Créé le: 17.12.2016
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L’échappée belle

Nouvelle

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© 2016-2021 Pierre de lune

Une prise de conscience : l’essentiel est ailleurs…
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Perplexe, Lynette fixe le paquet tout juste livré. Elle n’a rien commandé ; elle n’a besoin de rien. Du moins…rien qu’un colis puisse apporter. Ça fait deux ans maintenant qu’elle s’est installée à Paris, qu’elle tente d’y faire sa vie.

Lynette est le genre de personne qui se fond littéralement dans le décor, une championne du camouflage involontaire ! Dans les soirées, sa conversation interrompue ne trouve plus repreneur. Son numéro de téléphone griffonné à la hâte reste chiffonné au fond d’une veste. Alors, vraiment, qui prendrait la peine de lui adresser quelque chose ?

Elle se décide enfin à percer le secret de sa pochette surprise. Une carte postale et quelques vieilles photos glissent sur le tapis. Son cœur bat un peu plus fort quand elle reconnaît les prises de vue classiques de Toulouse, sa ville d’origine. Elle ramasse les clichés éparpillés. Une dame au chignon impeccable fixe l’objectif devant son kiosque de marchande de violettes. Ses yeux plissés sous le soleil brillent d’un rire qui s’éternise ; une jolie robe d’été fleurie semble en mouvement, soulevée par un souffle de vent. Un doux effluve de violette vient mourir aux narines de Lynette.

« Toulouse, le 3 mars 1984

Chère Lynette,

Notre Maminette s’en est allée. Elle qui disait : « Pourquoi être raisonnable ? C’est bon pour les vieux ! »… On la croyait invincible.

J’ai essayé de t’appeler, mais ton téléphone sonne toujours dans le vide !

Tu trouveras un petit tableau qu’elle tenait beaucoup à te donner. Elle espérait si fort que tu sois heureuse, là-haut, à Paris. Prends soin de toi. Eva »

Lynette reste de longues minutes, immobile, agrippée au message de sa cousine. Le temps poursuit sa route indifférente et les ombres prennent des tons changeants. Une éclaircie vient illuminer l’aquarelle, invite à la contemplation. La gracieuse dame du kiosque, une petite fille suspendue à son bras, s’affaire au milieu d’un tapis lumineux de violettes.

Le réalisme qui émane du tableau semble exhaler l’odeur subtile des petites fleurs parme. Et soudain, Lynette bascule dans le passé comme par un passage secret. Elle se relève, enfant, dans le champ de violettes de Toulouse. C’est le début du mois de juillet, les grandes vacances ont gonflé les voiles de la liberté !

Sa Maminette lui montre comment tailler les plants et faire de nouvelles boutures. La tête renversée sous les nuages, elle s’est jetée sur la pelouse fraîche à l’abri des arbres. Elle s’enivre des senteurs fraîches et caresse du bout des doigts la mousse tendre d’un vert velouté. Elle est si bien, nichée dans le corsage qui embaume l’Eau de Cologne.

Des larmes glissent lentement sur ses joues de Lynette et viennent ourler l’ébauche de sourire qui se souvient. Une tempête intérieure gronde et se déchaîne ; des sanglots contradictoires de désespoir et d’amour ouvrent leurs vannes.

Pourquoi avoir tant attendu ? Lynette se précipite dans sa chambre et tire une valise poussiéreuse de sous son lit. Elle emporte le strict minimum ; l’essentiel est ailleurs.

Le petit tableau serré contre sa poitrine, elle prend la clé des champs. Dans l’escalier, au premier étage, c’est déjà une autre femme que croise Monsieur Devers, interloqué par cette silhouette gracile et bondissante.

Au rez-de-chaussée, la concierge Madame Raymond, ouvre la porte de sa loge à la volée, ayant senti, témoignera-t-elle plus tard, un petit vent de folie tout à fait inhabituel dans sa cage d’escalier.

Cette brave femme ira même jusqu’à certifier qu’une odeur très particulière semblait s’être installée dans le hall d’entrée, comme si de multiples bouquets de violettes avaient été lancés à la volée par de jeunes épousées.

Commentaires (1)

Asphodèle
18.12.2016

Tout simple et pourtant touchant. On se laisse embarquer dans les émotions de Lynette qui résonnent agréablement avec les nôtres. Mais c'est normal, car il est question ici de l'essentiel...

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