“Il s’agit d’un petit garçon de douze ans qui lutte contre la mort.”
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Le petit garçon qui a commis une faute impardonnable et qui fuit la condamnation impitoyable de son père se précipite au guichet des vols de dernière minute. Sans se soucier de la destination, Jules Marcau demande un billet à l’employé qui ne sait que lui proposer. Londres, Paris, Amsterdam, Tunis ou Lisbonne ? Peu importe, l’essentiel est de mettre le plus grand nombre de kilomètres entre lui et sa fille qui doit être en train de découvrir le secret nauséabond qu’il a si bien réussi à dissimuler jusqu’à ce jour. Il ne veut pas subir son jugement et peut-être son seul destin est-il de disparaître dans un lieu inconnu, où il se sentira en sécurité. Dans l’énumération qui lui a été faite, c’est le dernier nom qu’il a retenu, Lisbonne ; avec un billet pour cette ville, il passe le contrôle de la douane et peut enfin respirer. La bête traquée en lui laisse peu à peu place à un voyageur anonyme, parmi d’autres voyageurs. Il n’est plus cerné par des ennemis potentiels, ne sursaute plus à chaque bruit insolite.

C’est à ce moment que retentit le téléphone portable de son voisin. Jules ne peut s’empêcher de tendre l’oreille mais la conversation s’engage en portugais et s’il ne peut en saisir le sens, il en déduit qu’il prendra le même vol que cet homme d’une cinquantaine d’années au visage intéressant dont le regard semble chargé de tristesse.

C’est au tour de son téléphone de sonner et il sait tout-de-suite que c’est sa fille qui l’appelle car la chanson du Tilleul de Schubert est réservée à Violette. Le voisin du Docteur Marcau réagit de manière étonnante à cet appel. Il sursaute brusquement et dévisage celui qui n’a pas le courage de répondre et qui laisse sonner l’appareil jusqu’au moment où il se tait. Les deux hommes échangent un bref regard mais ni l’un ni l’autre n’ose engager la conversation. Après cet incident de courte durée, chacun se replonge dans ses pensées. Comment pourraient-ils se reconnaître, le premier ayant toujours ignoré la carrière de celui dont il ne voulait plus jamais voir l’image culpabilisante et le second ayant oublié jusqu’à la veille le nom de cet inconnu dont les avances maladroites les faisaient rire sa fiancée et lui dans une vie disparue?

Violette ne comprend pas pourquoi elle n’a pu atteindre son père. Elle a reçu un message de Géraldine lui annonçant le départ subit du docteur et elle voulait se prouver qu’elle était capable de lui parler de manière naturelle et d’attendre son retour pour lui poser les questions auxquelles il ne pourrait plus se dérober. L’énergie nouvelle que lui ont apportée les derniers événements l’a préparée à cette confrontation. « Il n’a peut-être pas entendu la sonnerie si son appareil est au fond de son sac, pense-t-elle. J’essaierai de rappeler plus tard. » Et elle décide de se rendre à l’université pour établir avec la secrétaire le programme des examens qu’elle doit encore passer.Le départ est enfin annoncé et tous les passagers se dirigent vers l’embarquement. Les deux hommes se retrouvent l’un derrière l’autre, leur passeport à la main. L’hôtesse se saisit des papiers du premier voyageur puis le lui rend avec un sourire en lui souhaitant: « Bon voyage, Docteur Marcau ! ». A ces mots, la foudre tombe sur la tête du chanteur qui devient si pâle que la même hôtesse lui demande s’il se sent bien. Il fait un signe de tête affirmatif et marche comme un somnambule vers la cabine.

Giovanni qui est installé près d’une fenêtre n’a pas réussi à situer la place du docteur. Il se plonge dans une réflexion très profonde, car ce qu’il est en train de vivre le bouleverse totalement. L’homme qu’il déteste le plus au monde depuis vingt-quatre heures, celui qui a tué son amour et qui a fait de lui un promeneur solitaire, celui qu’il s’est juré de retrouver lorsqu’il saura comment épargner Violette, cet homme est à quelques mètres de lui et il est en train de prendre la fuite. C’est la raison pour laquelle il n’a pas répondu à l’appel que lui envoyait sa…..fille. Giovanni est certain maintenant qu’il s’agit bien d’elle et il se souvient de l’attitude du docteur qui n’a même pas jeté un coup d’œil à son appareil mais a attendu qu’il s’éteigne. La sonnerie lui était familière, très familière.Le chanteur est tiré de ses réflexions par l’annonce de l’atterrissage imminent. Il a un concert important le lendemain soir et ne peut prendre de décision hâtive dont les conséquences pourraient être dévastatrices. Ce qui pour lui était encore virtuel et n’avait pas eu le temps de se concrétiser est maintenant devenu d’une réalité implacable et l’histoire ne s’arrêtera pas là. Il ne sait s’il s’agit d’une invitation du destin, d’un hasard stupéfiant ou d’une simple coïncidence mais il est intimement convaincu que cette rencontre a un sens et qu’il le découvrira.Les deux hommes se dirigent vers leurs destinations respectives, Le docteur s’engouffre dans un taxi auquel il demande l’hôtel Avenida palace dont il a vu la publicité dans une brochure de la compagnie pendant le vol et Giovanni retrouve dans le hall d’arrivée son ami Casimir qui l’a invité à s’installerchez lui durant son séjour. Les eux artistes se sont rencontrés aux Etats Unis où l’étudiant portugaispoursuivait la voie de chef d’orchestre. Sa femme, Rosalia chaleureuse et toujours souriante, est membre du comité d’organisation des concerts au centre culturel de Belem et aussi une excellente cuisinière. Leur fils unique de douze ans, Daniel, qui a hérité de ses parents l’amour de la musique et joue déjà du violon avec un talent reconnu par ses professeurs est ce filleul que Giovanni considère un peu comme son fils. C’est un enfant désarmant qui fait des réflexions étonnantes depuis son plus jeune âge.« C’est toi qui commandes mais c’est moi qui décide » a-t-il déclaré un jour à son grand-père du haut de ses trois ans. Il a une passion pour les poissons et depuis qu’il sait pédaler, il se rend plusieurs fois par semaine au grand aquarium de la ville où il peut passer des après-midi entiers à contempler le même animal. Il prétend que certains poissons le reconnaissent et lui envoient des messages secrets qu’il est le seul à pouvoir déchiffrer

Au moment où les deux hommes franchissent le seuil de la villa où les attend Rosalia, le téléphone retentit dans le hall d’entrée. Casimir décroche le récepteur alors que sa femme surgit de la cuisine. Elle se précipite vers Giovanni et le serre dans ses bras avec des mots de bienvenue qui vont droit au cœur du chanteur. Il a tellement besoin de leur amitié pour se remettre de la rencontre avec Violette qu’il se propose de raconter dès ce soir à ses amis. Il est très curieux de connaître leur réaction devant ce passé qui resurgit de manière aussi brutale.Les effusions des deux amis sont brutalement interrompues par le silence de mort que garde Casimir qui s’est figé dans une attitude rigide, Il reste muet et semble frappé de stupeur. Rosalia hurle «Daniel » et arrache le téléphone de la main de son mari  Elle se met à crier dans le combiné puis éclate en sanglots plaintifs et murmure: « L’hôpital Santa Cecilia. Il a eu un accident de vélo. On ne connaît pas encore l’état de ses blessures. Mais c’est grave. » Son mari réagit enfin et l’entraîne vers la voiture, sans un mot, tandis que Giovanni les suit. Il ne peut les laisser seuls dans un moment aussi dramatique et il veut se trouver auprès de cet enfant qu’il aime tant.

Arrivés au chevet de leur fils unique ses parents le trouvent plongé dans le coma. Il a été percuté par une voiture et a de multiples fractures. Son bassin est en plusieurs morceaux et les radiographies du crâne montrent une fissure. Mais le casque que ses parents lui ont imposé malgré ses récriminations a permis d’éviter le pire. Il semble qu’il n’ait pas non plus de vertèbre cassée. Il va subir une opération délicate pour reconstituer le bassin et les infirmières vont le préparer. C’est alors que surgit un nouveau problème; le chef de l’orthopédie qui a une renommée internationale, le Professeur Fernandez, est aux Etats-Unis pour un congrès et son chef de clinique a été appelé au chevet de sa mère mourante. Une opération aussi délicate ne peut être confiée qu’à une équipe très entraînée et le jeune stagiaire responsable de la division de chirurgie propose aux parents d’organiser le transfert de Daniel dans un autre hôpital où il pourra être pris en charge. Casimir ne peut se résoudre à cette solution et sort dans le couloir où il informe Giovanni de la situation. «”Transporter Daniel dans l’état où il se trouve présente un danger que nous ne pouvons lui faire courir. Je ne sais quelle décision prendre, aide-moi ” supplie-t-il en retenant un sanglot. Dans la tête du chanteur les pensées se bousculent de manière désordonnée.

« Mon père est le Docteur Marcau. C’est un chirurgien célèbre, on l’appelle dans le monde entier. Il répare tout ce qui est cassé ! » La fierté avec laquelle Violette lui avait présenté cet homme qu’il s’était immédiatement mis à haïr avait été l’une des raisons pour lesquelles il n’avait pu dire la vérité à la jeune femme. « Il répare tout ce qui est cassé. » Cet homme est à Lisbonne, avec ses monstrueux défauts mais il est reconnu comme l’un des meilleurs de sa profession. Solliciter l’aide de celui qu’il a décidé d’abattre semble à Giovanni une tâche irréalisable. Puis il pense à Daniel et décide de tout faire pour le retrouver. Après une rapide réflexion, il compose le numéro du conservatoire où Violette est étudiante et obtient rapidement ses coordonnées. Son angoisse de ne pas la trouver est de courte durée. « Ici Violette » entend-il après deux sonneries. Il se met à pleurer de soulagement.

« Violette, parvient-il à dire d’une voix étranglée, c’est Giovanni. Je ne peux pas te parler car la vie d’un enfant que j’aime beaucoup est en jeu. Peux-tu me donner le numéro de ton père, je t’en supplie. Je te rappellerai des que je le pourrai.”La fille du Dr Marcau sait affronter les situations délicates avec une maturité que les circonstances de la vie lui ont enseignée. Elle ne pose pas de question et fournit le renseignement demandé. Au déclic qui suit un merci à peine perceptible, elle comprend que la conversation est terminée.   Mais pourquoi le chanteur avait-il une telle nécessité de contacter son père ?

Confortablement installé dans une chambre très agréable, Jules Marcau se réjouit de trouver un bon restaurant et de s’offrir un repas qui lui permettra de prendre un peu de recul face à sa situation. Dans le fond, il n’a jamais obligé Chantal à l’épouser et les soins dont il l’avait entourée lors de son accident

 l’avaient certainement convaincue de son amour. Elle avait été si heureuse avec sa petite fille. L’aurait-elle été d’avantage avec un homme toujours absent qui n’aurait pu lui offrir le luxe dont il la couvrait?  Il avait eu bien tort de s’affoler et dès son retour il saurait parler à son enfant dont il ne pouvait perdre l’affection. Ces pensées réconfortantes lui procurent une envie nouvelle de sortir et de voir du monde. Il se dirige vers la salle-de-bain lorsque son téléphone se manifeste bruyamment. Jules s’arrête et se reproche violemment d’avoir oublié de l’éteindre. C’est sûrement Géraldine qui va se plaindre longuement de son départ dans des moments où elle a besoin de sa présence, comme d’habitude. Depuis qu’il vit avec elle, elle lui fait en permanence ressentir à quel point il la néglige. Il ne sait d’ailleurs combien de temps encore il va la supporter. Ce voyage improvisé lui permettra peut-être de faire de l’ordre dans sa vie. Il laisse donc s’éteindre la sonnerie et va prendre sa douche sans répondre à cette perturbatrice. Mais avant qu’il n’ouvre le robinet et ne se laisse envahir par le bien-être de l’eau tiède ruisselant sur son corps, la sonnerie reprend et celui qui est avant tout un médecin sent renaître en lui le réflexe de sa profession. Quelqu’un est-il en danger ? Y a-t-il une urgence ? Il a été trop habitué à répondre aux appels lorsqu’il était de garde pour ignorer purement et simplement cette seconde sonnerie. Il saisit son appareil et constate avec étonnement que le numéro qui apparaît lui est inconnu et ne provient même pas de son pays. S’agit-il d’une erreur ? Certain de ne pas être importuné par sa compagne, il répond avec une certaine curiosité. « Docteur Marcau, j’écoute. »

C’est une voix d’homme à peine perceptible qui murmure dans son oreille:

« Docteur, vous ne me connaissez pas. Mais il s’agit d’un petit garçon de douze ans qui lutte contre la mort. Vous seul pouvez le sauver. Venez, je vous en supplie et je vous expliquerai tout. Il n’y a pas une seconde à perdre. Hôpital Santa Cecilia. Je vous attends. »

Totalement abasourdi par ce qu’il vient d’entendre, Jules reste immobile, nu, au-milieu de la chambre. Il sait que s’il commence à réfléchir sur ce qui est en train de se passer, il va perdre pied et décide donc de ne pas essayer de déchiffrer le message mais de suivre les instructions reçues. Il s’habille en toute hâte et s’engouffre dans un taxi. Moins de quinze minutes plus tard, il pénètre dans le bâtiment.Un homme appuyé contre le mur de la réception lui tourne le dos mais il réagit dès qu’il entend des pas résonner dans le hall d’entrée. Le docteur est étonné de reconnaître l’inconnu de l’aéroport qui le supplie :

« C’est le fils de mes amis, mon filleul. Il a eu un accident de vélo. Ses jours sont en danger. S’il-vous-plaît, opérez-le ». Il y a une prière désespérée dans la voix de cet homme qui entraîne déjà Jules vers les ascenseurs. Celui-ci est de plus en plus intrigué mais sa vocation est de sauver des vies et il n’a jamais pu accepter la mort des enfants qui lui paraît si injuste. Il se laisse donc conduire jusqu’à la chambre du petit blessé où se tient un couple angoissé et un jeune médecin à l’air embarrassé. Il est accueilli comme le sauveur. Casimir ne prononce qu’une parole et la douleur est telle dans son regard qu’elle le rend insoutenable : « Sauvez notre fils. »

Les formalités administratives ne sont pas prioritaires dans une situation de pareille détresse. Le professeur Fernandez qui a pu être joint a été mis au courant de la situation et a donné des instructions pour que tout soit préparé pour l’opération. Après un coup d’œil aux radios qui sont affichées, Jules réalise l’urgence de l’intervention et ordonne de descendre le blessé dans la salle où s’affairent des infirmières. Il a juste le temps d’adresser un sourire d’encouragement à la famille effondrée et de poser solidairement sa main sur l’épaule du parrain qui semble se raidir dans un mouvement de recul. « Il est sous l’effet du choc ! » pense Jules sans attribuer d’importance à cette réaction hostile.

 

A suivre: Chapitre 32 Le rêve de Rosalia

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