faire timidement son apparition à l’intérieur, mais elle se sentit tout de suite mal à l’aise, devant affronter de nombreux regards curieux. La pièce se remplissait lentement. En tout, il devait y avoir environ deux cents personnes à l’intérieur. Même les regards furtifs et discrets irritèrent ma sœur. C’était même ceux-là qu’elle trouva les plus désagréables à supporter. Et pendant ce bref instant où elle cherchait péniblement un siège libre là où elle ne connaissait personne, elle pensa étonnamment à moi. Elle se trouvait en effet dans une situation semblable à celles que j’avais déjà moi-même vécues. Enfin, elle prit véritablement conscience de l’effet produit quand on se sent différent parmi des gens qui se ressemblent. Elle, si populaire à l’école, n’avait jamais vécu cela auparavant. Elle avait toujours été bien dans sa peau et appréciée au collège. C’était déjà ainsi lors de son entrée à l’école.

Alors là, même si elle avait une envie furieuse d’adresser la parole à quelqu’un, elle dut se retenir, craignant que le commandant ne la voie et ne la sanctionne pour avoir parlé aux autres élèves avant la fin de la séance. Il lui avait précisé qu’elle pouvait parler aux adultes, mais ces adultes-là ressemblaient trop à des profs pour qu’elle leur adresse la parole. Ma sœur avait toujours eu des difficultés à accepter l’autorité, que ce soit celle des parents ou celle des profs. Et les adultes présents à la séance avaient justement l’air si autoritaires, y compris le commandant Bols, qu’elle n’avait strictement aucune envie d’entrer en contact avec eux.

Elle finit par trouver une place tout à l’arrière auprès d’un groupe d’une dizaine d’individus, tous en train d’éclater de rire. Ils devaient avoir entre 15 et 18 ans. Elle essaya de s’installer auprès d’eux, mais à peine assise, une femme d’une soixantaine d’années la saisit vivement par le bras – heureusement pas l’avant-bras – et la tira jusque dans les premiers rangs au-devant, sans prononcer le moindre mot. D’un signe de la main, la femme lui montra un écriteau qui se trouvait au-dessus de la première rangée. Il y était inscrit : « Nouveaux candidats 2022 ». On aurait cru la rentrée des classes. Ma sœur n’eut pas d’autre choix que de s’asseoir à l’endroit indiqué par la vieille peau. D’autres enfants, qui devaient avoir à peu près son âge étaient assis au même rang. Ils étaient totalement silencieux, contrairement à l’ensemble de la salle. Sans doute avaient-ils reçu les mêmes instructions quant à la parole. Il fallait donc attendre sagement la fin de la séance d’informations pour poser des questions et s’adresser aux autres. Gert allait sans doute bientôt savoir ce qu’elle faisait là. Ce qu’elle attendait surtout, sans se douter que j’attendais exactement la même chose sur une autre Légion, c’était de connaître le moment où on se retrouverait enfin.

[1] Abaissement de la température du corps

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