Jour J-10: Durant lequel Tirebouchon se délecte un peu trop du muscat de Fogo

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Librement inspiré de mes récentes expériences de nomade digital en Macaronésie et du génialissime chef-d'œuvre LE TOUR DU MONDE EN QUATRE-VINGTS JOURS de l'un de mes mentors, Jules Verne.
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– Terre, terre, Tirebouchon! Dites-moi que c’est l’Europe continentale!

– Aucune chance, Monsieur Labrume, l’Étoile polaire est bien trop basse sur l’horizon; selon mes calculs, c’est plutôt le sud du Sahara…

– Alors il n’y a plus d’espoir, nous ne pourrons pas traverser le Sahara, même par la côte; et rejoindre Genève en dix jours, même pas la peine d’y songer.

– Accostons d’abord, nous jugerons ensuite, Monsieur Labrume. Ça ressemble plus à une île qu’à un continent. Et tenez, prenez les jumelles, on dirait un volcan en son centre…

 

Cinq heures et cinq verres de muscat de Fogo plus tard, Labrume et Tirebouchon savent enfin où ils ont débarqué: au Cap-Vert, archipel situé au large du Sénégal, indépendant depuis cinq ans à peine. Assis en terrasse à la Taberna do Vulcão, à São Filipe, sur l’île de Fogo, ils expliquent à leur douzaine d’hôtes la raison de leur voyage et de leur empressement. La réaction du patron, Jorge, ne se fait pas attendre…

 

– Un tour du monde en oitenta dias? À deux? Sans transport aérien? Maria, la prochaine tournée de muscat du volcan elle est pour moi. Ils sont fous, ces continentaux!

– Un demi-million de francs suisses est en jeu! réagit Tirebouchon.

– Oui, mais, quel intérêt de voyager si vous devez sans cesse courir après le temps? rétorque Jorge.

– L’argent. De toute façon, le temps c’est de l’argent, précise Labrume en bon banquier.

– Monsieur Labrume, vous passez déjà toute votre vie à courir après l’argent, quel intérêt de quitter la Suisse pour… courir après l’argent? surenchérit Jorge.

 

Labrume reste bouche bée.

Jour J-9: Durant lequel Philippe Labrume se met à douter du succès de son expédition

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En ce mois de février mille-neuf-cent-huitante, la mer Macaronésienne est agitée. Ou plutôt l’océan, l’Atlantique, là où se cacherait l’Atlantide, là où se cacherait bien Philippe Labrume pour toujours, plutôt que de rentrer bredouille au Réforme-Club de la Cité de Calvin. En attendant, celui Calvin, c’est Tirebouchon; il a réussi à embarquer deux salmanazars de muscat de Fogo. Le premier est déjà bien entamé. Et dire que c’est Tirebouchon qui tient le gouvernail de leur frêle esquif…

 

Sans doute guidé par Bacchus et par son instinct de conducteur valaisan qui l’a toujours ramené à bon port à l’issue d’un apéro, Tirebouchon tient le cap. Les vents sont favorables. Les Canaries ne sont plus très éloignées.

 

Pas de quoi dissiper les doutes de Labrume. Il sait qu’il ne reste que neuf jours pour atteindre Genève, alors qu’ils naviguent à 24° de latitude nord, bien loin des 46° de l’arrivée. Et il faudra encore rouler vers l’est. Mais qu’est-ce qui lui a pris d’accepter ce pari un peu fou de faire le tour du monde en huitante jours sans transport aérien? Pire, d’avoir accepté les services d’un marin d’eau douce valaisan « formé » aux subtilités de la navigation sur le lac du Bouveret? On ne l’y reprendra plus, même pour une somme aussi coquette.

 

Il est vrai qu’un demi-million de francs suisses, c’est un montant qui s’est avéré déterminant au moment d’entériner le pari avec ses camarades banquiers privés, surtout après quelques années de vaches maigres pour sa société anonyme. Mais s’il échoue, c’est lui qui devra verser ce demi-million à ses collègues du Réforme-Club. Et là, les vaches deviendraient moins que maigres, et son conseil d’administration ne lui pardonnerait pas.

Jour J-8: Durant lequel Labrume et Tirebouchon accostent à La Gomera, sur les traces de Colomb

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Labrume et Tirebouchon accostent en fin d’après-midi à San Sebastián de la Gomera, sur l’île de la Gomera, aux Canaries. C’est de là qu’est parti Christophe Colomb en 1492 en sens inverse pour un voyage qui allait changer le cours de l’Histoire avec un grand H. C’est d’ici que Labrume espère au tréfonds de lui-même parvenir à mettre les bouchées doubles pour remporter au finish son Pari avec un grand P au grand dam de ses meilleurs ennemis, les banquiers privés Picottet et Bordelier, qui l’attendent de pied ferme au Réforme-Club de Genève.

 

Lorsque Philippe Labrume décida de transformer sa banque familiale, Labrume & Cie, en une société anonyme, une S.A. avec un grand S et un grand A, ils l’ont défié, Picottet et Bordelier, ils lui ont dit qu’il fallait être fou, aussi fou que quelqu’un qui voudrait accomplir le tour du monde en huitante jours sans prendre l’avion.

 

Et c’est suite à ces provocations entre banquiers genevois que le Valaisan d’eau douce Jules Tirebouchon s’est retrouvé au service de Monsieur Labrume, alors qu’il était juste passé livrer une caisse de cornalin pour le bar du Réforme-Club. Qu’est-ce qui lui a pris, s’immisçant joyeusement dans la conversation des banquiers après leur avoir fait déguster son succulent breuvage, de leur faire croire qu’il avait une grande expérience de la navigation?

 

Mais les regrets, Tirebouchon, ce n’est pas trop son truc. Il songe d’ailleurs à écrire à l’issue du voyage un ouvrage sur les meilleurs breuvages de chaque rivage du haut de son alpage. En attendant, il signale à son employeur que c’est bientôt l’heure de l’Apéro avec un grand A.

 

Le lendemain, après un goûteux Gofio, qui mérite aussi un grand G, au petit-déjeuner, les deux compagnons de voyage embarquent pour Lanzarote, toujours au Canaries.

 

Savant mélange de céréales grillées puis moulues finement au moulin pour en faire une farine beigeâtre, on y ajoute de l’eau ou du lait, on l’agrémente à son goût de miel, de noix ou d’autres fruits secs, et on le déguste avec un plaisir renouvelé à chaque petit-déjeuner, le gofio. Au moins aussi sain qu’un bon birchermüesli helvétique, le gofio. Pas étonnant que Colomb ait fait bon voyage. Avec un tel petit-déjeuner, il était parti du bon pied. Labrume et Tirebouchon espèrent surtout arriver du bon pied. Et vite.

Jour J-7: Durant lequel Tirebouchon succombe à la malvoisie de Lanzarote

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Après le muscat de Fogo, la malvoisie de Lanzarote. Également cultivée à même le volcan, ses ceps sont protégés du vent permanent par… des pneus. Heureusement, la malvoisie n’a pas le goût de caoutchouc.

 

– Monsieur Labrume, goûtez-moi ça, et positivez. Il reste une semaine, on va y arriver.

– Tirebouchon, votre optimisme est honorable, mais hélas pas contagieux.

– Si on tient le rythme, c’est jouable. Allez, reprenez un verre.

– Et puis, Lisbonne-Genève, ce sera presque deux-mille kilomètres de route, sans parler des Pyrénées et des contrôles douaniers…

– Vivement l’Espace Schengen! conclut Tirebouchon.

 

Tôt le lendemain matin, pas le temps de se rincer les yeux avec les sublimes paysages volcaniques de Lanzarote. Plein pot direction Madère. Avec un bon stock de malvoisie en soute. Et du gofio.

Jour J-6: Durant lequel Tirebouchon ne veut pas quitter Madère

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– Nom d’un pichet de cornalin, Monsieur Labrume, ça ressemble à s’y méprendre à nos bisses valaisans, les levadas madéroises!

– Vous voyez, Tirebouchon, voyager élargit vos horizons. Il n’y a pas que les Valaisans qui ont su dompter l’irrigation en milieu montagneux.

– Et c’est vachement plus verdoyant par ici, note Tirebouchon.

– Vous n’avez encore rien vu, Tirebouchon; vous me direz une fois sur la côte ce que vous pensez de la Strelitzia reginae.

 

La Strelitzia reginae, nommée oiseau de paradis par les non-latinistes, est, comme son nom ne l’indique pas, une fleur. Nommée ainsi pour sa ressemblance avec la tête d’un oiseau de paradis, on la trouve un peu partout sur l’île de Madère, dont elle fait figure de symbole.

 

De retour au soleil couchant à Funchal, après une belle balade revigorante dans la luxuriante nature madéroise, les deux compagnons décident qu’ils n’embarqueraient qu’au petit matin du lendemain, l’océan étant trop agité.

 

Labrume s’offre une nuit à l’hôtel, histoire de partir la tête bien reposée. Il se contente pour le souper d’un bolo de caco com chouriço, délicieux et nourrissant sandwich local au pain à la patate douce fourré de chorizo et de beurre à l’ail, puis prend la direction de sa chambre. Tirebouchon, quant à lui, promet qu’il ne rentrera pas trop tard, juste un verre ou deux le long de la Rua de Santa Maria.

 

Douze heures plus tard, au petit matin, peu avant le moment de l’embarquement…

 

– Mais enfin, Tirebouchon, soyez raisonnable, vous ne pouvez pas embarquer avec six tonneaux de madère!

– C’est tout ou rien, Monsieur Labrume, j’embarque pas sans mes six tonneaux.

 

Après d’âpres négociations, conscient que seul Tirebouchon possède les qualités nécessaires pour amener leur frêle esquif à bon port, Philippe Labrume parvient à le faire embarquer avec… trois tonneaux de madère. Il a pu négocier avec João Manuel Carlos Domingo Tiago Pinto da Cruz Cabral Ferreira afin que celui-ci stocke dans sa cave en vieille ville de Funchal trois des tonneaux.

 

João Manuel Carlos Domingo Tiago Pinto da Cruz Cabral Ferreira n’est autre que le tenancier du bar dans lequel Labrume a retrouvé Tirebouchon juste avant l’aube affalé près de l’entrée, dans un piteux état, ce dernier ayant accepté un duel à la poncha avec un local. Grave erreur. Bien que Valaisan, Tirebouchon n’a pas tenu la distance. Il faut dire que la poncha en question, cocktail local à base de rhum, de miel et de jus de maracuja, avait beau descendre toute seule, elle était sans doute bien plus forte que ne peut l’être une abricotine artisanale des coteaux valaisans de la rive gauche du Rhône.

Jour J-5: Durant lequel Philippe Labrume rumine en mer

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Labrume rumine. Non seulement il sait que Tirebouchon lui est indispensable pour arriver à Lisbonne sain et sauf, mais de plus, suite à l’épisode chronophage de la pulpeuse princesse javanaise qu’il est parvenu à faire libérer de son joug en Indonésie, il sait qu’il ne peut guère lui faire la leçon, même après une soirée fort arrosée. Le seul moyen d’accélérer le pas de son acolyte valaisan, ce fut d’augmenter ses honoraires régulièrement, ceux-ci se montant désormais à cent-septante-mille francs, soit plus du tiers de la somme totale en jeu.

 

Et pendant ce temps-là à Genève…

 

Messieurs Picottet et Bordelier, tous deux prénommés Henry, se frottent les mains. Ils sont en passe de gagner leur pari.

 

– Ce prétentieux de Labrume n’arrivera jamais à temps, Henry.

– L’honneur des banquiers privés sera sauf, Henry.

– Plus que cinq jours et il est encore au beau milieu de l’océan, Henry.

– Néanmoins, on n’est jamais trop prudent, Henry, envoyons Fax guetter à Lisbonne.

 

Ils décident d’envoyer leur ami vaudois, l’Inspecteur Fax, à Lisbonne, pour mettre quelques bâtons supplémentaires dans les roues de Labrume, comme à Java, en exploitant une fois encore, si besoin est, son penchant pour les petites brunes pulpeuses.

Jour J-4: Durant lequel Tirebouchon finit par adopter la ginjinha

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À peine débarqués à Lisbonne, Labrume et Tirebouchon se mettent en quête du meilleur chauffeur de la région. Le pêcheur à qui ils viennent de vendre à un prix très avantageux leur frêle esquif les dirige vers la Rua das Portas de Santo Antão, dans laquelle se trouve un bar à ginjinha de derrière les fagots que fréquente quotidiennement un ami à lui, un chauffeur d’exception. La ginjinha est une liqueur de cerise. Tirebouchon n’est pas convaincu.

 

– Je veux boire un truc d’hommes, s’insurge-t-il auprès de Labrume.

– Nous devons faire confiance au pêcheur, Tirebouchon.

 

Tirebouchon va vite changer d’avis. Non seulement la clientèle du bar à ginjinha est aussi jeune et vive que lui, mais elle est autant masculine que féminine. Et l’amertume subtile de la cerise donne un goût de reviens-y à la ginjinha, surtout quand elle est servie dans des petits pots de… chocolat.

 

De fil en aiguille, ou plutôt de ginjinha en ginjinha, Labrume et Tirebouchon finissent par engager un chauffeur qu’ils pensent être celui dont leur a parlé le pêcheur, dans tous les cas, un beau parleur, un expatrié argentin qui prétend être le neveu du pilote Juan Manuel Fangio. Le marché est vite conclu. Ils partiront le lendemain à l’aube. Direction Madrid, puis Barcelone, les Pyrénées, et enfin Genève.

Jour J-3: Durant lequel l'Inspecteur Fax lance une ultime attaque

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Les premières lueurs de l’aube s’immiscent au travers des barreaux du donjon du Castelo dos Mouros de Sintra, non loin de Lisbonne.

 

Fax est fier de son coup. Son accent espagnol et son déguisement de chauffeur à la fine moustache ont fait mouche. Une bonne demi-douzaine de ginjinhas a fait le reste. Labrume et Tirebouchon sont au frais, Picottet et Bordelier peuvent dormir sur leurs deux oreilles et préparer sa récompense sonnante et trébuchante.

 

Dans le donjon, un imposant buffet. À ses côtés, un gentil mot de Fax signifiant à ses deux hôtes qu’ils seraient goulument nourris à ses frais jusqu’au 1er mars à 18 heures, heure à laquelle il viendrait les libérer.

 

– Le 1er mars à 18 heures, c’est pile poil huitante jours après notre départ, ou je me trompe? demande Tirebouchon.

– C’est bel et bien le dernier délai pour franchir le portique d’entrée du Réforme-Club, confirme Labrume.

 

Tirebouchon file au buffet et s’y rassasie, sans stress apparent.

 

– Comment pouvez-vous rester aussi calme, Tirebouchon?

– Je sais comment nous sortir de là, Monsieur Labrume, mais je ne sortirai pas l’estomac vide.

 

Quelques heures plus tard, Labrume et Tirebouchon arrivent en gare de Lisbonne et y embarquent tranquillement dans le train de nuit pour Madrid, dans lequel ils pique-niqueront avec les restes du buffet gracieusement offert par l’Inspecteur Fax. Le lendemain matin, ils enchaîneront avec un train de jour pour Barcelone.

 

– Je comprends mieux votre obsession pour votre couteau suisse, articule Labrume avec peine entre deux morceaux de chouriço.

– Oui, c’est pas que pour l’option tire-bouchon, acquiesce Tirebouchon entre deux cornichons.

– Le moins que l’on puisse dire, c’est que vous avez été à bonne école, Tirebouchon, votre maître d’apprentissage en serrurerie a fait de vos mains des merveilles.

– Que oui, Monsieur Labrume, et dire que j’avais hésité avec boulanger!

Jour J-2: Durant lequel Philippe Labrume est aidé par son ami Carles à Barcelone

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En gare de Barcelone-Sants, Labrume se presse vers la première cabine téléphonique disponible. Il appelle sans attendre son ami avocat Carles Guacamole, qui a toujours été aux petits oignons pour lui dans les moments difficiles, en particulier lors du changement de raison sociale de sa banque.

 

Labrume, Tirebouchon et Guacamole se donnent rendez-vous devant la Sagrada Família et s’y retrouvent sans trop de peine.

 

– Si on passait par Andorre? suggère Tirebouchon.

– Non, non, filons au port, mon yacht nous y attend, je vous emmène direct à Monaco, réplique Guacamole.

– Je ne suis pas convaincu, j’en ai un peu ras-la-mer, proteste Tirebouchon.

– Même pas trois heures à bord, je fais du 55 nœuds!

– J’ai le mal de mer d’avance, Carles!

– Tu prends cette pilule à titre préventif, Jules. Une fois à bord, c’est cava et digestifs à gogo.

– Vendu!

 

Les compères débarquent en début de soirée à Monaco.

Jour J-1: Durant lequel Labrume et Tirebouchon temporisent un peu trop à Monaco

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Labrume et Tirebouchon passent la matinée et une bonne partie de l’après-midi dans le jacuzzi de Carles Guacamole à se faire dorloter par ses charmantes employées de maison. Ils finissent par retrouver la raison au soleil couchant…

 

– Demain c’est le grand jour, Tirebouchon, saluons Carles et mettons-nous en route, on dormira à mi-chemin.

– Je suis fin prêt, Monsieur Labrume, et vous avez vu la gueule de la voiture, on va carrément arriver en avance.

 

Carles arrive en paniquant, une bouteille de cava dans chaque main, et s’écrie:

 

– Les douaniers monégasques sont en grève aujourd’hui, c’est pour ça que je vous ai pas stressés au jacuzzi mes amis! Vous devez passer la nuit ici. Ils rouvriront les frontières demain à l’aube.

 

Retour au jacuzzi.

Jour J: Durant lequel les grèves achèvent le rêve

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Freinés la veille par la grève des douaniers monégasques, c’est aujourd’hui en ce Jour J celle des pompistes français, puis celle des préposés aux péages autoroutiers qui sonnent le glas des derniers espoirs de Labrume et Tirebouchon, qui auront pourtant redoublé d’imagination pour remplir leur estagnon, tronçon après tronçon, et parcourir pied au plancher les quelques cinq-cents kilomètres les séparant de l’arrivée.

 

Ils doivent s’avouer vaincu à quelques kilomètres de la frontière franco-suisse, à Annecy, lorsqu’y sonnent les six coups de dix-huit heures au clocher de l’église Notre-Dame-de-Liesse, qui porte bien mal son nom.

 

Nous sommes le 1er mars 1980. Il est 18 heures. Philippe Labrume a officiellement perdu son pari. Il doit la coquette somme de cinq-cent-mille francs à Messieurs Henry Picottet et Henry Bordelier. Et cent-septante-mille francs à Tirebouchon. La ruine.

 

Labrume est dépité. Tirebouchon incrédule.

 

– Une heure même pas jusqu’à Genève, je suis dégouté, dormons à Annecy, Tirebouchon, je ne suis pas d’humeur à rentrer à Genève ce soir.

– Je comprends, Monsieur Labrume, vos amis banquiers viennent sans doute tout juste de sabrer le champagne, pas la peine d’aller s’y remuer le couteau dans la plaie.

– Qu’est-ce qui vous vient à l’esprit, après ce cuisant échec, Tirebouchon?

– Une Tartiflette, avec un grand T. On est en Haute-Savoie, ou bien quoi? Et un gros pichet de rouge qui tache.

– Aubergiste!

 

Labrume repense à tous les obstacles qu’ils ont bravement franchis au cours de ces derniers huitante jours, tout ça pour échouer si près du but…

 

Tirebouchon lit machinalement L’Equipe du jour. La France a battu l’Irlande en rugby pour le compte du Tournoi des Cinq Nations. Labrume est assis en face de lui. Il n’en a cure du rugby. Pourtant, un détail du journal de Tirebouchon le perturbe, sans qu’il puisse réaliser de quoi il s’agit. Et puis soudain…

 

– Tirebouchon, de djeu de djeu, la date!!!

– Quoi la date, qu’est-ce qu’elle a la date, Monsieur Labrume?

– La date du journal, Tirebouchon, bon sang, la date! 1980, c’est… c’est… c’est une année bissextile! Nous ne sommes pas le 1er mars, mais le 29 février!

 

Le vin rouge ressort abruptement du goulot de Tirebouchon comme s’il s’était agi d’un geyser. Le journal voit rouge. Tirebouchon s’excuse platement et commande à ses frais cinq autres pichets!

Jour J+1: Durant lequel le retournement inattendu de situation se confirme

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Philippe Labrume entre au Réforme-Club de Genève à midi pile le 1er mars, tel un Empereur romain de retour d’une campagne victorieuse, remerciant au passage du portique d’entrée son prédécesseur Jules César d’avoir ajouté un jour au mois de Februarius.

 

Henry Picottet et Henry Bordelier doivent s’avouer vaincus.

 

Philippe Labrume jubile!

 

Jules Tirebouchon recevra finalement deux-cent-cinquante-mille francs, la moitié de la somme en jeu. Il pourra prendre ainsi tout son temps, du haut de son alpage, pour écrire le fameux ouvrage sur les meilleurs breuvages de chaque rivage.

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