Le milieu du XIXème siècle connait l’essor des explorations botaniques pour ramener des spécimen exotiques dans les jardins d’acclimatation d’Europe. Pierre, un jeune homme bien plus amoureux que botaniste, s’embarque dans cette aventure pour conquérir le coeur de sa belle.
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Quelque part au large des Antilles, août 1860

 

Lorsque Pierre commença a reprendre connaissance, la première sensation qui l’assaillit fut celle de la sècheresse dans sa bouche et le goût du sel. Il actionna machinalement sa mâchoire et tenta de faire bouger sa langue. Il y parvint et sentit un léger afflux de salive. Ensuite vint le tour des yeux. Ils étaient collés et il lui fallut quelques efforts pour parvenir à les entre-ouvrir, douloureusement. L’éclat du jour lui fit mal et il les referma instinctivement.

Les yeux toujours clos, son esprit s’activait à se rassembler et à reprendre le contrôle. La mer… oui, le mouvement, le son, l’odeur, le goût. Une peur sourde lui saisit la poitrine alors que les souvenirs du naufrage commençaient à affluer. Sa vue brouillée lui confirma l’abrupte réalité : il était étendu sur cette embarcation légère et l’eau clapotait paresseusement sur les parois. Il se redressa et ce geste lui permit d’évaluer l’état de son corps. Et bien, il ne s’en sortait pas si mal. De la raideur surtout. Combien de temps avait-il ramé? Et puis soudain, une question explosa dans sa tête et son coeur fit un plongeon dans sa poitrine. L’espace d’un instant, il ne sentit plus les douleurs quand son corps entier se mobilisa pour y répondre. Ses yeux est ses bras se mirent à balayer autour de lui et sa main se heurta rapidement à quelque chose de dur. La caisse ! Elle était là, Grâce au ciel ! elle était toujours là. Il fut secoué d’un rire spasmodique tandis que ses bras agrippaient amoureusement la caisse intacte qui renfermaient ses « diamants verts », comme il les appelait. Des diamants, comme pour des fiançailles. C’était une caisse presque cubique qui mesurait environ 15 pouces de côté et de hauteur. Son couvercle était retenu par une corde de chanvre attrapée hâtivement sur le pont du navire. Tous ses efforts s’étaient portés sur cette caisse et son contenu : des graines de nénuphar géant et deux spécimens d’orchidées. C’était tout ce qu’il avait réussi à sauver. Est-ce que cela suffirait pour enfin gagner le coeur d’Amandine? Victoria, ainsi se nommait le nénuphar pour les botanistes, et il s’était drapé de ce présage pour garder courage.

Journal de Pierre Duquay – Saint Malo, 12 mars 1859.

 

« Je reviens d’aller rendre visite à ma tendre Amandine. Décidément, elle continue de m’intriguer ! Son père l’a encore surprise à veiller tard pour étudier ces gros volumes sur les plantes. Il m’a dit ça avec un air si tendre. Je trouve que depuis qu’il vit seul avec elle, son coeur s’est grandement attendri et il lui passe beaucoup de choses, dont ses caprices au sujet de cette nouvelle passion pour la botanique, et elle engloutit des pages et des pages de ces innombrables livres qu’elle emprunte. Il est vrai qu’elle a retrouvé le sourire depuis qu’elle se passionne pour le sujet. Elle essaie de m’y intéresser et j’aime apprendre de sa bouche, même si souvent je me perds en rêverie sur cette bouche, bien plus que je n’écoute les mots qui en sortent… »

 

Toujours au large… août 1860

 

Penché au dessus de sa caisse, son regard balayant autour de lui, il cherchait la terre qui, lorsqu’il avait quitté le navire, était en vue. Son esprit peinait à ordonner les événements qui avaient abouti au naufrage. Et où était le reste de l’équipage ? Il ne voyait aucune autre barque. Il s’en moquait après tout, ils avait été si rustres avec lui et s’étaient moqués quand il réservait une partie de son eau potable pour renouveler celle du flacon dans lequel trempaient les grosses graines de nénuphar. Oui, transporter des graines dans de l’eau pour les conserver était contre-intuitif. Mais pour le nénuphar géant, c’était ainsi lui avait dit un jour Amandine, avec des lumières plein les yeux en évoquant les immenses feuilles flottant à la surface de l’eau. Il avait si mal préparé son départ, persuadé qu’avec ses peu de moyens il pouvait réussir. Ni mandaté, ni protégé par un puissant, sans pedigree ni formation universitaire, il s’était embarqué avec la détermination farouche que lui avait insufflée sa jalousie. Il lui aurait fallu une de ses petites boites vitrées qu’avaient conçues ce britannique, oh ! un trésor d’ingéniosité pour protéger les plantes des longues traversées. Comment s’appelait cet homme déjà ? Bard ? Ward ? Ah oui, Ward, les fameuses caisses de Ward…

A Saint-Malo, le capitaine du navire marchand qui l’avait accepté à bord s’était contenté de la maigre somme que lui avait proposé Pierre pour son voyage vers les Antilles. Il avait connu son père quand ils étaient jeunes et le capitaine avait évoqué une dette d’honneur, une aubaine pour Pierre. Arrivés en Martinique, il avait sillonné une forêt sauvage et y avait prélevé des orchidées. Il avait ensuite protégé leur pied en les emmitouflant de sphaigne puis en les entourant de toiles de jute. Quant aux graines de Victoria, elles s’étaient présentées à lui sous la forme d’un marin peu scrupuleux qui faisait escale et dont le navire contenait des trésors botaniques en provenance de la Guyane. On parle beaucoup sur les quais, le marin avait repéré Pierre avec ses orchidées et lui avait vendu un flacon contenant les graines qu’il avait dérobé à son bord.

 

Il cherchait donc la terre des yeux et ne fut pas long à la trouver. Ses efforts avaient été fructueux. Apparemment, le courant s’était également mis de son côté car il lui sembla qu’en moins de deux heures, il pourrait atteindre cette berge. Si verte, si rassurante.

Journal de Pierre Duquay – Saint-Malo, 21 juin 1859

 

« Je suis jaloux !!! De rien, de tout, de ce que j’ignore… Amandine est à Paris depuis trois semaines, chez une tante. Que je suis jaloux…Oh, non pas du fait qu’elle soit à Paris, et que cette ville m’attire, mais parce qu’il s’y trouvent des hommes dont les moeurs m’interrogent et m’effraient, comme ce Baudelaire là, qui plait dans certains cercles, m’a-t-on dit. Et si ma douce Amandine rencontrait l’un de ces dandys ? Et si la sophistication lui plaisait ? Je sais de plus qu’elle doit visiter ces magnifiques grandes serres dont elle ne cessait de me parler depuis qu’elle connaissait la date de son voyage. Elle rêvait de voir ces espèces tropicales que des explorateurs ont ramenées et continuent de ramener d’après ce que je sais. On parle de cela sur le port. L’autre soir, à l’Hotel de France, j’ai rencontré un ancien marin gradé qui avait navigué sur Le Géographe. Quand j’ai parlé des serres de Paris, il m’a dit à quel point ces botanistes embarqués rencontraient un franc succès auprès de la haute société, et des femmes, à leur retour et combien la curiosité suscitée par leurs trésors végétaux les rendaient fréquentables, voire désirables. Et il riait ! Je lui aurais bien enfoncer le nez dans son verre…

Je dois parler à Amandine dès son retour, je dois lui dire…ah, rien que d’y penser mes jambes se dérobent. Elle me considère comme un cousin, un frère au mieux. Comment pourra-t-elle entendre que je la chéris autrement qu’en ces termes ? »

 

Quelque part sur la terre ferme des Antilles, août 1860

 

Le contact de la terre ferme le fit frissonner. Les pieds dans l’eau, il sentait enfin la présence rassurante du sable. Il tira son embarcation du mieux qu’il put avant d’entreprendre de porter sa caisse à terre.

« Voilà mes toutes belles, voici la terre ! ». Le son de sa voix le surprit. Non pas parce qu’elle était rauque mais depuis quand parlait-il aux plantes ? Devenues ses compagnes de voyage, il ne voyait pas pourquoi, après tout, il ne pouvait pas leur adresser l’égard de la conversation. Cette pensée le fit sourire, car en un éclair, sa situation de Robinson Crusoë ne lui échappa pas. Il savait cependant cette île peuplée, mais il n’avait pas la moindre idée de la distance qui le séparait de la civilisation. Le soleil lui indiquait qu’il était sur la côte nord. C’était tout ce qu’il devinait.

Journal de Pierre Duquay – Saint Malo, 28 juin 1859

 

« Je ne sais que dire… enfin si, mais je ne sais pas comment exprimer ce que je ressens. J’ai reçu une lettre d’Amandine. Elle me dit qu’elle prolonge son séjour. J’ai la bouche sèche. Amère. Elle me raconte ses visites, ses journées, sa tante, ses rencontres…

Oh non, pas amoureuse, enfin pas encore. Enfin je ne crois pas. Et maudit jardin botanique qui me ravit toute son attention ! Maudites lectures publiques qui la fascinent et la nourrissent ! Il faut que je trouve le moyen de regagner son attention, je vais la perdre sinon. Je suis prêt à tout ! Et j’ai une idée…»

 

Antilles, août 1860

 

Il entreprit d’ouvrir la caisse. C’était la priorité car certes, il n’était pas aussi érudit qu’Amandine, mais elle lui avait inculqué quelques notions botaniques, et notamment, le besoin de lumière des plantes. Alors qu’il essayait de défaire le cordage, il se demandait combien de temps elles avaient passé dans le noir puisqu’ il avait perdu connaissance et comment il retrouverait ses fragiles plants après cette échappée. Plus il peinait à défaire le noeud, plus son inquiétude grandissait. Il sentait l’étreinte de l’inquiétude se muter en une forme plus poisseuse dans sa poitrine Et ses doigts de s’agiter, et son coeur de palpiter de plus en plus vite. Et si elles étaient brisées, desséchées, mortes, réduites à néant, tous ces efforts, toute cette traversée !

Et le noeud céda. Ses doigts fébriles achevèrent la délivrance et le couvercle vola. Mais les efforts physiques, l’émotion et la soif eurent raison de ce qui lui restait de force et il s’écroula avant même de pouvoir inspecter le contenu de sa boite.

Port-Louis, Guadeloupe, 16 juin 1861

 

Dans la soirée, Sosthène rentra avec un journal à la main. Cela faisait quelques mois qu’il avait recueilli Pierre, presque mort, sur cette plage. Il vivait sous son modeste toit depuis. Sosthène souriait de ses rares dents en tendant le journal.

R’garde donc ça l’ami, m’est avis qu’il s’agit de toi !
L’encart disait : « Si le sieur Pierre Duguay, arrivé de Saint-Malo en 1860, prend connaissance de cet avis, il est prié de se rendre à l’étude de Maître Lefebvre à Pointe-à-Pitre pour affaire urgente le concernant. »

Sosthène venait de le sauver une deuxième fois.

 

Pointe-à-Pitre, 21 juin 1861

 

Elle était là…debout devant la pension de famille, les mains croisées devant elle, hésitante, fébrile. Sous son léger paletot de coton blanc, elle sentait son coeur battre à tout rompre.

Il était là, de l’autre côté de la rue, immobile et boulversé, lui faisant face. Dans ses bras, deux pots d’orchidées en fleurs.

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