Créé le: 29.09.2016
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Les cabossés

Polar

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© 2016-2022 Lucy

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C’est l’heure de décompenser. On a un plan. On est déjà nombreux. On tente le coup. Tu viens ?
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C’est pour demain. Demain, c’est mardi. Un jour banal à priori.

On s’est tous mis d’accord. J’ignore comment tout cela va se terminer, mais cette fois, on ne reculera pas. On va le faire. On est déterminés. Le plan est prêt à être exécuté. Il n’y a plus d’alternative. On a suffisamment attendu. Maintenant, il faut agir, passer à l’acte. Demain, tout changera. On est beaucoup, ça ira vite. Bon, on récapitule une dernière fois comment on compte s’y prendre. C’est un gros coup, on n’a pas le droit à l’erreur. Prêts pour ce nouvel horizon ?

*

Il fait nuit. Je regarde le ciel, pensive. Alroh, sais-tu comme tu me manques ? J’ai tellement attendu ton retour. Aujourd’hui, je comprends mieux ta décision. Tu avais raison depuis le début. La situation est déplorable, elle ne cesse d’empirer. Si tu voyais ce que je vois tous les jours, tu enragerais. Ils ne savent faire que gâcher. Ils inventent uniquement pour détruire. On doit y mettre un terme d’une manière ou d’une autre. Tu serais heureux d’apprendre que l’inception est une réussite. A la seconde où tu as insufflé cette idée dans mon esprit, j’ai réalisé que je ne pourrais plus faire machine arrière. C’est devenu une réelle obsession. Je l’avoue, j’ai hésité plusieurs fois à préparer l’assaut toute seule. Les autres m’ont raisonnée. Il fallait laisser du temps au temps pour que le processus mûrisse. L’action se doit d’être réfléchie. La précipitation et la colère déclenchent des drames. Ce n’est pas ce que l’on veut. Bien au contraire. Il y en a assez de faire semblant. De faire comme si ce monde tournait rond.

Trop souvent, j’ai rêvé. D’une vie différente. Ailleurs, c’est peut-être autrement. Sincèrement, j’ai essayé de les comprendre. J’observe cette civilisation depuis des années, à l’affût des moindres détails. Pas une once de changement depuis des décennies. Ils stagnent. Seule une minorité de personnes, des individus plus sensitifs, ont bien essayé de proposer des solutions. Au lieu d’être écoutés, ils ont été gentiment invités à se remettre dans le rang, pour ne pas déranger l’ordre établi. L’élite s’imagine en pleine évolution. Elle se trompe. Son essor ne durera pas. La gloire est éphémère. Tant que le pouvoir sera placé au centre des préoccupations, il n’est pas possible de leur demander de passer à un niveau de conscience supérieure. Un changement trop brusque engendrerait un mouvement de panique aux répercussions dévastatrices.

Demain, on va seulement leur permettre d’entrouvrir un œil. Ensuite, ils choisiront : s’engager pour enrayer le processus dont ils sont à l’origine ou quitter cette Terre. Le test démontrera s’ils sont capables de ne pas penser qu’à leurs propres intérêts. J’ai l’impression que l’on a pris le soin d’ériger une société qui préfère ranger au fond d’un tiroir les questions trop préoccupantes. Parfois, j’imagine des wagons interdisant l’utilisation des appareils électroniques. A ton avis, seraient-ils bondés ou vides ? Je me demande aussi pourquoi ils n’ont toujours pas cherché un remède à la faim alors qu’on invente tous les jours de nouveaux médicaments ? Il y a d’autres possibilités de réguler le nombre d’individus sur cette planète que de les laisser crever. Ça ne te dérange pas toi que la fabrication d’automobiles soit encore tolérée ? Ou que le secteur agricole ne soit pas mieux considéré ? L’alimentation, la santé et l’amour, n’est-ce pas là l’essence même de la vie ? Et non l’argent.

Que dire du taux de suicide chez les jeunes ? Que dire du taux de suicide tout court ? Cela ne m’étonne pas que les êtres sensés craquent et décident d’en finir. On élève dans la compétition depuis des générations. Comment veut-on ensuite conserver un équilibre ? A qui profite réellement ce fonctionnement ? Tu y as pensé ?

On a trop cherché à nous faire entrer dans le moule. Celui-ci est à présent complètement déformé. Plus personne n’a de repères. On est des cabossés. Des perturbateurs voulant entraver le bon fonctionnement d’un système en perte de vitesse. On doit redistribuer les cartes. Réparer les injustices. La phase de décompensation est en marche.

L’idée semble presque trop simple. Nuance, je n’ai pas dit simpliste. Pour toucher rapidement un maximum de personnes, il allait falloir réunir quelques conditions. Tout allait se jouer ensuite sur l’effet de groupe. La foule est un phénomène fascinant, incontrôlable et puissant. La conscience collective est une arme redoutable pour autant que l’on sache s’en servir. En redonnant aux gens une notion quasiment disparue, on devrait réussir à les attirer dans le piège. L’astuce consiste à reproduire un schéma agréable et fonctionnel. Tu serais surpris de voir comme la gratuité peut dissiper toute méfiance. Il suffit de trouver un produit à distribuer dans un lieu de passage. Bingo ! Il paraît que les choses simples sont souvent celles qui s’apprécient le plus. Qui n’a jamais tendu la main vers une boisson offerte dans un hall de gare ? Observe la prochaine fois que tu prendras le train. Les gens vont même jusqu’à faire la queue bien sagement.

On n’a pas eu de difficulté à mettre en place un réseau. C’est le poison qui a demandé le plus de recherches. Pour que personne ne se doute de rien, on allait avoir besoin d’un produit qui n’agisse pas tout de suite, qui ne se voit pas et ne dégage aucune odeur. Le cyanure tout comme la ricine auraient été trop vite repérés. La toxine botulinique aurait été idéale si elle n’était pas autant hors de prix et beaucoup trop toxique pour ce coup-là. On ne veut pas les tuer, on veut qu’ils comprennent. Les amatoxines présentes dans l’amanite phalloïde serviraient donc de base. On procéderait par distillation pour créer un alcool fort. Celui-ci serait incorporé au caramel rouge sang puis la friandise serait embrochée sur une pique en bois.

*

Gare cornavin, les cloches sonnent onze heures au loin. C’est mardi. La tension monte. Les caisses de fruits sont pleines. Avec le sourire, la distribution commence.

– Bonjour, tenez. Voilà. Oui, pomme d’amour, monsieur. Avec plaisir. Bonne journée à vous aussi.

C’est un succès. L’infection promet d’être massive au vu du monde qui se presse pour avoir droit à cette sucrerie. La phase d’infiltration sera largement achevée avant même qu’une quelconque autorité n’ait réalisé l’ampleur de l’opération. La dose de toxines n’est pas mortelle. La ville devrait seulement se retrouver paralysée durant quelques jours, un peu comme à la suite d’une panne d’électricité.

Chaque individu ayant pris part à cette action contre son gré a trouvé également un billet accroché à sa brochette. On pouvait y lire le message suivant : « Félicitations, vous avez été sélectionné pour participer à l’expérience du pommier. Vous êtes désormais capables de distinguer le bien du mal. La pomme est empoisonnée mais néanmoins comestible. C’est mal pourtant, on ne vous apprend rien. Réveillez-vous. »

Commentaires (2)

Lu

Lucy
20.10.2016

Bonjour Pierre de lune, merci beaucoup d'avoir pris le temps de me lire et pour ce retour pertinent. J’aime l’idée que chaque lecture est un voyage qui interpelle et dont on revient changé. En choisissant d’aller à l’essentiel, je laisse la porte ouverte à l’imagination du lecteur. Belle continuation à toi.

Pierre de lune
16.10.2016

Bonjour Lucy, Voilà une nouvelle dynamique, avec un ton percutant et déterminé ! Presque un pamphlet, plutôt qu'un polar. On a envie d'en savoir plus sur le narrateur, sur ce mystérieux groupe de justiciers. Qui sont-ils, et comment vivent-ils, eux, dans cette société ? Qu'apportent-ils de meilleur, indépendamment de cette bonne leçon/prise de conscience qu'ils donnent "aux autres" ? Bonne continuation

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