Comme tout était merveilleux et agréable alors... On flottait paisiblement dans le liquide amniotique, sans se douter un instant de ce qui allait advenir. On ne savait rien du monde et de ses turpitudes. Béatitude absolue. On y retournera peut-être un jour — différemment.
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À l’abri.

 

Il était à l’abri, et c’était une sensation merveilleuse.

 

S’enfouir dans les profondeurs, caché, là où plus rien n’était supposé vous atteindre. Protégé de tous côtés, avec juste une étroite meurtrière permettant de surveiller les alentours. Comme un soldat dans son bunker. Personne pour vous voir, pas un pouce de votre corps exposé au danger, au hasard de périls inconnus, aux coups de l’ennemi.

 

Et même si le rempart s’avérait parfois bien illusoire, l’exquis sentiment de protection demeurait. Ainsi le bunker aux épais murs de béton se réduisait parfois à une frêle tente canadienne, dans laquelle il était impossible de se tenir debout. À quatre pattes, grelottant, on se dépêchait d’allonger sur le tapis de sol un mince matelas de mousse, puis, ayant enfilé un survêtement confortable, on déployait le duvet, dans lequel on s’enfouissait jusqu’aux oreilles. La toile battait au vent, la pluie rageait sur le double-toit, au-dehors régnait un froid humide ; parfois la condensation faisait tomber une goutte ici ou là, mais peu importe : la tente, bien amarrée, était plantée dans un creux, on se sentait parfaitement en sûreté. Sans doute une rafale plus violente aurait-elle pu arracher la guitoune, déchirer peut-être même ce fragile cocon de nylon et de coton. On n’y pensait pas. On était si bien en son sein douillet, ce qui pouvait se passer à l’extérieur n’avait plus d’importance. On jetait parfois un coup d’œil frileux par le coin de l’auvent, pour confirmer l’impression que, si tout au-dehors était détestable et menaçant, à l’intérieur par contre on ne risquait rien. On rabaissait alors en hâte la fermeture éclair pour éviter les vents coulis. La chaleur du corps se diffusait dans le duvet, on était à peu près au sec. En sécurité. On prenait un bouquin, pour en lire quelques pages, et puis on renonçait, le reposait, et on se prenait à rêvasser interminablement, béatement pelotonné au fond du sac de couchage, à écouter les éléments naturels se déchaîner — hors de portée des agressions du mauvais temps comme des désagréments et tracasseries de toute sorte, et finalement du monde entier.

 

Cette sensation de jouissance associée à l’image du refuge lui avait toujours été inhérente. Il se souvenait comment, alors que, tout gosse encore, il s’efforçait de s’amuser dans le terrain vague proche de la maison, par un temps particulièrement maussade (ayant été fichu à la porte pour la matinée par sa mère, qui en avait assez de l’avoir dans les jambes), il avait échafaudé des plans audacieux : creuser, à l’aide d’une simple pierre tranchante, le flanc du monticule de terre qui se dressait le long de la route nouvellement asphaltée… Ces monticules, qui s’enchaînaient l’un à l’autre, avaient été laissés là par les ouvriers, et ils y demeurèrent longtemps. Ils n’étaient pas bien hauts, à peine deux mètres au maximum, mais pour lui ils formaient une sorte de Cordillère des Andes que l’on pouvait parcourir par le sentier que les enfants, en jouant, avaient peu à peu tracé sur leur crête, à force de la piétiner en jouant. Il avait choisi le monticule le plus élevé, et la face qui donnait sur le terrain vague, là où, pensait-il, personne ne pouvait le voir. Creuser, oui creuser un abri, une sorte de grotte où il pourrait se recroqueviller, se tapir à l’abri de la bruine, du vent, hors d’atteinte du monde hostile. Ce n’était qu’une chimère, il ne disposait pas des outils ni des connaissances nécessaires pour se ménager ce terrier ; probablement que tout s’effondrerait à plusieurs reprises avant qu’il n’ait pu dégager plus de quelques dizaines de centimètres de remblai. La grotte, bien entendu, ne vit jamais le jour ; mais l’idée en était si délicieuse…

 

Est-ce que les autres enfants, les autres gens, étaient aussi séduits que lui — sans peut-être oser se l’avouer — par ce fantasme ? Il en cherchait parfois l’origine au fond de lui-même, et était parvenu à deux hypothèses plus ou moins complémentaires : soit il s’agissait de la nostalgie du ventre maternel, quand rien n’avait encore commencé, que tout restait à découvrir — l’univers des hommes et des choses ne représentait encore qu’une menace imprécise et confuse ; soit c’était un très ancien souvenir atavique de ses ancêtres préhistoriques, qui se réfugiaient dans des cavernes, pour se garder du danger, des bêtes sauvages, de la neige et des intempéries diverses. Peut-être allumaient-ils un feu de branchages à l’entrée de la grotte ? Mais ces lointains aïeux, ne succombaient-ils pas, à leur manière, à cette douce illusion qui leur rappelait peut-être à eux aussi, inconsciemment, le ventre de leur propre mère ? Ne s’agissait-il pas d’une seule et même obsession, qui persistait au travers des âges de l’humanité ?

 

En tout cas, grotte ou pas grotte, camping ou non, il restait toujours le moment voluptueux de la mise au lit : la température dans la chambre était en général plus fraîche que dans le reste de la maison ; après avoir soigneusement vérifié que la couette et son enveloppe étaient bien en place, on se glissait avec délices sous les draps, qu’on bouchonnait avec précautions de tous côtés, pour que surtout pas le moindre centimètre carré de peau ne reste exposé à l’air ; puis on l’arrangeait autour de soi, calmement, méticuleusement, pour que le corps puisse y évoluer le plus librement possible, que rien n’entrave ses mouvements lorsqu’on se tournerait d’un côté sur l’autre au cours de la nuit. On remontait drap et couverture jusqu’au-dessus de la tête : ainsi, on demeurerait totalement invisible à tout intrus hypothétique. Il fallait toutefois se ménager une ouverture pour respirer ; on la calculait au plus près, juste suffisante pour laisser le nez et la bouche en contact avec l’air extérieur. Une fois vivement rentré le bras qui avait actionné l’interrupteur de la lampe de chevet, rien ni personne ne pouvait plus vous affecter. Une douce chaleur commençait à se répandre au travers de la literie, tout était parfait, on pouvait tout oublier du monde et de ses abominations. Un frisson de plaisir presque orgasmique parcourait la colonne vertébrale, et jusqu’aux cuisses, aux orteils même. Parfois d’ailleurs il avait tenté de renouveler l’expérience avec une femme à ses côtés, dans le lit ; mais ce n’était pas la même chose, elle ne comprenait pas, ne se plaçait pas dans la position adéquate… Il craignait de passer pour un maniaque, ou tout du moins un original un peu inquiétant. Non, décidément, c’était mieux seul.

 

Et il en était ainsi chaque soir, ou même deux fois par jour lorsque — moment béni entre tous — on s’autorisait une sieste après le déjeuner. On pouvait alors s’abandonner au bien-être, lâcher prise totalement, sans plus de souci ni d’arrière-pensée. L’été, on supprimait la couverture bien entendu, mais le principe restait le même avec le drap seul. On savait bien, au fond de soi, que cette carapace imaginaire était fallacieuse, qu’on aurait pu vous frapper, vous tuer même, au travers des draps, sans que vous ayez pointé le bout de votre nez hors du trou. On ne voulait pas y penser. C’était tellement bon.

 

Une seule inquiétude, diffuse, persistait toutefois en arrière-plan : il arrivait de temps à autre que, sur le point de se réveiller, on se rendît confusément compte que, suite aux mouvements involontaires effectués pendant le sommeil, on se retrouvait allongé dans une mauvaise position, désagréable, voire douloureuse ; ou qu’on commençait à étouffer, car entièrement plongé sous les couvertures, sans air frais à respirer. Le cerveau alors commandait impérativement aux membres de se remuer, de rejeter au plus vite les draps dans lesquels on s’était entortillé, et, toujours à demi-inconscient, on découvrait dans un accès de panique de plus en plus frénétique que les membres n’obéissaient pas, qu’il était impossible d’effectuer le moindre geste, lequel s’avérait pourtant de plus en plus urgent. On se sentait comme tétraplégique, incapable de contracter le moindre muscle. Une partie du cerveau fonctionnait, celle qui détectait le problème, alors que l’autre restait totalement bloquée, engourdie et impuissante : souvent, on ne parvenait même pas à réaliser dans quelle position exacte on se trouvait. Une étincelle de volonté cherchait vainement à ranimer un corps tout entier pétrifié. Terreur et angoisse vous envahissaient alors follement, durant des minutes entières semblait-il, jusqu’à ce que soudain, sans qu’on sache pourquoi, la maîtrise des membres vous soit rendue, et on s’extrayait violemment du couchage, haletant, sur le point de hurler, pour mettre fin à cette situation intolérable. Tout redevenait rapidement normal ; sans doute même qu’on ne s’était pas trouvé véritablement en péril d’asphyxie ou autre, mais la seule évocation de cette situation d’absolue paralysie était cause d’un stress épouvantable. Il l’appréhendait parfois, au moment ultime de lâcher prise et de se livrer ingénument au sommeil, mais le plus souvent il rejetait cette perspective odieuse loin de lui, se contentant de vérifier avant de s’endormir que rien ne semblait susceptible d’entraver fâcheusement ses mouvements nocturnes.

 

Mais cette fois, c’était pire.

 

Son cerveau fonctionnait bien, et il transmettait bien les ordres à ses membres. Simplement, s’il lui était quasiment impossible de remuer ne serait-ce qu’une main, c’était parce que le plafond de la galerie s’était effondré au-dessus de lui après l’explosion, et que, terrifié, plongé aveugle et sourd au milieu des ténèbres et d’un silence absolus, il gisait à présent, brisé, allongé sur le ventre, avec au-dessus de lui quatre cents mètres de terre et de rochers ; que personne jamais ne pourrait lui venir en aide, et qu’il allait mourir, tout seul, étouffant d’horreur, au fond de la mine de la Grand’Cluse. Dans le ventre miséricordieux de la terre.

 

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