Créé le: 28.06.2026
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Les douze Légions – TOME 1 – Temps – Chapitre 3
Et si certaines des personnes dites braves, sages, résilientes, courageuses avaient été repérées très tôt pour appartenir à une catégorie très spéciale, capable de "porter" le monde dans ses heures sombres ?
12 Légions pour former à 12 forces indispensables...
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CHAPITRE 3
Le Couloir
Nous poursuivions notre avancée dans ce couloir sombre et interminable. Pendant un instant, on cessa de parler pour nous concentrer uniquement sur notre progression. Mais soudain, une montée d’angoisse surgit en moi comme une vague énorme débarquant à l’improviste sur une plage tranquille. Je fus alors pris d’une envie irrésistible de me lever. Mais c’était absolument impossible ! Rien qu’en étendant mes bras tout en prenant appui sur mes mains, mon dos était déjà plaqué contre la paroi rocheuse qui nous entourait. Je pris conscience que nous étions peut-être à plusieurs mètres de profondeur sous la ville et que nous étions, de ce fait, pratiquement enterrés vivants. Je finis par éclater en un hurlement de désespoir suivi de longues suffocations. Mon cœur battait si fortement que je crus le voir tantôt exploser et sortir de ma poitrine. Je faisais une crise de claustrophobie. Je n’arrivais plus à respirer. J’avais l’impression de mourir. Mes entrailles me tiraillaient. Gert, qui était déjà quelques mètres plus loin, se déplaça à reculons pour me rejoindre le plus vite possible. Lorsqu’elle arriva à ma hauteur, elle me prit par la main et me demanda de penser à quelque chose d’agréable, comme tante Susanne me l’avait suggéré. Mais je n’avais que des idées horribles à ce moment-là. Le déroulement de l’accident de bus défilait dans ma tête et je ne pouvais m’empêcher d’imaginer le pire pour les autres passagers. Je me sentais terriblement responsable, comme si ce qui était arrivé était entièrement de ma faute. Toutefois, je restais silencieux à ce sujet, ne souhaitant pas inquiéter encore plus ma sœur.
Celle-ci, ne sachant sans doute plus comment me sortir de ma crise, se mit à me rappeler la merveilleuse soirée de Noël que nous avions passée quatre ans auparavant chez grand-père Jean et grand-mère Anne, à Riquewihr en Alsace. Les habitations de ce village ressemblent aux maisonnettes en pain d’épices des contes de fées. Nous avions toujours été émerveillés par la magie que dégageait la jolie maison bleue de nos grands-parents. Ses volets, percés chacun d’un grand cœur, ressemblaient à des emporte-pièces à biscuits. Grand-père Charles et grand-mère Pauline étaient aussi présents en cette veille de Noël. Papa et maman étaient heureux d’avoir réuni leurs parents à tous les deux.
Après le repas, grand-père Jean avait inséré un disque dans son vieux gramophone[1]. Les deux couples âgés s’étaient alors mis à danser sur une musique qu’ils appelaient Ragtime et nous avions été fascinés, Gert et moi, de les voir bouger sur ces rythmes anciens avec tant d’énergie et tant de maîtrise. Ils avaient même essayé de nous apprendre quelques pas de cette drôle de danse qu’ils semblaient tellement apprécier. On avait adoré ça ! Je me souvenais d’ailleurs encore très bien du morceau que j’avais personnellement préféré. Il s’appelait Castle House Rag. Même grand-mère Anne dansait parfaitement malgré sa cécité. Papa et maman avaient demandé aux grands-parents où ils avaient appris à danser aussi bien et ils avaient éclaté de rire tous les quatre. En guise d’explications, nous avions dû nous contenter d’échanges de regards et de sourires complices entre eux. Nos parents n’avaient pas demandé plus de détails, mais Gert, durant notre traversée du tunnel, n’avait pu s’empêcher de repenser à cela et d’y voir un lien avec notre propre aventure. Les grands-parents détenaient un secret, et celui-ci était forcément lié aux Légions. Même la musique de ce repas de Noël devait faire partie du mystère.
– Ben, nous allons sans doute bientôt découvrir des choses extraordinaires, j’en suis certaine. N’oublie pas ce que tante Susanne a dit : « Ne vous retournez pas. Avancez quoi qu’il arrive. » Alors, avançons. Allez, mon frère, je sais que tu peux le faire. Et tu ne voudrais quand même pas abandonner ta méchante sœur immature, non ? me demanda-t-elle sur un ton rempli de compassion.
– Non, tu as raison, sans moi tu ne t’en sortirais pas, répondis-je. D’accord, allons-y.
– Je te propose de chantonner, ça nous donnera du courage, suggéra ma sœur.
– Que veux-tu chanter ? Un kilomètre à coudes, ça use le cerveau ?
– Mais oui pourquoi pas ! rit-elle. Tu vois que tu peux être drôle, quand tu le veux bien. Ah, je sais ! J’ai une meilleure idée. Faisons un blindtest. Je murmure une mélodie et tu devines de quelle chanson il s’agit.
Et elle commença. On joua presque une éternité, tout en avançant très douloureusement. Soudain, Gert, qui était toujours devant, se mit à sangloter et je constatai également qu’elle ralentissait. Je me retrouvais sans cesse dans ses pieds. Cela me détourna de mes propres craintes et je lui demandai ce qui se passait. Je fus très étonné de sa réponse. Elle me dit qu’elle n’en pouvait plus et que ses coudes lui faisaient trop mal pour continuer à avancer, ne fût-ce que d’un mètre.
– Mais Gert, c’est impossible. Qu’est-ce qui te prend ? Tu sais bien qu’on n’a pas le choix, non ?
– Si, on a le choix. On peut choisir de vivre ou de mourir. Désolée, mais je ne peux plus avancer. Dépasse-moi, continue sans moi et rejoins ta Légion. Je suis trop fatiguée Benjamin.
– Non mais tu es folle ? Jamais je ne te laisserai ici ! Et maintenant tu m’appelles par mon nom complet ? C’est nouveau ça. Allez, courage sœurette. J’ai une idée. On va déchirer le bas de nos pantalons et nous en faire des coudières. Cela nous protégera au moins un moment.
Ma sœur ne répondit rien. Elle continuait à sangloter. Je pensais soudainement qu’elle était plus jeune que moi de deux ans et que je devais me montrer courageux. Il était temps de devenir pour ma sœur le grand frère héroïque que je n’avais jamais été jusque-là. C’était la première fois que je la voyais en situation de faiblesse. Je commençai alors à déchirer le bas de mes propres pantalons, de vieux jeans démodés, et je m’avançai jusqu’à sa hauteur pour lui emballer le mieux possible les coudes et les avant-bras. Elle me remercia et me proposa de faire de même pour moi, avec ses propres jeans, déjà troués pour être stylés. Mais je refusai. Pour une fois, j’avais la possibilité de prouver mon courage et je ne pouvais rater une pareille occasion. Alors, je finis par me dire que je pouvais encore supporter un peu le frottement de mes coudes contre la douloureuse roche du couloir secret. Et on poursuivit notre avancée, en silence cette fois, pour préserver le peu d’énergie qu’il nous restait. Je connaissais trop bien ma sœur pour savoir qu’en temps normal, il lui était extrêmement difficile de rester pareillement silencieuse. Pourtant, elle ne disait pas un mot. Ce n’était pas très bon signe.
– Gertie, ça va un peu mieux ?
– Ça va…je réfléchis.
– À quoi tu réfléchis ?
– Je me dis que ça fait sûrement déjà plusieurs heures qu’on avance et qu’on est bientôt à bout de forces. Jusqu’ici je me disais que ce qui se trouvait au bout du tunnel devait être tellement génial que ça rattraperait bien cette traversée pénible. Mais maintenant, plus j’avance, plus je me dis qu’il n’y a peut-être rien au bout de ce couloir. Désolée de te plomber le moral.
– Écoute, tu te souviens de ce que grand-père Charles nous a toujours dit ? « Dans les situations difficiles, essayez de suivre votre instinct. » On a accepté d’intégrer les Légions dont on nous a parlé sans rien savoir à leur sujet, tout simplement parce que nous avons instinctivement confiance en notre famille, c’est tout. Et je pense que l’entrée sur les Légions doit se mériter. À mon avis, c’est pour cela qu’on passe par cette horrible épreuve.
– Peut-être que tu as raison, me répondit-elle sans aucune conviction. De toute façon, tante Susanne ne nous a pas trop laissé le choix. C’était ça ou affronter les types qui ont déboulé dans la cave. Mais, où est-ce qu’on va exactement ? On ne sait même pas ce qui nous attend de l’autre côté, et je ne vois pas où on pourrait sortir. Réfléchis un peu. Nous rampons tout droit depuis une éternité sous la ville, et en direction du nord. J’ai été attentive à la direction du tunnel lorsque nous y sommes entrés depuis la cave. Plus on va vers le nord, même sans descendre, simplement en nous déplaçant à l’horizontal et donc à la même altitude sous la terre, plus on s’enfonce d’une certaine manière. Je te rappelle quand même que Lausanne est très pentue, donc il se pourrait bien qu’un moment donné, nous n’ayons même plus d’oxygène pour respirer. Et on ne va pas assez vite en rampant ainsi pour arriver de l’autre côté de la colline, à un point qui serait à la même altitude que notre cave et qui nous permettrait de sortir. Ce tunnel est tellement étrange… tu as remarqué comme il est droit ? Nous n’avons pas encore eu le moindre virage, et pas une seule montée, ni une descente. Nous l’aurions senti. Ben, ajouta-t-elle d’un ton plus grave. Au moins tante Susanne sait où nous sommes et les pompiers pourront peut-être creuser pour retrouver nos corps et les ramener à nos parents. Maman et papa me manquent…
– Gert, tu parles de nos corps…tu veux dire que tu nous vois mourir ici ?
– Mais, j’ai si froid, et si mal aux bras et aux genoux que…
– Gert, je t’en supplie, fais un effort. Où est la petite sœur courageuse que j’ai toujours connue ? Celle qui bravait même les interdits à l’école et à la maison pour prouver qu’elle était forte ? C’est cette sœur-là que je veux voir maintenant. Tu te souviens ? Le peureux, l’angoissé total, c’est moi ! Pas toi !
Gert se retourna sur le dos pour prendre sans doute un peu de repos. Alors, je fis de même. Le sol était si froid que je me sentais déjà tomber malade. Nos corps étaient transis par notre contact glacial avec les parois rocheuses. J’avertis Gert de ne surtout pas s’endormir. Son état m’inquiétait bien plus que le mien, alors que jusqu’à ce jour, je l’avais toujours vue comme quelqu’un de bien plus solide que moi. Après quelques instants qui me parurent une éternité, je lui proposai de poursuivre notre route. Mais elle ne voulut plus bouger. Je dus me rapprocher d’elle pour la secouer. Quelque chose tomba alors de sa poche, et en un instant, elle se ressaisit.
– Mon portable ! s’exclama-t-elle. Ben, c’est mon portable ! Je ne savais plus que je l’avais mis dans ma poche arrière de jeans. Quelle idiote, je te jure ! On va pouvoir appeler les parents.
– Non, dis-je après avoir saisi le smartphone. Regarde ! Il n’y a absolument aucun réseau ici, et en plus ta batterie est presque vide.
– On peut quand même essayer d’appeler un numéro d’urgence, les secours.
Et elle fit une tentative qui se solda par un échec. Par contre, j’en profitai pour regarder l’heure qu’il était. Après tout, on ne savait pas depuis combien de temps nous rampions, mais même s’il nous semblait que nous nous trouvions là depuis une éternité, nous ne devions probablement pas y avoir passé plus de deux ou trois heures.
La réalité nous dépassa tellement que nous nous crûmes aux frontières du réel. Le téléphone de ma sœur indiquait : 8h52 ! C’était à peu près l’heure à laquelle nous nous étions engouffrés dans le tunnel ! Gert s’aperçut, grâce à la lumière du téléphone, que je portais ma montre au poignet, celle que grand-père Charles m’avait offerte pour mes treize ans. C’était une montre mécanique qui fonctionnait grâce aux mouvements de ma main. Elle marquait également 8h52 ! Les aiguilles s’étaient totalement arrêtées à cette heure-là. Je l’enlevai et regardai plus en détails la partie vitrée en contact avec ma peau. Le mécanisme entier s’était immobilisé. D’ailleurs, malgré la batterie presque déchargée, on resta un moment à fixer l’écran du smartphone. Les chiffres indiquaient toujours la même heure. À partir de ce moment-là, notre voyage bascula véritablement dans l’étrange.
Pas de doute possible. Nous étions, Gert et moi, figés tous les deux dans le temps. Ce qui me surprenait, moi qui cherchais toujours à trouver une explication rationnelle à tout, c’était le fait que ma montre se soit arrêtée. Nos corps, eux, ne s’étaient pas figés, contrairement au mécanisme de la montre. C’était comme si tout ce qui était lié au temps s’était arrêté à l’instant où nous étions entrés dans le tunnel. Nous aurions pu prendre peur, car la situation semblait devenir plutôt surnaturelle. Mais au contraire, cette fixation dans le temps nous redonna à tous les deux un élan de courage. Je me disais, de mon côté, que ce qui se passait était bien la preuve que tout était possible, et je me réjouissais presque de la suite. On poursuivit alors notre chemin dans la nuit totale. Nous voulions économiser le peu de batterie qui restait au téléphone. On ne pensait même plus à notre épuisement. Nos corps avaient repris quelques forces, grâce à toute cette adrénaline. Et Gert me fit même remarquer que je devais être guéri de ma claustrophobie, car je n’étais pas encore devenu fou.
– Oui, c’est vrai, tu as raison, lui répondis-je. Je pense que c’est parce que je n’ai pas vraiment le choix. J’ai été obligé de braver ma peur.
– Un peu comme moi quand j’ai dû faire signer mon agenda à maman la semaine dernière et qu’il était rempli de remarques. Je n’ai pas eu le choix.
– Mais c’est pas du tout comparable ! Là, tu avais fait des bêtises et il fallait les assumer, tandis que dans mon cas, je suis claustrophobe, et c’est une maladie !
Elle ne sut quoi répondre. De mon côté, mon attention fut vite détournée de notre discussion par une vive douleur ressentie sous mes avant-bras. Je demandai alors à ma sœur de les éclairer à l’aide de la lampe de poche de son téléphone, tant qu’il y avait encore un reste d’énergie dans la batterie, ce qu’elle fit. Ce fut avec effroi que nous constatâmes à quel point mes bras étaient abîmés par notre périple. La peau allant du coude jusqu’au poignet partait en plusieurs lambeaux. Les chairs étaient à vif et je saignais beaucoup. Gert en était horrifiée. Elle me proposa une nouvelle fois le bas de ses jeans, ce que j’acceptai sans ronchonner. Gert fabriqua rapidement des bandages improvisés après avoir déchiré grossièrement ses jeans troués. Et elle m’emballa les bras à l’aide de ces tissus. Étonnamment, la douleur ressentie fut tout de suite moins vive. Même si ses coudes à elle devaient également être blessés, mes pantalons l’avaient sans doute bien protégée.
Soudain, notre seule source de lumière s’éteignit totalement. Le téléphone n’avait plus de batterie. Il fallait continuer dans la nuit totale jusqu’au bout du tunnel, pour autant qu’il y eût une fin à ce couloir de la mort. Nous gardions tout de même l’espoir de revoir la lumière du jour. Je suggérai à Gert d’utiliser un peu plus nos jambes que nos bras, afin de reposer ces derniers. C’était très difficile. Inévitablement, notre poids retombait toujours sur les bras, et personnellement, j’avais l’impression que mon dos s’affaissait sous le poids de mon corps. Pourtant, nous continuions. Si le temps était immobilisé, pensai-je soudainement, peut-être n’avions-nous plus aucune chance d’avancer réellement. Et si nous étions toujours au même endroit depuis des heures, en train de faire du surplace ? Cette idée me bouleversa et me rappela un film d’horreur dans lequel des randonneurs se perdent en montagne et tournent en rond indéfiniment.
– Gert, et si tante Susanne s’était trompée ?
– Quoi encore ? Trompée sur quoi ?
– Elle a certainement dû commettre une erreur en nous entraînant dans ce tunnel. Elle devait penser qu’il y avait une issue. Cette fois, les forces commencent à me manquer, et j’ai même l’impression que mon corps ne pourra jamais se remettre d’un tel voyage.
– Ben, même en admettant qu’elle se soit trompée, nous n’avons plus le choix maintenant. Nous devons avancer comme elle l’a dit. Car si on ne le fait pas, ce qui nous attend, c’est la mort. Et après tout le chemin parcouru, on ne va pas s’arrêter ici. On continue jusqu’au bout et si on doit mourir, alors on mourra. Quoi qu’il arrive, je suis contente que tu sois là avec moi, grand frère.
– Moi aussi, Gert, moi aussi. Je suis soulagé d’être avec toi.
Et on poursuivit notre laborieux voyage, sans aucun repère, dans la nuit totale. Après de très longs efforts, on prit la décision de ne plus parler du tout. Cela devenait bien trop éprouvant. Nous étions déshydratés, affamés et totalement à bout. Nous avancions de plus en plus lentement. Nos corps parvenaient à poursuivre ce pénible trajet uniquement grâce aux quelques bribes d’instinct de survie qu’il nous restait.
Soudain, je fis un constat surprenant. Le type de roche avait changé. L’atmosphère était encore plus humide et, des gouttes d’eau nous tombaient carrément dessus. Je fis remarquer à Gert que ce changement de roche représentait un indice non négligeable. Nous n’étions certainement plus sous le Plateau, mais sous la chaîne calcaire du Jura. L’eau s’infiltrait facilement dans le calcaire, d’où l’augmentation de l’humidité. C’était une bonne et une mauvaise nouvelle. Cela signifiait que nous avions bien plus avancé que ce que nous pensions. Par contre, la mauvaise nouvelle, c’était que les petites montagnes du Jura culminaient à environ 1300 mètres d’altitude. Ainsi, nous étions toujours profondément piégés sous la terre, et rien que d’y penser, mes angoisses de claustrophobe revenaient à la charge. Je devais lutter contre moi-même pour ne pas partir dans une crise de folie, alors que je me trouvais enfermé à plusieurs centaines de mètres de profondeur, sous la terre, avec ma petite sœur. L’eau qui ruisselait le long des parois me donna immédiatement l’envie de boire.
Je me mis à attraper les gouttes qui perlaient au-dessus de nous. Ma sœur fit pareil. Nous nous retournâmes sur le dos et nous attendions de pouvoir savourer une des gouttelettes qui tombaient de la paroi. À ce stade, nous avions tellement froid que nous sentions tous les deux de moins en moins nos corps. Je proposai à Gert de dormir un peu. J’étais tellement mal qu’il n’était plus possible d’envisager le moindre mouvement pour avancer. J’essayais de communiquer encore avec Gert, mais elle ne répondait plus. Ma sœur semblait s’être endormie. Je me mis alors à sangloter, en prenant conscience que les événements de cette drôle de journée nous avait menés jusque-là et que nous mourrions probablement, tous les deux, couchés sur le dos, dans ce tunnel. Nous avions fait tout notre possible pour survivre, mais cette fois, nous n’avions plus aucune ressource pour avancer. C’était comme si nos corps et nos têtes n’étaient déjà plus de ce monde. J’avais même perdu tout contact avec ma sœur. Je réussis tout de même à lui saisir la cheville et à l’agripper, dans l’idée de ne pas mourir seul. Elle ne réagit même pas.
Peut-être qu’un certain temps passa. Peut-être qu’il était toujours 8h52. Peut-être que nous étions morts et revenus à la vie. Peut-être que nous avions simplement fait une sieste qui nous avait permis de reprendre quelques forces. Toujours est-il que Gert me réveilla soudainement, et je pris peur en m’apercevant que je flottais dans le tunnel. Je tenais toujours la cheville de ma sœur qui flottait également. On était en apesanteur, comme les astronautes qui se déplacent dans les couloirs de l’ISS[2]. En voulant toucher les parois latérales du tunnel, je m’aperçus que nous ne faisions pas tout à fait du surplace. Quelque chose, comme un simple courant d’air, semblait nous pousser vers l’avant, à tel point que nous n’avions même plus besoin de faire l’effort de nous traîner ou de nous pousser. D’un simple mouvement de main sur la roche humide, nous pouvions nous propulser aussi loin qu’un nageur le fait lorsqu’il est sous l’eau. Nous étions en lévitation à quelques centimètres du sol. Avancer devenait un vrai jeu d’enfant.
Gert en profita pour accélérer. J’étais surpris de la voir si énergique, elle qui semblait au seuil de la mort peu de temps avant. J’avais moi-même repris de l’entrain et une sacrée motivation. Nous ressentions beaucoup moins le froid. Nous souffrions moins et nous avions la possibilité d’enfin poursuivre notre parcours, sans le moindre effort. Un élancement du bout des doigts contre la roche suffisait à nous propulser plusieurs mètres en avant. Le plus difficile était de ne pas laisser Gert s’éloigner trop vite. Elle prenait beaucoup de vitesse, alors que je restais prudent, tout en m’interrogeant sur la cause de ce changement surréaliste dans le tunnel. Nous n’étions plus du tout soumis à la gravité, chose inimaginable sur Terre. Mais que s’était-il passé ? C’était complètement fou. Pourtant, je n’eus pas le temps de réfléchir et de chercher une explication rationnelle. À nouveau, les événements qui nous attendaient étaient sur le point de nous rattraper.
Perdu dans mes pensées et sans que je n’aie eu le temps de comprendre quoi que ce soit de ce qui se passait, Gert commença à freiner en plaquant ses mains contre les parois du tunnel. Ma première idée, en fonçant dans ses pieds et en constatant ce qu’elle était en train de faire, fut de me dire qu’un danger devait se présenter devant nous et qu’il fallait absolument s’arrêter. La situation me faisait penser à certains toboggans rapides des parcs aquatiques. Parfois, on avait envie de ralentir, voyant ce qui se profilait devant nous. Mais cette fois, c’était autre chose. Gert utilisait toutes ses forces pour ralentir et je fis de même en attendant de connaître ses raisons. En quelques secondes, nous parvînmes à freiner suffisamment au point d’être presque à l’arrêt.
– Je peux savoir ce que tu fais ? l’incendiai-je. Tu n’as plus l’intention de quitter cet endroit ?
– Mais bien sûr que si…parle moins fort et écoute, m’ordonna-t-elle sévèrement.
– Écouter quoi ? Je peux savoir ? murmurai-je. Il n’y a rien à écouter ici, tu es folle. Allons, ne perdons pas de temps. Mais avance, bon sang !
[1] Appareil ancien permettant de jouer un morceau de musique enregistré sur un disque
[2] Station spatiale internationale
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