Quand je touche quelque chose, ça se passe toujours mal. Pas facile de mener sa barque, quand on n’a pas la bonne mise de départ…
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J’arrive dans la salle d’audience par l’entrée des artistes, les pieds nus, éraflés dans mes godasses. Je me demande comment ce serait, le contact du tapis rouge des célébrités sur ma peau.

 

Les bavardages s’arrêtent, suspendus dans la poussière lumineuse de la grande salle.

 

Des pupilles baladeuses de voyeurs s’insinuent sous mes vêtements rêches de tôlard, comme des insectes avides de sang et de peaux mortes. Et je ne peux pas repousser leurs attouchements infects, me soustraire aux fantasmes qu’ils projettent sur moi à travers la pièce, ces espèces de tisseuses de toile mortifère. Je ne suis pas du bon côté des gradins.

 

Alors, rideau. Je ferme les yeux. Et je me souviens.

 

                                                                                                                 ***

 

Il fait noir, mais je n’ai pas peur.

Minuscule cosmonaute en rotation, j’effleure, je rentre en collision, je rebondis sur les parois de mon cocon. Tout est douceur dans cette capsule qui me protège du monde extérieur.

Mes capteurs cutanés cueillent chaque contact et l’épinglent dans mon herbier sensoriel.

 

J’ai chaud, je me sens en sécurité. Je vis dans l’Eden où rien de mal ne peut m’arriver.

Je ne suis pas encore né, que je sens déjà tout.

 

                                                                                                      ***

 

Vous rappelez-vous du jour de votre naissance ?

Eh bien, moi non plus.

Ce que j’en dis, on me l’a raconté. Je dis « on », parce que ma mère a mis les bouts, elle a bien senti que je n’étais pas un cas facile. Alors j’ai connu l’ombre, la couverture inodore de l’hôpital, une sacrée solitude aussi.

 

                                                                                                  ***

J’ai cinq ans. Mon nez s’écrase contre la vitre de la boulangerie, mes deux mains appuyées de chaque côté de mon visage, pour mieux y voir. Mes narines soufflent une buée aux traces éphémères.

 

Je ne sais pas encore lire, mais les gros yeux de la marchande au chignon perché me lancent un rappel clair : « ne pas toucher » !

 

Alors, j’apprends la caresse rétinienne, tout un programme pour un petit bonhomme comme moi.

J’écarquille mes mirettes au maximum sur cet incroyable voilier réalisé avec des bonbons multicolores.

 

Il y en a de toutes sortes : des brillants et des mats, des vernis à la promesse collante et savoureuse, des réglisses enroulés en labyrinthes d’où l’on ne souhaite plus s’échapper, des guimauves torsadées, tendrement amollies sous le feu de ma convoitise. Des sucres d’orge rouge et blanc figurent les mâts et les cordages tandis que la crête des vagues s’effiloche en barbe à papa rose pâle. 

 

Comme j’aimerais sentir le sucre cotonneux tel un duvet sur ma joue, avant de le laisser fondre là, tout au bout de ma langue !

 

Je n’y tiens plus, j’entre, sur un coup de tête, excitant la sonnette qui résonne comme un avertissement, recevant du même coup toutes les délicieuses odeurs de pain et de tartelettes aux fruits.

 

“B’jour, M’dame… »

 

 

Je me tourne vers le décor féérique, dont plus rien, désormais, ne me sépare. Qu’il brille bien, mon bateau, sous les petites ampoules vertes et bleues, il me plaît tant ! Je- le- veux. La boulangère abat une main ferme sur mon épaule, telle un bûcheron casseur de rêve. 

 

– Ne t’approche pas, c’est fragile !

 

– Je le veux, je réponds simplement.

 

Ça agace la boulangère.

 

– Où est ta Maman ?”

 

Je me dégage et avance résolument ; la grosse vendeuse, en voulant me retenir, nous déséquilibre tous les deux, m’entraînant dans une délicieuse chute en plein milieu de la vitrine.

 

Ignorant les protestations de cette femme revêche, vautrée sur le dos sous les regards ahuris des passants, ses jupons par dessus tête, à plat ventre dans les friandises, je m’empiffre de boules fondantes au chocolat et de nounours enrobés de praliné. J’en mets dans mes poches aussi, et tout ça colle aux doigts, le sucre se cristallise et je ne cherche pas à frotter mes mains sur mon pantalon. J’aime que ça poisse.

 

La clochette tinte à nouveau ; mon tuteur arrive, essoufflé, anxieux à l’idée d’un éventuel désastre.

 

– Mais enfin, Paul, que se passe-t-il ?

                                                                                                                 ***

J’ai dix ans. Benoît, mon éducateur, m’a emmené à la bibliothèque pour un atelier « d’expression de soi ».  Je m’enfonce dans des coussins moelleux et saute sur un pouf orange qui crisse sous mon poids. Je repère une légère entaille, le coussin est un peu décousu.

 

Cette faille m’intéresse. C’est une invitation à glisser un doigt. Alors, je tente d’introduire le petit riquiqui et je tombe sur une bille minuscule, toute lisse. Je m’amuse à faire rouler ces micro billes comme des galets dans le ressac. Mais j’en veux plus. J’agrandis le trou d’un coup sec, ce qui les projette dans toutes les directions, comme des boulets de canon.

 

Des enfants se lèvent pour contenir cette petite avalanche. Je les bombarde alors qu’ils sont à genoux, en pleine cueillette. Benoît cherche à me rejoindre, mais le sol instable le fait s’agripper in extremis au bras de la directrice, avec laquelle il entame une sorte de chorégraphie country.

 

J’intensifie mes tirs, jusqu’à ce que l’une de mes cibles hurle de douleur et que Benoît empêche un ultime jet. Ses yeux furieux me clouent sur place.

***

Ironie ou abus de langage, je suis paraît-il « majeur », moi qui fais chaque jour l’expérience de ma minorité. Jacques, mon éducateur, m’a dégoté une place d’apprenti menuisier chez un artisan de sa connaissance.

 

C’est comme ça que le bois est entré dans ma vie. Cette matière vivante me donne enfin l’espoir d’une réhabilitation dans la société.

 

Claude, mon « chef ébéniste » a l’allure d’un catcheur. Massif, sa chemise à carreaux marron et rouge roulée sur des biceps saillants, il me toise à l’abri d’épais sourcils en bataille, mais ne semble pas me juger. Il s’avance, me serre la main, puis annonce :

 

” Tu viens, Paul ? Je vais te montrer l’atelier. »

 

Il s’efface pour me laisser pénétrer dans son repaire, situé au sous-sol.

 

L’air saturé d’odeurs diverses me saisit : la verdeur d’un bois frais et humide, les vernis, les colles. Sur le mur, près de la fenêtre, un tas d’outils pointus et tranchants, un vrai musée de Jack

l’Eventreur ! Nous nous arrêtons devant l’établi ; une lampe éclaire une pièce d’acajou en cours de ponçage.

 

Avec l’accord muet de Claude, j’approche ma main du bois lissé, aplani. Et je le palpe, je lui tâte les flancs, comme un animal endormi, dans le sens du poil. Une infinie tendresse m’emplit. Le bois me parle !

 

Ou plutôt, Claude : «La pointe de tes doigts, c’est la partie la plus sensible, capable de lire une finition.»

 

Comment cette extrémité de mon corps peut-elle déchiffrer seule, sans même l’intervention de mon mental, la carte d’identité de cette essence naturelle ?

 

Je poursuis ma découverte tactile, je n’ai plus envie de lâcher ce morceau de bois, ni des yeux, ni des mains. Alors, Claude ajuste son masque et reprend sa cale à poncer :

 

“Le ponçage se fait dans le sens du fil. »

 

Régulièrement, il passe sa main sur l’endroit tout juste travaillé et m’invite à faire de même. Il me communique respect et amour de son art dans chacun de ses gestes.

 

Ça va servir à quoi ? J’ose enfin demander.

 

– On crée tout l’aménagement intérieur d’un bateau, un voilier. Ça va être de toute beauté, mon gars. Tu en es ?

 

Pour la première fois de ma vie, j’ai envie de sourire en grand format ; je tape vigoureusement sa paume largement ouverte.

 

                                                                                                                 ***

 

Sur le chantier, j’apprends vite grâce à Claude. Nous travaillons à deux sur les boiseries qui composeront le carré. Un ensemble luxueux comprenant une table à manger centrale, des banquettes, des placard aménagés, des dessertes…

 

Plus je polis les pièces de bois, plus je sens leur chaleur et leur fini satiné remonter le long de mes mains, de mes bras. Une énergie nouvelle me gagne. J’ai pour la première fois le sentiment de mon utilité. C’est moi qui suis en chantier ; mes propres fondations s’érigent en même temps que je construis ces meubles.

 

Ces meubles et ce bois dont je suis en passe de tomber amoureux.

 

 

                                                                                                          ***

“Claude m’a tout appris. Je déclare au tribunal. Jamais je ne lui aurais causé de tort. Je suis réputé pour mes finitions parfaites… »

 

– Dans tous les domaines, semble-t-il ! » Souligne sarcastiquement le Substitut du Procureur. « Vous avez comme qui dirait « parfaitement » refroidi votre client, en le jetant par dessus bord. Et Claude n’a pas eu davantage de chance, en tentant de lui porter secours.  »

 

Je revois la mine suffisante de notre commanditaire le jour de la livraison du voilier, son pantalon de lin à pinces, sa barbe étudiée de trois jours, ses yeux bruns méprisants. Il porte à ses lèvres un énorme cigare qu’il allume avant de nous emboîter le pas dans le carré. Le vent rugit à l’extérieur, bien trop imprudent de sortir le « Touché Coulé » – un nom crétin pour un bateau, vous ne trouvez pas ? Mais Monsieur décide quand même de lever l’ancre. 

 

“Le client a paniqué avec cette tempête de tous les diables. », je corrige. «Je ne suis tout de même pas responsable des conditions climatiques !»

Quand cet espère d’abruti pose ses grosses mains sur le vernis laqué puis laisse tomber la cendre de son cigare sur la table neuve, je sens comme une contraction à l’intérieur.

 

Fou de rage, je monte sur le pont et, profitant que les deux autres clowns d’équipage sont occupés à dégobiller à l’avant, je commence à taillader les cordages. La tête du propriétaire quand il m’a vu à l’oeuvre ! Il s’est approché de moi, le torse bombé en avant, comme un coq excité. Envie d’en découdre? Parfait, je suis son homme !

 

Il me charge comme un taureau camarguais, les jambes écartées pour gagner en stabilité. 

 

Fasciné, j’attends le point d’impact, les genoux pliés, tel un rugbyman avant un placage au sol.

L’homme plante l’étau de ses paumes dans ma chair, les resserrent autour de mon cou. J’ai sous- estimé l’adversaire ; une douleur cuisante me paralyse et me coupe le souffle. Ces mains glacées semblent m’avoir condamné d’avance à une imminente cessation totale d’activité.

 

Claude, jusqu’alors tétanisé, progresse dans ma direction, il va me sauter dessus pour me maîtriser, c’est sûr ! Ralenti par le tangage, il bondit soudain, et se jette sur mon assaillant ! S’engage alors un violent corps à corps dans lequel je tente de m’interposer. J’ai juste le temps de percevoir la lueur d’effroi dans les yeux de mon bienfaiteur, alors que les deux hommes basculent par-dessus bord.

“Le dossier de Paul regorge hélas de conflits d’ordre relationnel”, affirme Jacques. ” Aucun artisan n’acceptait de le prendre en apprentissage. Et cette place ne doit rien au hasard. Je me suis adressé à son père « biologique». Qui d’autre aurait donné sa chance à ce jeune homme avec ces antécédents ? Claude Emard avait l’intention de révéler son identité à son fils après la livraison du voilier ; il voulait lui proposer de s’associer.»

 

Le témoignage de Jacques me ramène brutalement dans l’ici et maintenant. Claude, mon père « biologique » ?

 

Une bombe ne m’aurait pas davantage dévasté. Je me sens à nouveau abandonné et orphelin, privé trop tôt d’une relation de confiance et de coeur avec cet homme tombé du ciel et aussitôt englouti dans la mer.

 

                                                                                                                                          ***

Dans ma cellule à l’horizon barré, je suis penché sur mon ouvrage. Je ne peux plus travailler le bois, les outils sont interdits. Sous mes doigts, le papier prend forme, le papier prend vie. J’invente des origami. Près de mon lit, vous pouvez contempler la miniature de mon beau voilier, un assemblage de différentes humeurs, de plusieurs textures, de papier glacé, crépon, mâché, calque, épais ou fin, cartonné ou gaufré. A ma sortie de prison, j’irai le mettre à flot, mon « Claude ».

Commentaires (2)

Starben CASE
04.03.2021

Des relents d'enfance si bien décrits, si tendres contrastant avec la dureté du monde adulte. La tournure tragique des événements est presque naturelle et si injuste en même temps. Merci Pierre de Lune

Asphodèle
21.06.2017

'Une histoire fort sympathique qui me donne envie de plonger une main humide dans des cristaux de sucre multicolore pour les lécher avec gourmandise.... ou de caresser le bois qui devient lisse et doux quand il a été bien travaillé. A lire en mangeant des fraises tagada !!!'

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