Créé le: 11.05.2026
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L’école

Auto(biographie), Nouvelle noire

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© 2026 a Peter Pumpkin

De très mauvais souvenirs... pire que cela... des souvenirs teintés de gris et de noir...
Reprendre la lecture

Alors que nous avions onze ou douze ans, un maître nous avait fait lire un texte de l’auteur vaudois Crisinel ; peut-être était-ce une dictée. Cela parlait de roses. Le maître nous avait expliqué que l’auteur avait été interné dans un asile d’aliénés ; il se souvenait d’avoir aimé les roses, et haïssait ce souvenir. Il en voyait depuis sa fenêtre à barreaux, et cette vue lui était un supplice : elles faisaient partie du monde extérieur, qu’il aurait désespérément voulu oublier. Pendant plus de trente ans, j’ai cru que ce texte était de Gérard de Nerval ; il faut croire que le maître nous en avait parlé aussi. Je me rappelle la description que l’un ou l’autre auteur donnait de la folie, qu’il comparait à un serpent resserrant sans cesse ses anneaux. Quelles choses faisait-on lire, alors encore, aux enfants de onze ans !

 

Sur le moment déjà, il ne m’avait pas échappé que c’était de nous que le maître parlait. Enfermés pendant des années, nous devions ânonner par listes entières des verbes irréguliers allemands, dont les sonorités évoquaient le chinois. Un maître méchant et ignorant nous faisait lire un manuel d’histoire : chaque leçon comportait quatre pages. Un jour, il nous expliqua d’un ton solennel que les grandes réalisations artistiques se produisaient dans les temps les plus troublés ; selon lui, le sujet méritait qu’on y consacrât une thèse. Ce fut là sa seule digression. Durant l’hiver, alors que la nuit était tombée, revêtus de tabliers bleus, nous devions scier des morceaux de bois pour fabriquer des porte-bouteilles. En ces fins de journées nous n’avions plus de nom : cette occupation et d’autres toutes semblables se faisaient sous l’autorité d’un maître qui, pour s’adresser à nous, n’employait que les numéros de nos établis.

 

Moi aussi, j’avais aimé les roses, et je les aimais encore, mais il n’y en avait pas sur le rebord des fenêtres. J’aurais voulu être à la campagne… et contrairement au héros que l’on nous présentait, je n’arrivais pas à haïr mes souvenirs du monde extérieur.

 

Plus tard, alors que nous devions lire des textes en latin (cela faisait des années que nous étions supposés savoir lire le latin, mais nos professeurs ne devaient pas en être bien certains), j’observais une très vieille dame qui habitait en face de la salle de classe. Elle me rappelait ma grand-mère ; je me demandais si elle avait une famille, si ses petits-enfants aimaient à lui rendre visite. Je me demandais quelle avait été sa vie, et à quoi pouvait ressembler son appartement, que j’imaginais désuet, un peu encombré, mais propre et bien tenu. La vieille dame vivait ; dehors, tout vivait, même les très vieilles dames.

 

* * * * *

 

Bien des années après, je fus amené par mon travail à me rendre dans des prisons. Les portes, les murs, les couleurs des boiseries, tout m’était déjà connu. Il y avait jusqu’à l’odeur qui était la même. On nous dit, on croit que les choses ont changé, que cela ne serait plus possible. Mais on disait la même chose alors. Plus personne, sans doute, ne fait lire aujourd’hui les textes de Crisinel à des enfants ; mais on leur montre l’ouverture des camps de concentration. Certaines choses ne changent jamais, ou seulement en apparence. Et parmi celles-ci, il y a la haine que les adultes portent aux enfants, semblable à l’éternel ressentiment que les morts portent aux vivants.

 

 

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