Est-ce au moment de la mort que nous devenons enfin qui nous sommes?
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« En vérité je vous le dis, quiconque n’accueille pas le royaume de Dieu en petit enfant n’y entrera pas. » Evangile de Marc Chapitre 10 verset 16

L’opération a débuté depuis plus de deux heures et Rosalia, ivre d’angoisse et de fatigue, s’est assoupie dans son fauteuil après avoir vu défiler toutes les images de Daniel, depuis le jour de sa naissance. Lorsqu’elle l’a tenu dans ses bras pour la première fois, alors qu’il n’était pas encore vieux d’une minute, elle s’est sentie à tout jamais invulnérable. Entre elle et lui, surgissait une force que rien ne parviendrait à anéantir car désormais ils étaient distincts mais le lien qui les unissait provenait de la même source et ce petit être qui prendrait son indépendance resterait pour toujours né d’elle. La dimension nouvelle qu’il lui apportait faisait partie de son intimité la plus profonde que nul éloignement ne pourrait modifier. Savoir qu’il était vivant devenait le seul critère de sa propre intégrité. Et elle avait été très surprise de l’émotion qui l’avait saisie face à ce nouveau-né. L’idée qu’un jour l’armée viendrait le chercher pour en faire un soldat, pour lui apprendre à tuer ou à être tué l’avait profondément bouleversée et pourtant elle n’avait jamais eu de telles pensées car il n’y avait pas de militaire dans sa famille. Elle s’était sentie tellement solidaire de toutes les mères ayant vu partir leur fils au régiment que leur douleur était devenue la sienne.L’épreuve qu’elle traverse n’est plus virtuelle. Daniel va peut-être terminer là son parcours terrestre et dans un état d’épuisement total, sa mère cherche à imaginer sous quel aspect ressuscitent les corps. Nous nous reconnaitrons, paraît-il, dans l’au-delà. Rosalia croit à la résurrection des corps car elle est chrétienne et en a entendu parler dès son plus jeune âge. D’ailleurs, l’homme n’a-t-il pas de tous temps eu cette croyance ? Les objets retrouvés dans les tombes antiques témoignent qu’aux yeux de ses proches, il était essentiel pour le défunt d’être muni d’objets familiers pour sa vie nouvelle. Notre époque se complaît à penser que nous sommes les maitres de l’univers de notre vivant et que nous ne sommes que cendres et putréfaction après la mort ; la preuve n’a pas été apportée que cette prise de position soit plus crédible que celle enseignée par les religions ancestrales.

Rosalia repense à son bébé dont elle avait choisi le prénom depuis si longtemps. Elle avait toujours voulu qu’il s’appelle Daniel. Petite fille, elle avait été émerveillée par l’histoire de ce jeune garçon qui se retrouve dans la fosse aux lions sans être dévoré par eux. Dans l’un de ses livres d’images l’enfant était à genoux au-milieu d’un cercle de fauves couchés à ses pieds comme de gros chats ronronnant.  L’ange du Seigneur arrivait du ciel en transportant par les cheveux le prophète Habacuc qui apportait à Daniel un pic-nic dans un baluchon. Tous les soirs elle demandait à sa mère de lui raconter cette histoire puis elle s’endormait en se blottissant contre les lions protecteurs qui la protégeaient des monstres qui se cachaient certainement sous son lit.Le prénom Daniel évoquait toujours en elle ce sentiment de sécurité et elle pensait que si l’on était capable d’adresser à dieu des prières aussi ferventes que celles de Daniel, on serait exaucé. Alors pourquoi ce soir a-t-elle perdu cette assurance ? Elle ne se sent pas assez solide pour demander à dieu, à ses anges et à ses saints de lui laisser son enfant. Son angoisse est trop forte pour que la prière confiante puisse la rassurer. Le seul sentiment qui l’anime, si elle est encore capable de sentiment, est celui de la révolte. Ce n’est pas son fils qui est en train de lutter contre la mort; il va bientôt réapparaître, aussi gai et vivant que cet après-midi lorsqu’il riait en dissimulant son casque et lui avait fait croire qu’il n’avait pas l’intention de le porter. Elle lui avait interdit de s’éloigner et s’était précipitée dans sa chambre pour le lui apporter. Ne le trouvant pas, elle s’était penchée par la fenêtre pour s’assurer qu’il attendait sagement dans la cour et l’avait vu franchir le portail du jardin, un sourire éclatant aux lèvres, le casque bien fixé sur la tête. Elle l’avait menacé de la main mais le baiser qu’il lui avait envoyé du bout des doigts avec un large sourire avait calmé sa colère. Il se réjouissait de la farce jouée à sa mère mais n’avait pas enfreint les consignes de sécurité. Cette attitude si enfantine lui avait réchauffé le cœur. Il mettait tant de gaieté dans la maison. Et jamais plus……

Epuisée, Rosalia s’assoupit quelques instants et des images apparaissent dont elle se souvient lorsqu’elle ouvre les yeux. Elle ne sait s’il s’agit d’un rêve ou de visions surgies dans un état semi-inconscient. Dormait-elle ou était-elle encore éveillée ? Peu importe car ce ne sont pas des images évoquant en elle des souvenirs connus. Elles ne proviennent pas de sa mémoire“Tout d’abord, elle se trouve dans une sorte de hangar vide aux murs de béton gris. Elle est seule mais en se retournant elle voit arriver des ombres dont elle ne peut distinguer la nature. Puis se déroule devant ses yeux un étrange spectacle : sous la lumière blafarde de tubes de néon surgissent de tous côtés des êtres masqués. Il y a des loups noirs aux yeux bordés de rouge, aux babines salivantes, des cochons grotesques avec des groins démesurés, des loutres aux immenses moustaches et aux yeux étonnés, des aigles au bec recourbé, prêts à s’abattre, et d’autres animaux mystérieux et inquiétants. Des têtes effrayantes de démons des Alpes, faites de bois, d’écorces et de feuilles mortes avec des sourires dévorants découvrent des rangées de dents faites pour mordre ; d’autres têtes, de provenance africaine, aux lèvres épaisses, aux coiffes élevées, sont ornées de coquillages, d’ossements et de perles avec une débauche d’accessoires fantastiques. Rosalia se tient en spectatrice passive de cette effarante assemblée mais elle n’est pas effrayée. Sous ces masques rigides de bal masqué, évolue un être jeune ou vieux, coupable ou victime, masculin ou féminin, que le sourire figé banalise tout en le rendant menaçant. Des plumes et des paillettes vénitiennes sèment quelques notes colorées dans le ballet sombre de cette foule fantomatique.

Le décor change subitement et les murs de béton se transforment en parois de verre séparant le hangar sinistre d’un jardin verdoyant illuminé de fleurs multicolores et dont les arbres admirables abritent des oiseaux de paradis. L’un après l’autre et dans une totale harmonie les personnages traversent la frêle frontière de verre qui se dissout. Dès qu’ils se retrouvent sur l’herbe douce, le masque tombe. Et dans un état de ravissement sublime, Rosalia découvre le spectacle prodigieux de jeunes enfants, de l’âge de son fils qui défilent l’un après l’autre devant ses yeux éblouis.Sont-ils des anges ? Ils sont joyeux et leurs pas sont légers. On ne sait s’ils volent ou s’ils marchent mais s’ils se ressemblent tous il n’est cependant pas possible de les confondre. Rosalia les reconnaît aussitôt car ils recréent en elle des émotions familières.C’est tout d’abord son père qui lui tend les bras et déverse sur elle l’affection qui peut enfin se dévoiler. Elle sent résonner dans tout son corps une musique céleste interprétée par ce jeune enfant qui lui a transmis la partition de la vie sans avoir appris à la jouer. Elle retrouve l’amour qui les unit malgré toutes les pudeurs paralysantes. Elle redevient la petite fille qu’il avait posée sur ses épaules au sommet d’une montagne, face à un paysage majestueux qu’ils dominaient tous deux. Il avait fait de lui son égale et le lien qui s’était créé à cet instant l’avait soutenue dans toutes les difficultés. Il a repris un visage d’enfant après s’être libéré de toutes les chaînes qui l’empêchaient de déterrer ses talents trop profondément enfouis. Il a parcouru sa route, a vaincu toutes ses lourdeurs d’adulte pour devenir un être de légèreté. Rosalia voudrait rester avec lui mais il s’éloigne déjà.Elle reconnaît ensuite sa mère dans l’enfant qui s’approche et lui sourit. Ce sourire de fillette fragile, victime d’une éducation austère et dévastatrice qui a enfin vaincu toutes ses peurs emplit le cœur de Rosalia de l’amour sans limite de cette mère qui est la sienne pour la première fois. Elle prononce le mot Maman dans un abandon total. Et la petite fille qu’elle n’a jamais cessé d’être retrouve elle aussi un visage d’enfant. C’est un regard inondé de lumière qu’elle tourne alors vers ce nouvel adolescent au visage apaisé qui la contemple. Elle se sent libérée d’une immense culpabilité et de tous ses remords. Elle sait que ce fiancé dont elle avait été incapable d’apaiser les souffrances et qui s’était donné la mort a trouvé son salut et traversé le mur de verre. La tendresse a chassé le désespoir. Il est beau, aussi beau que tous ces êtres qui l’entourent et qui ont opéré la métamorphose de l’adulte incomplet en un enfant libre et intact.

”Est-ce au moment de la mort que nous devenons enfin qui nous sommes ? Les souffrances du passage de la vie terrestre dans l’au-delà provoquent-elles la métamorphose ? Après avoir développé et cultivé les talents qui font de nous un être unique, retrouvons-nous la confiance et l’innocence? Devons-nous redevenir semblable à des petits ?

Toutes ces questions surgissent dans l’esprit de Rosalia qui reprend subitement conscience de la terrible réalité. La vie de son fils est entre les mains d’un chirurgien qui tente de le sauver. Casimir et Giovanni sont à ses côtés mais elle va crier, appeler au secours. A ce moment, la porte s’ouvre et le médecin inconnu fait son entrée dans cette pièce qui devient aussitôt minuscule. Si Daniel n’a pas supporté l’opération, il faudra beaucoup d’espace pour contenir le désespoir de ses parents. Ils se serrent l’un contre l’autre pour entendre les mots porteurs de vie ou de mort que Giovanni ne parvient à leur traduire car il reste muet en apprenant que l’enfant a survécu, qu’il est très faible mais que l’on peut espérer une guérison totale. La lumière de son visage annonce la magnifique nouvelle. Les trois adultes laissent enfin s’exprimer leur angoisse, leur tristesse et leur bonheur. Ils se tiennent debout, enlacés et le Docteur Marcau se retire discrètement. Il a des instructions à donner aux infirmières qui vont passer la nuit au chevet du blessé et régler les questions administratives. Jamais encore il n’a vécu telle situation : une course contre la montre pour sauver un enfant dans un pays inconnu dont il ne parle pas la langue, avant même d’avoir pu décliner son identité. Et quand il pense que ce matin il a choisi sa destination au hasard, il se dit que la vie est parfois pleine de surprises. Il ne sait même pas comment le parrain de Daniel a découvert sa présence à Lisbonne, alors que les membres de sa propre famille l’ignorent. Cet inconnu connaissait son numéro de téléphone…

Qui pouvait bien le lui avoir communiqué ? Sa compagne ? L’hôpital ? Sa fille? Et pour quelle raison ? Comment s’est-il présenté pour obtenir ce renseignement que Jules interdit à tout le monde de donner sans raison grave ? Affamé après une journée sans repas, le docteur décide d’aller manger et de rechercher plus tard la réponse à ces questions. Il lui suffira d’interroger son entourage et tout deviendra clair. Il s’apprête donc à quitter l’établissement et se dirige vers le taxi qui l’attend lorsqu’une voix l’appelle impérativement ; c’est celle de son mystérieux correspondant. Emporté par la curiosité, Jules se retourne. Un homme arrive en courant :

« Je n’ai pas eu le temps de vous remercier, Docteur Marcau. Vous avez sauvé l’enfant qui est mon unique joie car j’ai tout perdu lorsque j’ai perdu Chantal. Mon nom est Giovanni Pavese et… »Le chanteur n’a pas le temps de terminer sa phrase car son interlocuteur s’écroule dans ses bras sans connaissance ; il doit lutter contre la tentation de le laisser tomber sur le sol. Le corps de l’être qu’il hait le plus au monde contre son propre corps provoque en lui un profond dégoût. Il sait que le docteur doit être exténué après la délicate intervention qu’il vient de réaliser et qui a redonné un avenir à Daniel. Sans lui, il serait en train d’organiser l’enterrement de son filleul et la terreur que lui inspire cette perspective est plus forte que l’envie de détruire l’homme qui est à la fois son assassin et son sauveur. Il le confie donc à un infirmier qui se précipite pour l’aider. Jules est un homme de forte stature et l’effort a épuisé Giovanni. Physiquement et moralement. Maintenant que la situation est claire, il décide de rejoindre ses amis qui l’attendent pour rentrer à la maison.

 

A suivre: Chapitre 33 Le ballon rouge

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