Un rêve est un gobelet rempli d’eau de Vie. Chaque nuit nous en recevons une gorgée.
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Confortablement installée dans l’un des fauteuils profonds du salon du Beau Rivage, Violette contemple le lac qui resplendit des couleurs du soleil couchant. En cette fin d’après-midi le rouge sanguin du ciel se reflète si uniformément dans l’eau que l’on se croirait au centre d’un tableau de Turner. Il y a du jaune, du rouge et des vagues dans lesquelles se balancent quelques voiles blanches. C’est un spectacle éblouissant et aveuglant qui dépayse et emmène très loin. Soudain, au-milieu de l’eau déchaînée resurgit un rêve qu’elle a fait à l’hôpital. Elle y pense très souvent mais n’en a pas encore parlé à Jeanne. Et pourtant elle l’a dessiné. Selon l’habitude qui lui est venue spontanément lorsqu’une émotion violente se concrétise sous forme d’image, elle saisit un crayon de la main gauche et le laisse se déplacer sur le papier, en-dehors de toute préoccupation artistique. Peu lui importe que le résultat soit esthétique ou non, c’est l’enfant en elle qui se manifeste et exprime ce que la main droite jamais ne pourrait dire. Le cerveau gauche qui bloquerait son élan en émettant une critique négative sur la qualité artistique du dessin n’est pas invité. Délivrée de toute envie de « faire beau », la main malhabile trace des personnages et des décors d’un réalisme souvent surprenant. Mais seule une émotion profonde peut faire surgir une telle image. La volonté ne permet pas de la produire. Les “œuvres ” sont uniques.

Dans son rêve, Violette voit un groupe de passagers sur le pont d’un paquebot qui vient d’accoster. Ils attendent de pouvoir descendre sur le quai pour aller prendre un train qui les emmènera hors du pays, vers l’exil, dont ils ne reviendront plus jamais. Chacun a pu librement choisir de rester ou de partir. Dans le port, une jeune femme blonde tient dans ses bras un petit garçon et sur le bateau, il y a sa fille d’environ douze ans qui a décidé de s’en aller et dont le regard révèle une grande détresse. La mère serre son plus jeune enfant contre elle et se moque méchamment de la fillette, comme si elle lui en voulait de s’éloigner pour toujours mais le fait de rester seule avec son fils semble la rendre heureuse. Le moment de la séparation arrive et la jeune femme pousse Violette du coude en lui disant sur un ton moqueur : « Regardez, elle semble même désespérée de me quitter. » « Et vous demande la rêveuse, vous ne l’êtes pas ? » La femme se retourne alors vers son interlocutrice et répond « Qu’est-ce que vous pensez ? » Une larme unique coule sur sa joue et cette larme émeut profondément Violette qui ressent encore au réveil l’infinie tristesse de ce visage de mère.

Grâce aux séances avec Jeanne, la jeune femme veut tenter de comprendre seule son rêve. Quelle est la partie de sa personnalité qu’elle néglige et laisse s’éloigner sans la retenir ? Qui est ce petit garçon qui accapare toute l’attention de son côté maternel? Où va ce train qui emporte une fillette que l’on ne reverra jamais ? Les événements de ces dernières heures apportent des éléments nouveaux à la jeune femme qui sait que sa vie a basculé. Son cœur est écartelé entre le bonheur du lien intime avec sa mère recréé par l’amant retrouvé et la fureur contre le père assassin. Ce petit garçon dont on ne voit pas le visage, n’est-il pas celui qui s’est accroché à elle dans son désespoir d’enfant battu ? En réclamant toute son attention ne l’a-t-il pas contrainte à laisser sa créativité prendre le train de la mort? Son identité d’orpheline l’a-t-elle rendue incapable de reconnaître ses propres besoins? N’est-il pas essentiel de donner à cette enfant en elle la place qui est la sienne ? Elle ne poursuivra pas la route tracée pour elle par un monarque abusif. Si elle se présente à l’examen final de médecine, pour obtenir le diplôme exigé par le Dr Marcau, c‘est parce qu’elle en prend aujourd’hui la décision personnelle. Il serait stupide, dans un geste puéril de rébellion, de perdre le fruit de toutes ces années d’études poursuivies avec intérêt. Mais lorsque ce but sera atteint, elle se consacrera de toute son âme à travailler sa voix qui lui permettra de vivre la vie qui est la sienne. Elle serrera dans ses bras la raisonnable petite fille muette et la conduira avec beaucoup de patience et de tendresse jusqu’à leurs retrouvailles, jusqu’au jour où la jeune femme en rose sera à nouveau vivante et chantera dans une église.

Un rêve est un gobelet rempli d’eau de Vie. Chaque nuit nous en recevons une gorgée.

 

A suivre: Chapitre 30 Le cadavre vivant

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