Créé le: 28.09.2019
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L’Epopée des Hommes-Chèvres

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© 2019-2021 Ariane Francey-Spicher

Il est le dernier témoin détenteur de la mémoire d’une civilisation disparue : celle des Hommes-Chèvres. Lui seul connait le secret de leur ultime épopée.
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L’Epopée des Hommes-Chèvres

Le chouchou d’une des salles d’exposition du musée, c’est lui. La sculpture de sa proue, une tête de bouc aux belles cornes noires, plaît aux enfants. Tous rêvent d’ouvrir la porte de bois sculpté et coloré, de s’asseoir dans le traîneau pour parcourir à son bord des surfaces enneigées.

Par son œil alerte, le traîneau ressent les sentiments de ces êtres à tête étrange. Il y lit de l’admiration. Comme celle de son premier propriétaire, le jour de leur rencontre peu après sa naissance et lors des épreuves partagées.

*******

– Il y a peu, notre aïeul, le Grand Bouc des Rochers Gris nous a quittés, annonça le Premier Conseiller. Le Grand Bouc des Rochers Blancs lui succède. Longue vie à notre nouveau chef !

– Longue vie à notre nouveau chef ! s’écria la foule, des humains à tête de chèvre arborant fièrement une paire de cornes noires et brillantes comme de la pierre polie.

– Pour inaugurer mon règne, commença le nouvel élu, nous allons gagner la Montagne Sacrée. Nos aïeuls ont toujours eu l’ambition de s’y rendre, mais toujours redouté de faire le grand pas. Demain, la grande migration va prendre fin. Un grand jour pour la civilisation des Hommes-Chèvres !

Une longue ovation accueillit ces paroles. Seuls les conseillers eurent un haut-le-corps à l’évocation de la Montagne Sacrée. L’un d’eux cru important de rappeler la prudence au nouveau leader :

– Maître, nous ne pouvons nous y installer. Comme son nom l’indique, c’est un lieu sacré !

– Assez avec ces superstitions ! asséna avec fermeté le Grand Bouc. Comme je l’ai dit, la grande migration, de médiocres pâturages à d’autres tout aussi médiocres et insuffisants à nous alimenter

 

à long terme, doit cesser. Selon les légendes, ce lieu est idéal avec sa vaste prairie pouvant nous nourrir tous, pendant de très longues années. Ses parois rocheuses, des forteresses imprenables, nous logeront et nous abriteront contre tout ennemi.

Il est vrai que tous étaient à bout d’espoir. A chaque nouvelle installation, on pensait avoir trouvé le lieu définitif pour y couler des jours sans soucis d’approvisionnement. Hélas, cela ne durait toujours que peu de saisons.

Ainsi, l’objectif du nouveau roi, de taille à résoudre le problème, mit de côté les appréhensions et on put se consacrer le cœur léger à la cérémonie de remise du traîneau, évènement de grande réjouissance.

Tout le monde se rassembla en un joyeux cercle coloré autour d’un trône de granit gris sombre où brillaient des étoiles de quartz. Assis avec dignité sur ce siège de cérémonie, le Grand Bouc des Rochers Blancs était prêt à vivre avec émotion cette intronisation répétée depuis des siècles. Tous les souverains décédés qui s’étaient succédés dans la responsabilité de ce peuple des montagnes, à le garder libre et heureux, étaient derrière lui pour le soutenir. Et pas un instant, il douta de sa capacité à assurer cette continuité. Son optimisme, sa confiance en l’avenir étaient sans faille.

 

De derrière les collines, surgit un cortège d’Hommes-Chèvres, portant des gerbes de fleurs des montagnes. Avec des bêlements mélodieux, ils amenèrent à leur nouveau leader, le symbole de passation du pouvoir d’un dirigeant à l’autre : un traîneau nouvellement construit, sosie du chef décédé.

Sur son corps de bois, avaient été reproduits les motifs et les couleurs des vêtements que tous les membres de la tribu, sans exception, portaient : des cornes stylisées en deux tons de vert, des pompons rouges liés à d’élégantes tiges de fleurs.

Le crâne du mort avait été inséré à l’intérieur de la tête de proue. Ses cornes seules étaient encore visibles. Tous reconnurent que le sculpteur avait bien su rendre le sourire bienveillant, l’œil vif et intelligent du défunt. De même pour sa barbiche et sa fourrure soyeuse dont il prenait grand soin, par satisfaction personnelle mais aussi pour délivrer le message qu’en toute chose, rien ne devait être négligé, afin d’assurer bon ordre et bien-être.

Loin d’être anéantie, l’âme de l’aïeul résiderait maintenant dans les yeux de son double. A travers eux, elle guiderait et protégerait l’actuel meneur de la population. Même dans ses ambitions les plus périlleuses, comme vouloir résider dans la Montagne Sacrée car désormais, lui seul déciderait de la destinée des siens.

Pendant plusieurs jours, on fêta ce nouveau règne. On se régala de brassées de fleurs, de fruits, d’écorces, de mousses, de lichens. On dansa, chanta. Cependant, la plus grande joie fut la certitude de bientôt trouver un foyer définitif.

Ainsi dès les festivités terminées, on se prépara au départ. Tous les membres de la tribu chargèrent les traîneaux de leurs maigres affaires, ayant l’habitude de voyager léger après tant d’années de migration.

Et l’on partit, le cœur allègre, teinté d’une légère anxiété face au départ vers un lieu inconnu. Les traîneaux glissaient avec entrain, les portraits des aïeuls en tête de proue les guidant vers leur destination que tous espéraient finale.

Si les voyageurs avançaient très vite sur les surfaces planes des prairies, la patience était mise à rude épreuve par les chemins tortueux des forêts ou ceux des vallées escarpées. Les enfants, blottis dans les bras de leurs parents, poussaient des cris de frayeur lors des passages sur les ponts suspendus au-dessus de torrents des plus mouvementés. Le soir, on bivouaquait dans des grottes. On allumait de grands feux à leur entrée. Avec le noir de la nuit, les dangers étaient d’autant plus présents. Loups, ours et autres prédateurs se seraient volontiers régaler d’un des membres des Hommes-Chèvres. Ils leur tardaient donc à tous d’arriver à bon port, de s’établir dans la forteresse protectrice de la Montagne Sacrée.

La traversée du désert de pierres fut des plus difficiles. Les traîneaux écorchaient leur bois aux arêtes de cailloux particulièrement pointues. Mais c’était sans compter avec leur ténacité, leur volonté d’amener au but fixé.

Puis un défilé étroit et impressionnant avec ses parois d’une hauteur vertigineuse imposa de cheminer lentement, l’un derrière l’autre. A la sortie de cet interminable couloir pierreux, un sentier à peine visible dans la rocaille les mena au sommet d’une crête escarpée. Et là, les traîneaux s’immobilisèrent. Toutes les femmes, hommes, enfants restèrent silencieux, stupéfaits par ce qu’ils découvrirent: un lieu de hautes falaises se détachant sur un ciel pur et, à perte de vue, une prairie d’herbe tendre, émaillée de succulentes fleurs sauvages. La réalité dépassait hautement leurs attentes. Alors, les parois de granit répercutèrent en écho le cri de joie le plus puissant qu’elles n’avaient sans doute jamais entendu.

On se hâta de descendre la pente vers le grand cirque rocheux. L’enthousiasme, le soulagement d’être enfin arrivés après tant de mises à l’épreuve, se lisaient sur tous les visages. Les paroles de leur chef les ragaillardirent d’autant plus :

– Ces lieux n’attendaient que vous. Regardez toutes ces grottes naturelles! Que chacun s’y installe à son gré.

– Mais Maître, s’inquiéta le conseiller à l’aménagement, ne sommes-nous pas trop nombreux par rapport au nombre de loges disponibles ?

– Eh bien, nous en créerons de nouvelles ! affirma le Grand Bouc des Rochers Blancs.

Et avant que le conseiller ne proteste pour évoquer le fort risque de mécontenter l’esprit des lieux, le roi ajouta d’un ton ne permettant aucune contestation :

– Les travaux débuteront demain !

Ainsi, dès le jour suivant, on dynamita, creusa la pierre pour y établir des grottes supplémentaires. Toute la montagne vibra, l’écho amplifiant les cris de la roche brisée. Mais on ne se laissa ni attendrir ni effrayer.

Et bientôt, tous trouvèrent un logement agréable et spacieux. Pour des raisons de sécurité, des échelles donnaient accès aux habitations bien situées dans les hauteurs, relevées chaque soir et en cas de danger.

Peu à peu, la vie communautaire s’organisa dans cet endroit qui ne reniait pas ses promesses. Tout était en abondance. Tout apportait du plaisir au corps et à l’âme tels l’air vivifiant, l’eau fraîche, l’herbe savoureuse. Ce n’était pas seulement le lieu idéal. C’était « le » paradis sur terre. Même la Montagne Sacrée ne s’était pas révélée redoutable comme les mauvais augures le prédisaient.

Ainsi les années passèrent dans l’insouciance de cette vie dorée jusqu’au jour où les conseillers convoquèrent toute la communauté.

– Il y a quelques temps déjà, on a constaté de plus en plus fissures et de pans de roche effondrés, signala le porte-parole des conseillers. Jusqu’ici, rien de grave. Mais aujourd’hui, plusieurs personnes ont failli perdre la vie lors d’une chute de pierres d’assez grande taille. Après réunion, nous sommes d’avis que la Montagne Sacrée nous rappelle à l’ordre et au respect. La question est de savoir si nous allons l’écouter et prendre une décision par rapport à cela.

– Ce n’était qu’un fâcheux hasard. Ces personnes étaient à la mauvaise place au mauvais moment, lança une Femme-Chèvre.

– Et enfin de compte, rien ne leur est vraiment arrivé puisqu’elles étaient très légèrement blessées, ajouta une autre.

– Oui, cessons de penser que la Montagne Sacrée ne désire pas notre présence, s’énerva un jeune homme. N’était-elle pas bienveillante en nous offrant tous ses bienfaits en nourriture, en nous protégeant ?

Et tous furent d’accord. Y compris le Grand Bouc des Rochers Blancs qui n’avait jamais prêté foi ni aux superstitions ni aux coïncidences sans fondements.

Rabroués, blessés dans le fait de ne pas être pris au sérieux dans leur mise en garde, les conseillers ne parlèrent pas des incidents suivants attestant d’autres messages lancés par la Montagne. Ils turent aussi les constatations de nouvelles fissures, éboulements et autres érosions. Et surtout n’évoquèrent jamais ce fait évident : jusque-là, les chefs avaient respecté l’esprit de la montagne. Mais l’actuel avait oublié cette sage déférence, ne suivant que son ambition, oubliant les avertissements de ses

conseillers et ceux de la Montagne Sacrée.

Et un jour, comme ils l’avaient malheureusement prédit, celle-ci se rebella vraiment.

Le vent se leva, des nuages noirs s’amoncelèrent sur les cimes. Des grondements sourds firent trembler toutes les parois rocheuses. Les habitants, surpris par ces phénomènes qu’ils n’avaient jamais connus depuis leur arrivée, ne savaient  comment réagir.

Mais la question ne resta pas longtemps en suspens. Des cailloux s’ébranlèrent, une pluie de pierres déboula le long des parois. Le cirque rocheux amplifia l’énorme grognement de la Montagne en colère. Les cris de panique et les pleurs des enfants se mêlèrent à cette fureur sonore. Les parents effarés prirent vivement leur progéniture par la main, les serrèrent sur leur cœur. On se mit à courir dans tous les sens.

Reprenant leurs esprits, les conseillers crièrent des ordres:

– Vite ! Tous aux traîneaux !

Tous se précipitèrent vers les hangars. Les traîneaux étaient là, en attente depuis la fin de la grande migration. Face à la situation d’urgence, ils s’éveillèrent aussitôt. Les peintures avaient perdu de leur éclat mais les têtes de proue avaient gardé le regard alerte des aïeuls qui les avaient guidés de sommet en sommet, à travers plaines et glaciers.

Alors que les pans de rochers tombaient avec fracas, les traîneaux emmenèrent tous les habitants hors de ces lieux jusqu’ici si plaisants, la peur au ventre, le danger à leurs trousses.

 

Leurs efforts ne purent cependant esquiver le pire. La Montagne, ayant modéré depuis trop longtemps sa colère face à l’irrespect des Hommes-Chèvres, lança une terrible dernière offensive. Dans un grondement sinistre, la neige accumulée en hauteur dévala à toute vitesse vers la direction des fugitifs au regard médusé par cette soudaine marée blanche.

– Plus vite ! hurlèrent les leaders paniqués.

Mais les traîneaux, ankylosés par une trop longue immobilisation dans les hangars, ne glissaient pas assez vite. L’avalanche les rattrapa, les ensevelit, emportant les Hommes-Chèvres, les traîneaux, dans une immense masse courant vers la grande langue du glacier qui les avala d’un coup, les engouffrant dans ses crevasses profondément mortelles.

******

– Pierre-Ferdinand, viens voir ! s’écria Rose-Elisabeth en découvrant un objet à deux pointes noires.

– Qu’est-ce que c’est ? demanda son compagnon de recherche sur le glacier.

– Ce sont des cornes…une sculpture de tête de bouc…et ça… le corps ? dit-elle à mesure qu’elle dégageait à grands efforts mais avec beaucoup de précaution l’artefact.

– Attends, je vais t’aider, fit Pierre-Ferdinand gagné par la ferveur de sa camarade, toujours ébahi par son énergie et son enthousiasme communicatifs. Le fait d’être une femme ne l’avait pas défavorisée, sa curiosité et ses connaissances ayant fait poids pour être admise dans la petite société scientifique que Pierre-Ferdinand avait fondée avec des amis. Et ils n’avaient pas regretté leur décision, Rose-Elisabeth étant, pas sa motivation, le moteur du groupe.

 Après bien des précautions et de la patience, ils excavèrent complètement la grande sculpture.

– Mais c’est un traîneau ! s’exclama la jeune femme. Quand on l’aura débarrassé des salissures et rafraîchi la peinture de ses motifs, il sera magnifique.

– Ceux-ci sont semblables aux bouts de tissus trouvés la semaine passée avec des crânes de chèvre et des os humains assez petits, constata Pierre-Ferdinand.

– En tout cas, selon nos observations sur les crânes caprins, c’est une race de chèvre qui n’existe plus aujourd’hui, remarqua la scientifique. Il est aussi à noter que les cornes de ces crânes et celles de la sculpture, qui sont de vraies cornes, sont les mêmes.

– C’était peut-être un animal fétiche et comme pour les navires, on a mis sa tête à la proue pour apporter chance et protection à l’utilisateur du traîneau.

– Attendons de voir ce que nous livreront encore les abords du glacier… Pour l’instant, prenons-le chez nous. Retapé, il sera un excellent traîneau pour notre enfant. Il est trop beau pour ne plus servir!

Les découvreurs ramènent le traîneau à la vie, lui ravivèrent ses couleurs, ses bandes vertes, ses jolis pompons rouges, ses lignes végétales, de même que la superbe sculpture du buste de bouc. Et, comme prévu, il fut une luge adorée par tout enfant qui eut le plaisir de s’asseoir sur son siège confortable.

******

Depuis sa nouvelle naissance hors du glacier, le traîneau ne se souvient plus très bien du nombre de bambins qu’il a emmenés sur les pistes enneigées pendant plus de deux siècles. Mais le dernier, ou plutôt la dernière, fut Marie Marguerite.

Elle l’aimait tendrement, toujours à prendre soin de sa fourrure de bois, à maintenir la qualité de ses sculptures. Mais un malheureux jour, elle ne put plus s’occuper de lui. Bien que brisé, son cœur prit la décision pensée être la meilleure pour son ami de bois. Ainsi, en 1908, comme le dit sa fiche signalétique, elle l’a confié au Musée d’art et d’histoire de Genève, qui, à son tour, l’a confié dix ans plus tard au Musée d’ethnographie de la même ville. Celui où il demeure aujourd’hui.

A chaque pas, son œil s’allume. L’un des leurs est-il de retour ?

En tous les cas, pour le traîneau, une chose est sûre : s’il est le seul survivant des Hommes-Chèvres, il se doit d’être leur témoin.

Car tout au fond de son regard toujours alerte, vit la mémoire, l’épopée d’une civilisation qui comme tant d’autres, s’est heurtée à plus fort que soi : le destin.

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